“Les plongeurs développent une rigueur et un travail d’équipe qui leur permettent de mener à bien leur mission”, Bertrand Puaux - Sfen

“Les plongeurs développent une rigueur et un travail d’équipe qui leur permettent de mener à bien leur mission”, Bertrand Puaux

Publié le 21 juillet 2011 - Mis à jour le 28 septembre 2021
  • Jeune Génération

Venez découvrir l’activité plongée d’ONET Technologies racontée par son Responsable Bertrand Puaux grâce à Didier Métral de la SFEN Jeune Génération qui est parti à sa rencontre. Une immersion totale au cœur de ces activités passionnantes !  

SFEN Jeune Génération : pouvez-vous nous présenter l’historique de l’activité plongée chez COMEX NUCLEAIRE ?

Bertrand Puaux : à la fin des années 60, COMEX SA avait des activités très orientées vers la Recherche & Développement ainsi que vers les opérations de plongée en eaux profondes (industrie offshore). Dans les années 70, COMEX SA comptait 3000 collaborateurs et était considérée comme le pionnier des opérations de plongée en mélange gazeux. L’activité plongée humaine de COMEX a ensuite fortement ralenti du fait de la vulgarisation de la plongée en eaux profondes et du choc pétrolier. Face à ce constat et afin de se diversifier, Monsieur DELAUZE a créé en 1990 la branche nucléaire de COMEX. Cette réorganisation a permis à COMEX NUCLEAIRE d’assurer de nombreux contrats de plongée dans les piscines de réacteurs. En 2000, la société COMEX NUCLEAIRE a été rachetée par le groupe ONET, elle est filiale de la division « ONET TECHNOLOGIES ».  

Pouvez-vous nous présenter votre parcours professionnel (formation, expérience) ?

Formation : De 2001 à 2004, j’ai suivi une formation d’ingénieur Arts et Métiers (généraliste à dominante mécanique) ; puis, j’ai passé un Master IAE (Institut d’Administration d’Entreprise) à l’IAE d’Aix-en-Provence.

Expérience : Je suis entré chez COMEX NUCLEAIRE en Février 2006. De février 2006 à Février 2008, j’ai effectué des missions de cadre de maintenance essentiellement sur le terrain. Mon rôle de responsable d’intervention consistait à encadrer des chantiers à dominante mécanique. J’ai réalisé 7 à 8 chantiers (amélioration du système de fermeture du tampon matériel) de ce type pour lesquels j’encadrais des équipes de 15 personnes composées de soudeurs, électriciens, peintre,… Puis, j’ai effectué 5 à 6 chantiers de remplacement de filtres puisards de recirculation, toujours en tant que responsable d’intervention, pour lesquels j’encadrais des équipes de 60 à 70 personnes composées également de métiers tous corps d’état (mécanicien, peintre, électricien, soudeurs, décontamineurs,…)

Cette première étape, native du terrain, fut pour moi capitale dans la suite de mes activités ; en effet, cette expérience m’apporte de la crédibilité et surtout de la légitimité par rapport à mes collaborateurs, mes clients et mes sous-traitants. Par la suite, j’ai exercé essentiellement une fonction de chargé d’affaires au siège en 2009 avec des activités orientées vers des réponses à appel d’offres, de la gestion organisationnelle, technique et financière. Cette expérience terrain couplée à mon vécu de chargé d’affaires m’a permis d’être nommé en 2010 Responsable d’activité adjoint de l’activité plongée puis Responsable de l’activité plongée de COMEX NUCLEAIRE en 2011.

Mes activités de Responsable d’activité consistent à assurer toutes les actions :

– De gestion du personnel et du matériel,

– D’analyse du reporting des différents chargés d’affaires du service,

– De gestion des ressources humaines,

– De gestion des budgets,

– De prospection commerciale.

En somme, une trajectoire classique mais rapide !  

Pouvez-vous nous présenter l’organisation du service plongée (nombre de plongeurs en France, types et nombre de missions, interventions à l’International ? interventions hors nucléaire ?) ?

