Usure des gaines combustibles ne signifie pas usure des réacteurs ! - Sfen

Usure des gaines combustibles ne signifie pas usure des réacteurs !

Publié le 11 février 2015 - Mis à jour le 28 septembre 2021
  • Sûreté

Lisez bien cette phrase : « Nucléaire : un problème d’usure menace près de la moitié des réacteurs ». Si vous n’êtes pas un expert du domaine vous en concluez fort logiquement que nos centrales nucléaires se sont détériorées au fil du temps et qu’elles atteignent les limites de leur durée de fonctionnement. Or, rien n’est plus faux. Nos réacteurs ne sont pas « usés » comme le laisse entendre ce titre d’un article mis en ligne sur Médiapart le 7 février dernier. Et ce que cette publication présente comme une menace imminente et démesurée n’est en fait que l’expression d’une discussion technique tout à fait courante sur la gestion des éléments combustibles dans le cœur des réacteurs nucléaires.

 

Evaluer la corrosion des gaines combustibles

Ces éléments sont constitués de longues gaines métalliques où sont empilées les pastilles d’uranium. Dans le cœur des réacteurs, l’irradiation, la température de l’eau, la pression, les vibrations  soumettent ces gaines à de fortes contraintes entraînant inévitablement une corrosion du matériau qui les constitue. C’est l’évaluation de cette corrosion qui fait l’objet de la discussion entre EDF et l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) dont fait état l’article de Médiapart. Ce n’est pas pour surprendre : depuis que le nucléaire existe on évalue en permanence la tenue des éléments combustibles dans le cœur des réacteurs  sachant qu’une trop forte corrosion est susceptible d’entraîner des défauts d’étanchéité voire des ruptures de gaines et une légère contamination du circuit primaire.

Mais il faut noter que ces éléments combustibles ne sont pas des composants constitutifs inamovibles des centrales nucléaires. Ils séjournent 4 ans tout au plus dans le cœur des réacteurs. Il est donc tout à fait abusif d’évoquer, « un problème d’usure qui menace près de la moitié des réacteurs ». Cette usure ne concerne en aucun cas les réacteurs. Elle ne s’applique qu’à des constituants tout à fait transitoires du cœur introduits puis retirés selon des cycles très limités dans le temps. Assimiler l’usure des gaines à l’usure des réacteurs est une acrobatie sémantique qui relève de la désinformation. 

 

Débat technique EDF / ASN : un « classique » du nucléaire français

Les échanges entre EDF et l’ASN que rapporte Médiapart concernent les gaines en Zircaloy introduites dans les cœurs de 25 de nos réacteurs (sur les 58 que compte le parc nucléaire). La question est de savoir à partir de quel moment on considère comme inacceptable le niveau de corrosion de ces gaines dont certaines montrent des épaisseurs corrodées plus importantes que les moyennes prévues. Les documents internes dont il est fait état reflètent des appréciations différentes entre les interlocuteurs, l’ASN se montrant plus restrictive qu’EDF sur le niveau d’usure admissible.

Ces diversités initiales d’appréciation entre exploitant et organisme de sûreté se retrouvent dans bien des débats techniques accompagnant depuis 50 ans le développement du programme nucléaire en France. Ce qui apparaît au contraire extravagant, en l’occurrence, c’est l’interprétation dramatique que Médiapart voudrait donner de cette discussion ASN / EDF présentée comme un « bras de fer » dont l’enjeu serait la sûreté même et le fonctionnement des réacteurs ! Il n’en est rien. L’enjeu est essentiellement économique, revenant à décider combien de temps le combustible doit rester en place dans le cœur du réacteur et jusqu’à quels taux d’irradiation il peut être poussé : autant de décisions ayant bien sûr des répercussions sur le fonctionnement du parc, le coût du kilowattheure, les volumes de combustibles usés à entreposer et à retraiter…  

On est donc bien loin de la « menace » pesant sur nos réacteurs, comme l’invoque complaisamment l’article de Médiapart. La réalité est plus prosaïque, renvoyant à l’ordinaire de ces discussions techniques où les analyses des uns et des autres peuvent différer au départ pour se rapprocher ensuite, étant entendu que dans tous les cas c’est l’appréciation de l’ASN et ses préconisations qui sont prépondérantes au final.

Publié par Francis Sorin (SFEN)

  • Sûreté