27.02.2018

« Cigéo Papers », retour sur la méthodologie de l’Andra

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Par la rédaction

Une thèse réalisée pour l’Andra a fait couler beaucoup d’encre. Sortie de son contexte, une partie de son contenu pouvait notamment laisser penser que la démonstration de la sûreté du projet Cigéo faisait l’objet d’arrangements. Retour avec Frédéric Plas, directeur de la recherche et du développement de l’Andra, sur la méthodologie de l’établissement public.

RGN - Comment démontrer la sûreté de Cigéo sur de si longues échelles de temps ?

Frédéric Plas - Cigéo doit protéger l’homme et l’environnement des déchets hautement ou moyennement radioactifs à vie longue en confinant la radioactivité ou en limitant son retour en surface sur plusieurs centaines de milliers d’années. Comprendre comment garantir la sûreté de Cigéo sur un futur aussi lointain, c’est d’abord revenir aux fondamentaux du stockage géologique profond, une solution pensée par des géologues au regard de l’évolution de la Terre depuis quatre milliards d’années. A cet égard, Cigéo est situé dans l’une des zones les plus stables au monde, le bassin parisien.

L’Andra a développé la démonstration de sûreté de Cigéo, forte de ces principes et en s’appuyant sur des recherches et études sur le site, les déchets, les matériaux… pour s’assurer d’une base de connaissances scientifique pertinente, solide et rigoureuse. Pour ce faire l’Andra dispose de nombreux moyens : laboratoires souterrain et de surface, simulation numérique, prise en compte des travaux du GIEC sur les évolutions climatiques des prochains millénaires, etc.

Les démonstrations purement scientifiques sont-elles suffisantes pour prouver la sûreté d’un projet comme Cigéo ?

F.P. - Le terme « démonstration » ne doit pas être pris au sens de la résolution d’une équation mathématique, en regard notamment des incertitudes associées aux temps longs. La démonstration de la sûreté de Cigéo est une convergence d’arguments indépendants, croisés, qualitatifs et quantitatifs.

Si nous fondons cette démonstration sur un socle scientifique solide et rigoureux, nous accordons une place fondamentale à l’analyse des incertitudes. Nous imaginons par exemple que le comportement des colis de déchet dans le temps ne suivra pas la logique de référence telle qu’établie par le socle de connaissances scientifiques ou que des évènements externes surviendront, pour en étudier les conséquences et s’assurer de la robustesse de la sûreté de Cigéo. Nous allons jusqu’à penser l’impensable, le « worst case », comme nous l’appelons. Nous aboutissons ainsi à un ensemble de scénarios de sûreté, avec un scénario de référence, pertinent du point de vue du relâchement et migration de la radioactivité, représentant le fonctionnement jugé le plus probable en regard notamment du socle de connaissances scientifiques et techniques et des scénarios traitant des incertitudes, des défaillances, ou « l’impensable ».

Nous trouvons la thèse et ses conclusions plutôt positives. Elle illustre l’évolution de plus en plus rigoureuse de notre démonstration de sûreté.

Qui valide vos scénarios de sûreté et les hypothèses de travail qui les sous-tendent ?

F.P. - Les scénarios de sûreté de Cigéo sont d’abord définis par l’Andra à partir d’un examen complet du socle des connaissances scientifiques et techniques, des incertitudes de toute nature et des avis et guides de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Compte tenu de la longue échelle de temps de Cigéo, nous n’avons pas une approche probabiliste de la sûreté après fermeture de Cigéo, mais déterministe ; c’est à dire qu’une incertitude (paramètre, modèle…) ou un évènement même jugé peu probable sont traités comme certains. Par exemple, bien que le sous-sol du site de Cigéo n’ait pas de ressources minérales ou géothermales particulières, ce qui rend peu probable une intrusion humaine, nous imaginons quand même des scénarios dans lesquels des personnes viendraient dans le futur à traverser la roche hôte et Cigéo par des forages.

Nous nous appuyons aussi sur les travaux internationaux, notamment ceux de l’AIEA et de l’AEN qui établissent une méthodologie de définition et de traitement de scénarios et recensent de manière exhaustive une multitude de situations : météorite, volcan etc. Nous les utilisons en dernier ressort pour nous assurer que nous n’avons rien oublié dans notre analyse des incertitudes et du « penser l’impensable ».

Ce travail fait ensuite l’objet d’évaluations par l’IRSN et de l’ASN et de peer review internationales, pour juger de sa pertinence et de sa complétude. Si l’ASN et l’IRSN considèrent que nous avons oublié un scénario, un cas… nous le traitons.