BP : Concernant la répartition de notre activité, elle est tournée à 90% vers le nucléaire et à 10 % vers le secteur pétrochimique et autres. Le service plongée est organisé autour d’un responsable d’activité, de 15 scaphandriers (classe II mention A délivré par l’Institut National de Plongée Professionnelle), de 3 chargés d’affaires et d’un technicien de maintenance. Nous nous appuyons également sur les différentes compétences du service ingénierie comptant des spécialités diverses comme des ingénieurs radioprotection, des ingénieurs sûreté, des projeteurs, des collaborateurs de la cellule soudage,…

Notre activité est, à ce jour, essentiellement réalisée en France. Ce positionnement national s’explique par le volume d’installations dans l’hexagone et par le fait que culturellement, nos clients ont l’habitude de faire intervenir des plongeurs en milieu nucléaire. Ceci ne nous empêche pas de répondre à des sollicitations à l’export à la faveur d’opportunités. Avant tout, je voudrais préciser que scaphandrier n’est pas un métier en soi mais un moyen de mettre en œuvre des activités spécifiques. L’ensemble de nos scaphandriers est une équipe polyvalente composée de cordistes, de mécaniciens, de spécialistes des inspections télévisuelles (ITV) et de contrôleurs en Examen Non Destructif (END). Nos missions s’orientent autour de deux typologies principales : les chantiers pluritranches et pluriannuels ainsi que l’assistance hyperbare et des missions plus ponctuelles.

Concernant les chantiers pluritranches et pluriannuels, je peux citer l’exemple des chantiers « d’installation de racks à déchets dans les piscines BK d’EDF » qui ont débuté en 2009 avec une fin prévue en 2014. Nous avons actuellement achevé sept tranches. Ces chantiers sont réalisés par une équipe COMEX NUCLEAIRE composée d’un responsable d’intervention, de cinq plongeurs et d’un technicien radioprotectionniste. En complément de notre équipe, nous avons le soutien de sous-traitants pour les opérations de découpes et de servitudes. Nous intervenons cinq jours sur sept en horaires normaux pendant cinq à six semaines sur site. Concernant l’assistance hyperbare (en soutien à EDF) : nous réalisons les chantiers « d’assistance aux épreuves enceintes » qui sont également des chantiers pluriannuels. Ces missions consistent essentiellement à assister les agents EDF par un appui logistique et technique approprié lors de la mise sous pression du bâtiment réacteur. COMEX NUCLEAIRE s’occupe en particulier de l’ensemble de la gestion hyperbarique du chantier.

Concernant les missions plus ponctuelles, nous intervenons pour le compte d’EDF dans le cadre de prestations « one shot ». A ce titre, nous réalisons des missions particulières basées sur des opérations très ponctuelles dans le cadre de fortuits empêchant le chargement/déchargement de barres de combustible. Ces interventions revêtent un caractère particulier compte tenu des délais de prévenance très courts (24 à 72 h en général). Aussi, de façon plus traditionnelle, nous intervenons dans les piscines de réacteurs pour effectuer des opérations de récupération de corps migrants, de décontamination en haute pression sous eau, de vérification du maintien en position de la visserie, de déblocage de palonnier sous eau, de soudage, de réparation de liner de piscine,… Nos activités nucléaires nous amènent également à intervenir, pour le compte du CEA ou d’AREVA par exemple, sur les sites de Marcoule (démantèlement de la piscine G avec plus de 50 tonnes de déchets découpés et évacués et plus de 220 plongées effectuées) et de La Hague, site pour lequel nous avons une activité historique (démantèlement de chariot de transfert et équipements associés des cellules 901-904 et maintenance subaquatique de nombreux équipements).

