8. Vie des populations et radioprotection dans les territoires contaminés - Sfen

8. Vie des populations et radioprotection dans les territoires contaminés

Publié le 24 janvier 2023 - Mis à jour le 14 mars 2023

Comment vivent les populations confrontées aux questions de radioprotection en situation post-accidentelle ? Comment vivre dans ces territoires contaminés ? Les cas de Tchernobyl depuis le début des années 1990 et de Fukushima apportent des réponses, notamment dans le cadre des activités de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR).

Bien que les niveaux de contamination radiologique, les pays touchés et les époques diffèrent, il existe une forte similitude entre l’accident de Tchernobyl et celui de Fukushima quant à l’appréhension par les populations de leurs conséquences. La contamination des territoires induit une perturbation durable de la vie socio-économique. À quoi s’ajoute bien sûr une forte préoccupation quant aux effets  sanitaires possibles liés à l’exposition chronique aux rayonnements ionisants des populations. Les populations vivant sur ces territoires sont préoccupées par la santé des enfants et en particulier par les effets sur la  thyroïde et la potentialité d’effets héréditaires des radiations. Dans le cas de Tchernobyl comme dans celui de Fukushima, on constate une perte de confiance vis-à-vis des autorités et une incapacité des  populations à comprendre la situation radiologique.

Dans ce contexte, les explications des experts et les décisions des autorités sont difficilement entendues et acceptées1. Il existe également un sentiment de discrimination, d’exclusion, d’impuissance et une  incapacité à prévoir le futur. Tant à Tchernobyl qu’à Fukushima, les personnes ayant été évacuées pensaient partir pour quelques jours. Or, quelques années, voire dizaines d’années plus tard, elles sont  toujours confrontées aux conséquences de l’accident.

Une perturbation significative de l’organisation du territoire

Suite à l’accident de Fukushima, environ 160 000 personnes se sont éloignées volontairement ou ont été évacuées sur ordre des autorités. Ceci a entraîné une déstructuration des familles et un  bouleversement de l’économie locale. Par exemple, l’accueil des aînés au sein du foyer – un déterminant culturel important – a été fortement perturbé. Les activités agricoles et l’image de marque de certains produits locaux ont également été fortement détériorées. Pourtant, dans le cas de Fukushima, la contamination interne des consommateurs due à l’ingestion d’aliments contaminés est généralement très limitée, du fait de la forte capacité à contrôler l’activité agricole. Au Japon, les niveaux de contamination des produits autorisés à la vente étaient deux à dix fois inférieurs à ceux de la réglementation européenne.

La pêche a été totalement arrêtée pendant  plusieurs années et les activités halieutiques rencontrent encore des difficultés. Les pêcheurs ont d’abord dû reconstituer leur flotte et les infrastructures  portuaires et, par la suite, les associations de pêche ont dû démontrer que toutes les espèces animales pêchées étaient à des niveaux de contamination inférieurs aux valeurs réglementaires. Finalement, la  restauration de la confiance des consommateurs est la condition pour assurer la viabilité de la profession.

Au Japon, la vie sociale est très dépendante de la municipalité qui organise notamment le système de santé. Les municipalités ont donc eu à organiser, pendant plusieurs années, la vie sociale pour les  personnes évacuées, en particulier le suivi du dispositif de compensation. Très rapidement, ce dernier fut source de conflits entre les personnes qui avaient le statut d’évacué et celles qui ne l’avaient pas obtenu. La solidarité a joué un certain temps, mais lorsque l’indemnisation a été perçue comme une rente allouée à certaines personnes, elle a été remise en cause. Cette problématique s’était également  posée après l’accident de Tchernobyl.