Par ailleurs, comme cela est le cas pour les centres de surface où sont gérés aujourd’hui les déchets de très faible activité et de moyenne activité à vie courte, même après autorisation de création, Cigéo fera l’objet d’un réexamen de sûreté périodique tout au long de son développement. C’est une démarche responsable, renforcée par le caractère particulier de Cigéo et portée par son principe de gouvernance, la réversibilité ; démontrer la sûreté de Cigéo sur le long terme, c’est déjà montrer lors de son exploitation séculaire que son comportement est conforme aux prévisions : la phase industrielle pilote puis les différents jalons de développement de l’exploitation complète en seront les composants, dans un dialogue entre les parties prenantes (évaluateurs, décideurs, public…).     

Que pensez-vous de la thèse de L. Patinaux : « Enfouir des déchets nucléaires dans un monde conflictuel : une histoire de la démonstration de sûreté de projets de stockage géologique, en France (1982-2013) » ?

F.P. - L’Andra soutient depuis longtemps des travaux de thèse qu’elle rend ensuite publics. C’est un objectif de transparence, de rigueur scientifique et d’amélioration de ses bases de processus de décision.

Avec cette thèse, il était important pour nous d’avoir un regard externe sur l’évolution de la démonstration de sûreté de Cigéo au fur et à mesure de son développement et de l’histoire du stockage géologique profond en général. En l’ayant vécu, nous avions ainsi le sentiment que la démonstration avait évolué avec les étapes de ce développement : « analytique » au moment de la sélection des sites, de plus en plus appuyée et précise avec le dossier de démonstration de la faisabilité de principe en 2005, puis le dossier d’options de sûreté en 2016 et prochainement la demande d’autorisation de création de Cigéo.

Nous souhaitions aussi un regard sur le travail rigoureux mené en interne pour construire Cigéo. Nos scientifiques, ingénieurs et experts en sûreté se challengent en permanence. C’est ce qui permet de nous assurer de la meilleure base scientifique et technique possible et de nous remettre en question sur le niveau de prise en compte des incertitudes. C’est justement dans ce cadre que Leny Patinaux a participé à plusieurs réunions pour apprécier ce dialogue et ces échanges internes, parfois vifs.

Nous trouvons la thèse et ses conclusions plutôt positives. Elle illustre l’évolution de plus en plus rigoureuse de notre démonstration de sûreté. Malheureusement, certains verbatim, sortis sans le reste de la thèse et sortis in extenso de leur contexte, ont été interprétés à mauvais escient et nous le regrettons.

Que pensez-vous de cette phrase de sa thèse : « la démonstration de sûreté de Cigéo ne s’apprécie pas en fonction de sa justesse, mais en fonction de sa capacité à convaincre ses évaluateurs » ?

F.P. - C’est une appréciation, nous ne la partageons pas telle que formulée. "Convaincre" c'est croiser des arguments avec l'ASN et l'IRSN, ça ne veut pas dire imposer sa décision ni corrompre.

Avant d'échanger avec le régulateur, nos équipes confrontent leurs avis d'experts. Lorsque nous considérons que notre démonstration de sûreté est robuste nous la présentons à l'IRSN et au groupe permanent d'experts saisi par l'ASN qui challengent notre démonstration. Celle-ci n'est pas variable selon l'évaluateur que nous rencontrons. Il arrive évidemment que nous ne soyons pas d'accord sur certains aspects et c'est tant mieux : cela améliore le projet dans son ensemble et renforce sa sûreté.

Certains verbatim, sortis sans le reste de la thèse et sortis in extenso de leur contexte, ont été interprétés à mauvais escient et nous le regrettons.

L. Patinaux fait état d’un travail de « toilettage » de vos rapports scientifiques, qu’en est-il ?

Ce qui compte c’est que nos documents soient clairs et rigoureux, que leur lecture ne soit pas implicite mais explicite. Cet impératif exige un travail rigoureux. Parfois, les versions initiales ne sont pas suffisamment claires et il faut les retravailler pour éviter des erreurs d’interprétations. Quand des documents scientifiques sortent de ma direction, nos collègues de la sûreté nous challengent et nous pouvons être conduits à retravailler alors certains documents pour être plus clairs et explicites, pas pour cacher quoi que ce soit. C’est en ce sens, je pense, qu’il faut comprendre le mot « toilettage ».

Crédit photo : Andra