Mémoire de Cigéo : Comment prévenir les générations futures ? - Sfen

Mémoire de Cigéo : Comment prévenir les générations futures ?

Publié le 6 décembre 2023 - Mis à jour le 15 février 2024
Vos questions

Au-delà des aspects techniques et opérationnels de la solution de stockage géologique des déchets radioactifs Cigéo, la question de la transmission pour les générations futures se pose. Comment informer, dans des milliers d‘années, de l’existence de ces déchets sensibles sous nos (leurs) pieds ? L’Andra multiplie les études et recherches sur le programme « Mémoire pour les générations futures », afin de cultiver la conscience collective actuelle et de réfléchir aux solutions pour transmettre dans le futur.

L’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) est chargée depuis plus de 30 ans de mener des recherches pour le stockage, entre autres, des déchets hautement radioactifs (HA) et des déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL). Ces déchets peuvent avoir une durée de vie extrêmement longue pour certains (plusieurs centaines de milliers d’années). La solution de stockage géologique à 500 mètres de profondeur, Cigéo (Meuse/Haute-Marne), a donc été retenue pour contenir ses déchets et leur radioactivité, afin qu’elle ne puisse pas mettre en danger la santé et l’environnement à l’avenir, même en cas d’effondrement de la civilisation.

Les déchets HA sont majoritairement issus du traitement des combustibles usés. Les déchets MA-VL correspondent aux structures métalliques qui contiennent le combustible ou aux résidus liés au fonctionnement des installations nucléaires. On estime qu’un habitant français génère 200 grammes de déchets radioactifs à vie longue, par an.

Quels sont les dangers ?

Ces déchets sont très spécifiques par leur dangerosité liée à la radioactivité. L’exposition directe aux rayonnements ionisants (on parle d’irradiation) ou l’ingestion de substances radioactives représentent un risque majeur pour la santé ainsi que pour l’environnement. En pratique, un contact prolongé (quelques secondes) sans protection avec les déchets HA peut conduire à une dose létale.

Le conditionnement des colis de déchets, le site Cigéo, ainsi que la couche géologique imperméable d’argile du Callovo-Oxfordien, permettront donc d’empêcher ce risque d’exposition pour le public, ainsi que pour le personnel qui s’occupera de la gestion de ces déchets. Ils permettent de garantir que lors du déplacement naturels des éléments radioactifs (radionucléides), jusqu’en surface sur de très longues périodes de temps, ceux-ci atteignent des valeurs comparables à la radioactivité naturelle. La dangerosité des déchets radioactifs diminue en effet au fil du temps du fait de la décroissance naturelle de la radioactivité.

Mémoire : Quelles sont les pistes ?

Cigéo a été conçu pour être réversible pendant au moins 100 ans pour permettre aux générations futures si elles le souhaitent de pouvoir récupérer les déchets, dans le cas où, par exemple, une meilleure solution serait trouvée d’ici là. C’est ce qu’on appelle la réversibilité. Passé ce délai, le site sera scellé et il est nécessaire de ne pas laisser tomber ces déchets dans l’oubli : d’où le principe de mémoire. Le site devra être surveillé pendant au moins 300 ans, cela permettra de garantir la mémoire de l’existence du site. Au-delà de 500 ans, l’ASN a autorisé, du point de vue de la sûreté, l’éventualité de l’oubli.

Pour des raisons éthiques et intergénérationnelles, l’Andra a souhaité réfléchir à des moyens de transmettre, de génération en génération, sur des échelles de temps encore plus longues, la connaissance et la conscience d’un centre de stockage comme Cigéo. Il n’est en revanche pas possible d’affirmer avec certitude que pour de telles durées, le site ne soit pas oublié. L’étude de l’OCDE « Loss of information, records, knowledge and memory » a montré cependant qu’il est quasiment impossible d’oublier un site de stockage à l’échelle sociétal. En revanche, ce sont des détails du site qui vont peu à peu être oubliés, en raison de pertes d’archives ou de facteurs environnementaux.

