22.11.2019

L’Allemagne, le casse-tête des énergies

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Par Cécile Crampon SFEN

L’Allemagne est classée 4e plus grande puissance économique mondiale. Sur le plan énergétique, ce pays a décidé de sortir progressivement de l’énergie nucléaire en faveur des énergies renouvelables. Seulement huit ans après et plusieurs centaines de milliards d’euros d’investissements, le constat est plutôt amer pour ce pays, qui pour assurer la sécurité d’approvisionnement, préfère se tourner vers énergies fossiles. Une politique en totale contradiction avec l’accord de Paris signé par l’Union européenne.

En Allemagne, une « Commission Croissance, Changement structurel et Emploi », également appelée « Commission Charbon » a été créée par le gouvernement en juin 2018, pour émettre des propositions sur la sortie progressive de la production d’électricité à base de charbon et de lignite. Les membres de cette Commission, composée d’experts, de représentants des employeurs et salariés du secteur, et d’ONG de défense de l’environnement, sont finalement parvenus, après moult débats, à un accord le 26 janvier 2019.

En résumé, que préconise la Commission ?

> Une sortie progressive du charbon et du lignite d´ici 2038 avec une date éventuellement ramenée à 2035 (décision en 2032) 
> La fermeture d’ici 2022 d’une capacité de 12,5 GW, dont plusieurs centrales au lignite 
> La fermeture des autres centrales jusqu'en 2030 pour une capacité restante sur le réseau de 17 GW

La proposition de la Commission devrait être examinée par les "Länder" et le gouvernement allemand qui prendra la décision, par projet de loi. Les coûts de la sortie du charbon/lignite seront importants ; le projet annonce 40 milliards d´euros de mesures compensatoires d’aide à la restructuration des régions concernées, d’indemnisations des énergéticiens pour l´arrêt prématuré de leurs centrales et de l'aide aux consommateurs pour baisser leur facture d´électricité.

Le mix énergétique allemand dominé par les fossiles

L´Allemagne dispose actuellement de 44 GW de charbon/lignite et a aussi décidé de sortir du nucléaire d´ici 2022 (9,5 GW) ; soit une perte sèche de 12 % de sa production d´électricité d´ici fin 2022, avec le nucléaire.
En 2018, la part des centrales à charbon et lignite dans la production d´électricité est, quant à elle, de 35 %. 

La réduction supplémentaire des moyens pilotables d´ici 2022 nécessitera donc des investissements rapides pour garantir la sécurité d´approvisionnement selon la Fédération des entreprises de l'énergie (BDEW).

L’Allemagne a donc décidé de remplacer progressivement ses centrales à charbon/lignite par des centrales à gaz moins émettrices en CO2, bien que les conditions financières pour la construction de nouvelles centrales soient une charge lourde supplémentaire au rendement mitigé des énergies renouvelables.

Moins de charbon, plus de gaz, toujours des énergies fossiles

En 2018, l’Allemagne a recours au gaz qui représente xx % de son mix électrique. Pour pallier la baisse programmée du nucléaire à court terme, et du charbon à long terme, ce pays a un projet : le gazoduc Nord Stream 2, surnommé ironiquement, tant en Allemagne qu’en Europe et aux Etats-Unis, « le pipeline de Poutine».
Sa construction devrait s’achever fin 2019. Il acheminera 55 milliards de m3 de gaz russe par an vers l’Europe via la mer Baltique, en traversant les eaux territoriales de cinq pays, la Russie, la Finlande, la Suède, le Danemark et l’Allemagne. Le projet associe Gazprom à plusieurs entreprises européennes, Shell, OMV en Autriche, Wintershall et Uniper en Allemagne, et Engie en France.

