Claude Parent : l’architecte du nucléaire - Sfen

Claude Parent : l’architecte du nucléaire

Publié le 1 mars 2016 - Mis à jour le 28 septembre 2021
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Claude Parent, surnommé « l’architecte du nucléaire », vient de s’éteindre à l’âge de 93 ans. Sollicité par EDF dans les années 70, Claude Parent a imaginé le plan-masse des futures centrales. Un plan simple en trois parties pour symboliser, au pied des gigantesques tours de refroidissement, les trois éléments de la production électronucléaire : le réacteur dans un gros cylindre, la turbine et l’alternateur dans le même bâtiment. Trois volumes de béton, nets, sans fioritures. Le combat de Claude Parent était d’imposer l’art dans la société et dans l’architecture. Avec le nucléaire, il a réussi son pari et signé une œuvre magistrale. Mieux, cet iconoclaste aura à jamais changé le regard que nous portons sur l’énergie nucléaire.

 

Art et Science : la rencontre de deux mondes

Au départ, rien ne prédestinait Claude Parent à plancher sur l’industrie nucléaire. C’est par la volonté d’un homme, Jean-Claude Lebreton, chargé d’identifier les sites sur lesquels allaient être implantées les centrales, que l’architecte commence à travailler pour EDF.

Passionné d’architecture, Jean-Claude Lebreton souhaite que les futures installations soient autre chose que de « vagues usines », il demande donc à l’architecte de penser des installations « en rupture esthétique » avec les centrales thermiques. Nous sommes alors dans les années 1970, une période où le monde industriel est encore caractérisé par « l’horreur de sa représentation architecturale » selon les mots de Claude Parent. 

Penser une architecture propre au nucléaire était essentiel à plusieurs titres. D’abord, il s’agissait d’intégrer ces mastodontes de fer, de béton et d’atomes de manière harmonieuse dans l’environnement en donnant à l’architecture industrielle « une qualité plastique jusqu’alors inenvisagée ». Ensuite, face à une population inquiète et réticente, le projet de Claude Parent était de faire en sorte que les Français se « familiarisent » avec le site. Enfin, l’architecte voulait révéler toute la dimension symbolique de cette nouvelle énergie : « je voulais qu’il y ait un caractère architectural fort ».

A cette époque, les questions soulevées par Claude Parent sont loin d’emporter l’unanimité. « Tous [NDLR : les ingénieurs d’EDF] imaginaient qu’il suffisait de remplacer le fioul par le nucléaire ». Une « erreur » pour Claude Parent : « on ne peut pas faire la même chose car ce ne sont pas du tout les mêmes énergies, ça n’a rien à voir. » [1]

La vision de Claude Parent finira par s’imposer. En 1974, quelques mois après le choc pétrolier, EDF lui confie la coordination de la construction de douze centrales. A 47 ans, il devient une sorte de « directeur artistique » chargé d’animer un collège d’architectes. A Cattenom (Moselle) et Chooz (Ardennes), il dessine deux centrales, des « Maisons de l’atome » comme il les appelle. 

Claude Parent a contribué à fixer dans l’imaginaire, une image à un secteur qui n’était pas encore connu du grand public.

 

Le collège des architectes

A la tête d’un groupe d’architectes extérieurs à EDF, Claude Parent a mené une réflexion en amont sur « l’ensemble des problèmes que soulevait l’implantation des centrales – sur des emprises de 100 à 200 hectares – en termes d’architecture et d’environnement ». Les architectes œuvrèrent dans deux directions : une étude formelle des modèles standardisés du bloc usine et une recherche d’insertion des centrales nucléaires dans les différents sites retenus par EDF. « Tout ce qui concernait les centrales, depuis le dessin du réacteur jusqu’au paysage et à l’environnement, devait être vu par des architectes » expliquait Claude Parent.

