Allemagne : la sortie du nucléaire au détriment du climat et des consommateurs - Sfen

Allemagne : la sortie du nucléaire au détriment du climat et des consommateurs

Publié le 4 janvier 2022 - Mis à jour le 6 janvier 2022
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Le 21 décembre, Berlin, conformément à la loi de sortie du nucléaire de 2011, a fermé trois réacteurs nucléaires représentant 4 GW de capacité pilotable et bas carbone. Une décision très critiquée dans un contexte européen où les inquiétudes concernant le climat, la sécurité d’approvisionnement et le prix de l’énergie grandissent chaque hiver.

Alors que les prix de l’électricité ont atteint de nouveaux records en Europe fin 2021 obligeant même certaines entreprises à cesser leurs activités[1], l’Allemagne poursuit son objectif de fermeture de toutes les centrales nucléaires du pays au détriment de la sécurité d’approvisionnement et du climat. Le gouvernement de coalition allemand en fonction depuis décembre 2021 vise une sortie du nucléaire en 2022, du charbon en 2030 (contre 2038 lors du mandat d’Angela Merkel[2]) et du gaz en 2040. Par ailleurs, selon l’Office allemand de la statistique, le charbon était la première source de production de l’électricité la première moitié de l’année 2021[3].

Le parc nucléaire allemand en 2022

Avec la fermeture des centrales nucléaires de Gundremmingen (1 300 MW), Grohnde (1 300 MW) et Brokdorf (1 400 MW) le 31 décembre 2021, il ne reste que trois réacteurs nucléaires en exploitation dans le pays : Esmland (1 300 MW), Neckarwestheim-2 (1 300 MW) et Isar-2 (1 400 MW). Le parc nucléaire allemand passe donc d’une puissance de 8 GW à 4 GW. Ce malgré l’urgence climatique, la crise énergétique[4] et les bonnes performances du parc nucléaire allemand. En effet, le facteur de charge des réacteurs fermés se situe entre 80 % et 90 % sur toute la période d’exploitation[5].

Le nouveau gouvernement « tricolore » composé du Parti social-démocrate (SPD), du Parti libéral-démocrate (FDP) et des Grünen poursuit donc l’Energiewende sans remettre en cause le calendrier de sortie du nucléaire. La nouvelle ministre fédérale de l’Environnement, de la protection de la nature, de la sûreté nucléaire et de la protection des consommateurs (BMUV), Steffi Lemke, s’est d’ailleurs réjouie de la fermeture[6].

Pourquoi le nucléaire est remplacé par les énergies fossiles ?

Ce choix outre-Rhin est important alors que les échéances électorales françaises se rapprochent et que le « modèle allemand » restent encensé par des personnalités politiques. Pour comprendre pourquoi le nucléaire est remplacé par les énergies fossiles, il faut s’intéresser au fonctionnement du réseau électrique. Les unités de production d’électricité sont appelées sur le réseau dans un certain ordre : les énergies renouvelables, le nucléaire et les énergies fossiles. Plus précisément, elles sont appelées en fonction de leur coût marginal de production impacté par le coût du combustible et le coût du CO2[7]. Lorsque l’on supprime le nucléaire, ce sont donc les énergies fossiles qui viennent directement palier à l’intermittence des énergies renouvelables. Cela entraîne donc une hausse des émissions par rapport à une trajectoire qui aurait combiné les énergies bas carbone, nucléaire et renouvelables. Le gouvernement, au même titre que le gouvernement Belge[8], s’autorise donc d’émettre plus de CO2 pendant encore au moins 10 ou 20 ans que si il avait préservé son parc nucléaire.

Energiewende : Une orientation de plus en plus critiquée

« Au tournant du millénaire, les opposants au nucléaire pensaient qu’il était possible d’arrêter immédiatement toutes les centrales nucléaires allemandes sans mettre en danger l’approvisionnement en électricité. C’est ce qui figurait alors dans le programme électoral des Verts », se souvient un journaliste de l’hebdomadaire Die Zeit[9]. Dix ans plus tard, l’Allemagne est fortement et durablement dépendante du gaz et du charbon pour assurer sa sécurité d’approvisionnement. Dans le cadre de la sortie du charbon, la Fédération allemande de l’industrie (Bundesverband der Deutschen Industrie, BDI) a estimé qu’il sera nécessaire de construire 40 GW de centrales à gaz, en plus des 30 GW déjà existants. Celles-ci doivent être convertibles pour fonctionner à terme avec de l’hydrogène. Outre un vrai défi technologique, cela pose la question de la production d’hydrogène.

Par ailleurs, l’homologue allemand de la Cour des comptes a critiqué[10] le rapport 2019 du Ministère fédéral de l’économie et du climat (BWMI)[11] en jugeant que la sécurité d’approvisionnement est soumise à des risques dont le gouvernement n´a pas pleinement pris conscience.

Enfin, selon un sondage de l’institut YouGov[12], la moitié des Allemands, dans un contexte de hausse des prix de l’énergie, étaient en faveur d’un report du calendrier de fermetures.  22 % des sondés considèrent le nucléaire comme important pour réduire les émissions de CO2 du secteur électrique et 31 % des sondés considèrent que le nucléaire à un rôle à jouer dans la transition énergétique.

[1] https://www.lci.fr/economie/video-hausse-du-prix-de-l-electricite-des-entreprises-touchees-de-plein-fouet-2205833.html

[2] https://www.reuters.com/business/cop/exclusive-germanys-government-in-waiting-agrees-phase-out-coal-by-2030-sources-2021-11-23/

[3] https://www.destatis.de/EN/Press/2021/09/PE21_429_43312.html

[4] https://www.sfen.org/rgn/prix-electricite-payeur-marche/

[5] Pour en savoir plus : https://pris.iaea.org/PRIS/CountryStatistics/ReactorDetails.aspx?current=101

[6] https://www.bmu.de/pressemitteilung/lemke-und-habeck-atomausstieg-macht-unser-land-sicherer

[7] Plus précisément, l’ordre de passage est généralement : renouvelables, nucléaire, lignite (charbon de mauvaise qualité), gaz, charbon puis fioul.

[8] https://www.sfen.org/rgn/sortie-du-nucleaire-la-belgique-sapprete-a-subventionner-une-electricite-plus-chere-et-carbonee/

[9] https://www.zeit.de/2022/01/jahresrueckblick-corona-pandemie-angela-merkel-cannabis-streit?utm_referrer=https%3A%2F%2Ft.co%2F#8-freuen-sie-sich-ueber-die-abschaltung-dreier-weiterer-atomkraftwerke-zum-ende-dieses-jahres

[10] https://www.bundesrechnungshof.de/de/veroeffentlichungen/produkte/sonderberichte/2021/bund-steuert-energiewende-weiterhin-unzureichend/bund-steuert-energiewende-weiterhin-unzureichend

[11] https://allemagne-energies.com/tournant-energetique/

[12] https://www.france24.com/en/live-news/20211231-germany-to-close-nuclear-reactors-despite-energy-crisis

https://yougov.de/news/2021/12/08/knapp-die-halfte-der-deutschen-ist-grundsatzlich-o/

Gaïc Le Gros (Sfen)

Crédit photo ©Shutterstock – Centrale nucléaire de Grohnde.

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