Outre la privation de l’Ukraine, la Pologne et la Slovaquie de substantiels droits de transit, l’importation de gaz au cœur de l’Europe soulève la question de l’indépendance énergétique, à commencer par la Commission européenne. En effet, une « directive gaz » a ainsi été proposée dès 2017 pour que les infrastructures non européennes puissent respecter, dans l’acheminement du gaz, les mêmes règles que celles suivies par les infrastructures européennes, notamment en termes de transparence des prix ou encore de séparation des activités entre fournisseurs et gestionnaires des infrastructures. Finalement, le 8 février 2019, l’UE tranchait pour un compromis où il incombe à l’Allemagne, pays de l’UE, de décider pour des gazoducs avec des pays tiers, comme la Russie, où ils sont reliés pour la première fois au réseau européen. 

Cette décision n’a pas été prise sans soulever des tollés de l’autre côté de l’Atlantique, ou plus près au cœur de l’Allemagne. Cela peut expliquer en partie la décision de l’Allemagne d’accepter de construire, en parallèle, un terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) américain, à Brunsbüttel, dans le land fédéral Schleswig-Holstein, avec le soutien des autorités locales et Berlin. D'une capacité de 5 millions de tonnes de GNL, la construction, prévue en début de cette année, s'élèvera à 600 millions de dollars, et son lancement en 2022. Même si, en termes de capacité de production, cette solution énergétique est moins rentable et moins productive que le gaz naturel, au vu des expériences décevantes de la Pologne et de la Lituanie.

Le gaz, énergie fossile et effet de lock in

Bien que le gaz émette moins que le charbon, il reste une énergie fossile très fortement émettrice de gaz à effet de serre.

Le gaz naturel ou GNL émet près 651 CO2 kWh, certes moins que le lignite ou le charbon (respectivement 1233 et 1123 kWh CO2), mais plus de 30 fois plus que le nucléaire (19 kWh CO2 équivalent à l’hydroélectricité ou l’éolien).

L’Union européenne, qui s’est engagée le 28 novembre 2018 dans la droite ligne de l'objectif de l'accord de Paris avec une décarbonation complète du secteur électrique européen d’ici 2050, se met en grande difficulté. La mise en service prochaine d’un gazoduc Nord Stream 2 d’une telle ampleur et de centrales GNL ne devrait plus lui permettre d’atteindre les objectifs climat. L’effet de lock in dans l’industrie du gaz, lié à aux grandes infrastructures, conduira l’Europe à dépendre des énergies fossiles en 2050.

Des risques en matière de sécurité d’approvisionnement

L’Allemagne qui compte plus de 82 millions d’habitants est aussi le plus grand consommateur d’électricité par habitant en Europe. Les quatre grands gestionnaires de réseaux de transport allemands – les GRT - ont publié le 24 janvier 2019 les bilans prévisionnels de l’équilibre offre-demande 2017-2021. Pour ce faire, ils utilisent une approche déterministe conservative et accordent une disponibilité de 0 % au photovoltaïque et de 1 % à l´éolien pour la gestion des périodes de pointe pouvant atteindre une demande de ~ 82 GW en 2021. Avec cette hypothèse, le pays pourrait faire face à un déficit d’approvisionnement en électricité de 5,5 GW en 2021, hors importation. Notons que ce bilan ne tenait pas encore compte des propositions de la "Commission charbon" et des déclarations, le 28 janvier 2019, de Peter Altmaier, ministre fédéral des Affaires économiques et de l'Énergie. Il annonçait, lors d’une conférence de presse, qu’il refusait que l'Allemagne puisse compenser le retrait prévu de sa production d'électricité à partir de charbon par l’importation de nucléaire des pays voisins. En outre, « nous voulons que la sécurité énergétique soit assurée à tout moment ; nous ne voulons pas importer d'énergie nucléaire à bas prix en provenance d'autres pays".

Or, cette déclaration d’interdiction d’importation d’énergie quelle qu’elle soit, est illégale, conformément à la directive européenne. Aussi surprenante est sa remarque sur le nucléaire qualifié d’énergie à « bas prix », où il convient lui-même de la compétitivité du nucléaire face aux autres énergies. Rappelons que cette revue du mix énergétique allemand s’inscrit dans la politique Energiewende où près de huit ans après sa mise en œuvre, un ménage allemand paye sa facture d’électricité 70 % plus chère que celle d’un ménage français, avec en prime dans un environnement le plus carboné d’Europe… à l’opposé de la France.