Des missions sont aussi réalisées pour le CEA SACLAY au niveau du réacteur OSIRIS pour des activités de mécanique et de décontamination lourde au niveau du bac cœur. Nos activités hors nucléaire nous amènent également à intervenir dans le secteur pétrochimique où nous réalisons, par exemple, des opérations de brossage interne et de mesures d’épaisseur dans des sphères de stockage pour le compte de TOTAL.

D’autres opérations ponctuelles dans l’industrie classique sont menées pour le compte d’ALCAN PECHINEY, de SANOFI, de la DCNS, de LEON GROSSE,…

Pouvez-vous nous présenter l’organisation d’un chantier type d’intervention en milieu ionisant (préparation, réalisation, suivi médical, REX, relation avec l’ASN) ?

BP : Le processus d’une plongée type en milieu ionisant s’oriente autour de 4 étapes principales :

– Une étape de préparation d’élaboration du Dossier de Réalisation des Travaux (DRT) qui consiste à écrire les modes opératoires d’intervention, à mettre en place la logistique administrative et à préparer le matériel d’intervention. Cette première étape est soumise à une validation de notre Responsable Qualité Sécurité et Environnement (RQSE).

– Une deuxième étape d’organisation du transport du matériel sur le site d’intervention.

– Une troisième étape visant à l’élaboration du planning d’intervention permettant d’ordonnancer les tâches et de faire face à tout imprévu.

– Et enfin, une dernière étape de préparation « en air » des travaux sous eau permettant de réaliser une répétition générale des gestes techniques à accomplir.

Nous considérons que le respect de ce processus augmente d’un facteur 2 nos pourcentages de chance de réussite de l’intervention.  Concernant la phase travaux, nos plongeurs, en relation permanente avec le Chef d’Opération Hyperbare (COH), sont équipés de capteurs radiologiques positionnés sur la poitrine, sur le dos et sur les extrémités. L’ensemble des informations radiologiques est reporté sur un Tableau de Contrôles Radiologiques (TCR) géré par le COH et par l’agent radioprotectionniste. Je rappelle que malgré la mise en place d’une telle organisation, nos interventions sont préparées en amont et font appel aux règles de la démarche ALARA (As Low As Reasonably Achievable) de façon encore plus importante que toute autre intervention en milieu ionisant.  

L’équipement d’un plongeur est composé d’une combinaison de plongée adaptée à la température du milieu et d’un casque équipé de soupapes nucléarisées de conception COMEX NUCLEAIRE. Les capteurs que nous avons cités précédemment viennent en complément de cette tenue. L’ensemble : scaphandre + équipements divers représente un poids d’environ 80 kg. Par conséquent, les phases d’entrée et de sortie en piscine nécessitent l’aide d’assistants qui permettent d’en accélérer les étapes ainsi que l’habillage/déshabillage du plongeur.  Nos plongeurs sont soumis à des visites médicales spécifiques réalisées par un médecin référent national hyperbare. De plus, comme pour tout intervenant en milieu ionisant, ils sont également de catégorie A.

Lors de nos interventions, la présence d’un caisson hyperbare in situ ou une proximité de moins de 2 heures d’un centre hospitalier en disposant est requise. Néanmoins, compte-tenu des profondeurs de plongée (au maximum de 12 m), le risque d’accident hyperbare est minime. Dans tous les cas, nous nous conformons strictement à la règlementation. Le suivi du Retour d’Expérience (REX) est un passage essentiel de notre processus pour améliorer la réalisation de nos interventions. Il s’organise à l’issue de chaque intervention par l’établissement de fiches de REX et par la tenue de rencontres annuelles avec nos clients, partenaires et sous-traitants. De part la particularité de nos activités, nous sommes amenés, de façon régulière, à être audités dans le cadre de nos interventions subaquatiques par les représentants de l’Autorité de Sûreté Nucléaire.

La plongée et ses risques spécifiques ?