Dans cette seconde mission, il fut attribué aux architectes des sites particuliers qu’ils traitèrent selon leur style. Claude Parent tient alors à ce que chaque membre du collège collabore avec des paysagistes et des coloristes. « A Paluel, les paysagistes ont fait un arboretum [NDLR : jardin botanique] tout de suite pour savoir quelles étaient les espèces végétales qu’il fallait planter. Ceci permettait de planter des arbres dès le début du chantier ». Les décisions des architectes ont façonné les centrales. Sur les chantiers, des millions de mètres cubes de terrassement ont été déplacés. Il aura fallu, ici où là, creuser les falaises de la Manche, réaliser un plan d’eau de sécurité de 90 hectares ou redessiner des collines dans le prolongement de terres agricoles pour rendre les territoires homogènes et les reliefs acceptables à l’œil.

« Les architectes intervenaient également auprès de la population et publiaient pour chaque site un dossier d’impact à distribuer aux habitants de la région concernée ». Des maquettes et des photomontages étaient également disponibles pour informer les populations locales : « une communication ouverte » qui pouvait prendre plusieurs mois quitte à « empiéter sur le temps de la construction » précisait celui qui en 2007 plaidait pour que les éoliennes s’ancrent dans une démarche similaire. « On ne peut laisser la décision d’implanter de tels engins à la seule discrétion d’un maire, d’un préfet ou d’un président de région, sans exercer le moindre contrôle esthétique sur l’impact des éoliennes sur le paysage, contrôle exercé par des hommes possédant les capacités de sensibilité pour ce faire au mieux de l’intérêt de la population » déclarait-il à l’Académie des Beaux-Arts

 

La beauté cachée d’une centrale nucléaire

« Moi, ce qui me plaisait le plus, c’était les panaches ». Claude Parent le disait d’ailleurs aux équipes d’ingénierie, surprises que l’architecte dessine d’aussi gros nuages de vapeur sur ses croquis. « Ce qu’il y a de plus beau chez vous, c’est que vous faites des panaches qui sont propres, qui font une vapeur d’eau blanche, qui n’abîment pas le paysage et qui font un dessin gigantesque à l’échelle du paysage. Le vrai mythe de la transformation énergétique de votre petit machin d’uranium en électricité, quel en est le signe pour la population ? C’est ce panache » soulignait l’architecte visionnaire.

Convaincu que le panache est la continuité de la centrale, Claude Parent souhaite valoriser les tours aéroréfrigérantes. Il imagine alors des modèles imposants. Mais avoue que ses tours sont « éminemment non reconductibles dans la réalité ». Chacun de ses projets portait un nom dont la charge symbolique était forte : « Les Pattes du Tigre », « Les Temples », « Les Pieds de Tout Ankh Amon », « Les Amphores », « Les Orgues », « Les Hottes ». Ces noms devaient provoquer, reconnaissait l’architecte. « Le tigre représentait l’énergie, c’était une symbolique très littérale. Il y avait d’un côté le tigre et de l’autre ses pattes. Les pattes sont les éléments les plus dangereux chez le tigre car il peut tuer avec ses pattes d’un seul revers ». Ces esquisses ne seront finalement pas retenues.

Idem pour son idée d’installer des bases nautiques qui utiliseraient l’eau chaude des centrales. « A la place ils ont fait des piscines avec l’argent du nucléaire – ce qui n’est pas la même chose ! » s’amusait-il.

Finalement, Claude Parent réussite à imposer le plan-masse des futures centrales. Un plan simple en trois parties pour symboliser, au pied des gigantesques tours de refroidissement, les trois éléments de la production électronucléaire : le réacteur dans un gros cylindre, la turbine et l’alternateur dans le même bâtiment. Trois volumes de béton, nets, sans fioritures.

Il imaginera aussi le dôme hémisphérique qui sera déployé à Cattenom et Paluel. « Ce qui m’intéressait, c’était de donner une silhouette cohérente à l’ensemble. Il s’agissait d’épurer les formes et de leur donner ce caractère de sphère, de demi-sphère, particulièrement pour le lieu de la fusion nucléaire ». 

Auteur d’une œuvre immense, Claude Parent a changé à jamais notre regard sur le nucléaire. 

 

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Publié par Boris Le Ngoc (SFEN)

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