L’étude de la mémoire de l’Andra se décline sous la forme d’un programme nommé : « Mémoire pour les générations futures ». Il est scindé en 4 piliers : la documentation réglementaire et les archives, les interactions sociétales, les études et recherches, et la collaboration internationale. Il permet de réfléchir aux meilleurs moyens de transmettre la connaissance et de tenter de répondre aux questions que des temps si vertigineux peuvent poser : quelles civilisations, quelles langues, quels supports ?

Source : ANDRA : Le programme Mémoire de l’Andra

 

  • L’axe réglementaire et archives

Un travail colossal est d’abord mené par les archivistes de l’Andra pour conserver et valoriser les documents d’archives. Pour cela, deux dossiers sont créés : le dossier synthétique de mémoire et le dossier détaillé de mémoire. Le premier, destiné au grand public, comporte les principales informations sur l’histoire du centre, ses déchets et leurs risques. Le second, destiné en priorité aux exploitants successifs du centre de stockage, est plus exhaustif et contribue à une connaissance plus fine des problématiques liées au site.

  • L’axe des interactions sociétales

C’est l’axe qui contribue le plus à maintenir dans la conscience collective sur le plus long terme l’existence du stockage en se servant des éléments de la société. Cela se traduit dans un premier temps en organisant des interactions sociales sur le site pour transmettre l’information en direct (concertations, journées portes ouvertes, etc.).

Des groupes de mémoires permettent d’imaginer, expérimenter et mettre en œuvre des solutions : collecte d’articles de presse, conservation d’objets en lien avec le centre, installation d’œuvres d’art, dispositifs ludiques. A titre d’exemple, une bande dessinée intitulée « La mémoire oubliée » a été réalisée.

Des recherches plus créatives sont menées pour véhiculer la connaissance par l’art. Des artistes, comme Cécile Massart ou Juliette Nier, travaillent à proposer des œuvres artistiques pour transmettre au plus grand nombre, en dépassant les lois du temps.

 

 

La série « Demain dans 1000 ans » de l’Andra, en partenariat avec Le Drenche, permet aussi d’explorer la problématique de la mémoire.

  • L’axe des études et recherches

L’objectif est de réfléchir à des messages, des supports et des modalités de transmission de la mémoire. Une première étape est déjà de comprendre comment les générations précédentes ont pu nous transmettre leur connaissance et leur patrimoine.

Des recherches sont aussi menées sur les différents matériaux qui pourraient le plus perdurer dans le temps. Un géopolymère (sorte de céramique) et un « papier permanent » sont d’ores et déjà utilisés pour certains objets et archives.

Un disque de saphir est aussi un très bon candidat pour cet objectif : peut contenir l’équivalent de 10 000 feuilles de papier A4, totalement transparent et incolore ainsi qu’une résistance à une température supérieure à 1600°C et insensible aux attaques chimiques et aux rayures.

Des pistes se tournent aussi vers l’archéologie des paysages, sous la forme de structures en surface par exemple : faire en sorte que les traces du stockage géologique profond ne puissent être confondues avec des phénomènes naturels. La signalétique sonore est également explorée, via la pérennité des langues et de la symbolique. Le chercheur Paul Bloyer étudie pour cela le potentiel de la sémiotique sonore.

Enfin, l’Andra teste aussi des alternatives numériques. En lien avec la société Eupalia, le système Micr’Olonys, permettrait d’encoder une base de données sous une forme similaire à des QR codes.

  • L’axe collaboration internationale

L’Andra travaille aussi à trouver des solutions qui s’inscrivent dans une dynamique partagée à l’international. Le projet IDKM (information, data and knowledge management), auquel participe l’Andra, est une plateforme internationale de recherche et de travail sur les connaissances et la mémoire dans le cadre de la gestion des déchets radioactifs. Il a été créé par l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN) de l’OCDE.

Par François Terminet (Sfen)

Photo : Schéma coupe horizontale de Cigéo, Source : ©Andra

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