BP : Hormis les risques propres aux activités de plongée, qui comme nous l’avons vu précédemment sont des risques bien maîtrisés, nous rencontrons régulièrement le risque thermique. Pour des températures froides ou chaudes, nous mettons en œuvre des règles très strictes, essentiellement basées sur la limitation de la durée de la plongée et sur les tenues d’intervention. La vigilance est de mise à partir d’une température de 28°C. A partir de cette température, nous imposons une pesée préalable de nos plongeurs et nous considérons que la perte de poids doit être inférieure à 5% de la masse corporelle pour chaque intervention. Ces températures sont régulièrement rencontrées dans le bâtiment combustible (environ 30°C). Entre 28 et 32°C, nous étudions rigoureusement les temps d’intervention et nous faisons subir à nos plongeurs des pesées régulières. Au-delà de 32°C, nous déclenchons une étude spécifique et dans certains cas, nous équipons nos plongeurs de combinaison réfrigérante.

Pour les basses températures, nous appliquons le même processus ; par exemple, nous avons réalisé un chantier sur Cattenom (au niveau de la station de pompage) dans des eaux à 3°C. Pour ce faire, nos plongeurs étaient équipés de combinaisons spéciales et le temps de plongée était limité à une heure. L’ensemble des risques est géré par l’organisation spécifique mise en place pour nos interventions. Le COH veille à la sécurité du plongeur à tout instant de l’intervention. Pour ce faire, il est en liaison phonique et vidéo avec l’intervenant. L’ensemble des informations (phoniques, vidéos et radiologiques) est remonté sur un Tableau de Contrôle Radiologique (TCR). Le COH est le garant de la sécurité du plongeur. A ce titre, et compte-tenu de l’importance de son rôle, le COH doit être reconnu apte (via une formation spécifique) et en plus être désigné par son employeur. Cette désignation permet de légitimer son statut vis-à-vis de l’équipe et de reconnaître ses capacités humaines (rigueur, calme et professionnalisme). Nous avons vu que le rôle du COH était primordiale mais je tiens à préciser une particularité propre aux plongeurs, ce sont des gens calmes !

En effet, la typologie de nos interventions nécessitent de la concentration, du calme et de la sérénité. Donc la réussite de nos missions passe par une organisation spécifique, par la formation de nos intervenants mais également par des capacités personnelles adaptées aux situations rencontrées. Les plongeurs et le COH développent une rigueur et un travail d’équipe qui leur permet de mener à bien leur mission. 

Pouvez-vous nous parler de votre projet le plus délicat ?

BP : Parmi les différents projets que j’ai piloté, certains s’avèrent plus délicats que d’autres et notamment les plongées en galerie (en bouteille autonome – relevés topographiques pour connaître le niveau d’envasement) et les plongées fortuites à proximité des cuves réacteur (délais de prévenance très court, interventions très techniques pour seulement 10 min de plongée).  

Un mot pour la jeune génération désireuse de se diriger vers des carrières dans le nucléaire.

BP : Pour ma part, je pense que le maître mot est la disponibilité pour les équipes intervenantes ! Il est impératif de donner la priorité aux chantiers et notamment aux équipes opérationnelles afin de leur apporter un support logistique et technique de qualité. Je conseillerai également aux jeunes embauchés de ne pas brûler les étapes, le chantier est pour moi un préalable obligatoire. La question d’intégrer un grand groupe ou une société à taille humaine se pose également, en sachant qu’une société à taille humaine permet plus d’autonomie mais pour cela il faut être réactif et disponible !

Un autre avantage du nucléaire, et non des moindres, est que ce secteur subit moins durement la crise économique et de l’emploi que les autres secteurs industriels. Nous constatons que c’est un secteur porteur, utilisant des technologies de pointe et dont les budgets associés sont très importants.

Enfin, pour conclure, je pense qu’il est plus facile d’aller du nucléaire vers l’industrie classique plutôt que l’inverse, en effet, les processus complexes, l’extrême rigueur imposée par les risques en présence, le niveau de qualité, de sécurité et de sûreté donnent aux acteurs du nucléaire des bases solides en matière de rigueur, discipline et organisation.

Par Didier Métral

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