Préparer le long terme

Pour autoriser les personnes à vivre en permanence sur le territoire affecté, il faut caractériser la situation radiologique de l’environnement, des denrées alimentaires, des biens et des personnes.  L’expérience a montré l’importance de la mise en place de mécanismes impliquant les parties prenantes – et donc au premier chef la population – dans les processus de décision sur la remédiation des territoires et dans la surveillance radiologique de l’environnement. Pour se repérer, il ne suffit pas de disposer de cartographies ponctuelles, il faut que les personnes trouvent les moyens de faire des  mesures au quotidien, d’estimer les doses qu’elles peuvent recevoir et d’estimer, en fonction de leurs comportements, comment la situation pourrait évoluer. Des processus de co-expertise entre experts et  citoyens ont été mis en place, les experts se mettant au service de la population pour travailler et caractériser ensemble la situation, identifier les pistes d’action pour limiter les expositions et faciliter le  redémarrage des activités socio-économiques dans des conditions décentes2.

Le retour à une vie normale ne s’obtient pas par un décret autorisant le retour des populations éloignées. Il faut qu’elles aient le droit et les moyens de décider de leur avenir. Les principales questions que  se sont posées les habitants étaient de savoir s’ils pouvaient rester ou non, ou revenir y vivre ou pas. Pour répondre à ces questions, il faut pouvoir évaluer les perspectives de travail, de production et de vie sociale.

Les critères radiologiques retenus après l’accident de Fukushima

Le critère radiologique retenu au Japon pour autoriser la vie dans un territoire contaminé est basé sur la dose externe reçue en une année. Ce critère a fait l’objet de nombreuses discussions. Le gouvernement japonais a retenu la valeur de 20 mSv/an, en cohérence avec les recommandations de la CIPR, l’objectif étant de revenir progressivement à une dose de l’ordre de 1 mSv/an. La vérification du respect de ce critère reposait sur la mesure du débit de dose (inférieur à 3,8 μSv/h pour 20 mSv/an et inférieur à 0,23 μSv/h pour 1 mSv/an) à partir d’hypothèses conservatives (huit heures passées dehors par jour, avec un facteur de protection des habitations de 40 % et un bruit de fond dû à la radioactivité naturelle avant l’accident de 0,04 μSv/h).

Parmi les autres conditions définies par le gouvernement avant la levée de l’ordre d’évacuation, figure la remise en service ou la reconstruction des infrastructures et services détruits ou endommagés et la  décontamination des espaces de vie. L’autorisation de retour ne pouvait être donnée que sur accord de la municipalité, et en concertation avec les résidents3.

Au Japon, la contamination des territoires est essentiellement liée aux isotopes radioactifs du césium. Une part significative de la réduction de la contamination est donc due à la décroissance radioactive  (diminution d’un facteur 2 tous les deux ans pour le césium 134 et tous les trente ans pour le césium 137). L’efficacité réelle de la décontamination a donc fait l’objet de discussions, en particulier vis-à-vis  des volumes de déchets (près de 20 millions de mètres cubes à gérer) qu’elle a générés. Si la décontamination est indispensable, en revanche, les questions sur le niveau de contamination résiduel  recherché et sur le délai pour l’atteindre restent posées.

En décembre 2020, environ 20 % des personnes étaient revenues, chiffre variant très  fortement selon les villages, compte tenu des dates des levées des ordres d’évacuation. De nombreuses enquêtes ont  été menées sur les raisons invoquées par les résidents évacués pour ne pas revenir. Parmi elles, la question de la radioactivité est souvent évoquée, mais d’autres facteurs comme l’accès aux services  médicaux, ou l’organisation socioéconomique jouent un rôle déterminant.

Le développement de la co-expertise

Sur le long terme, si les niveaux d’exposition dépendent principalement des comportements individuels et des habitudes de vie, les recommandations faites à la population ne doivent pas culpabiliser et  stigmatiser les individus. Parmi les facteurs qui influent sur le niveau d’exposition, il convient de noter le lieu de travail ou de résidence, le type de profession ou d’activité, les habitudes alimentaires et de  loisirs, etc. Suite à l’accident de Tchernobyl, c’est surtout la dégradation de la situation socio-économique qui a conduit les habitants à réutiliser leur potager, pratiquer la cueillette de champignons ou de  baies sauvages, à chasser, à élever des animaux domestiques et donc à se contaminer via l’alimentation. En fonction des habitudes alimentaires et des conditions de vie de chaque individu, on observe des  niveaux d’exposition très différents, y compris au sein d’une même famille. L’implication de ces personnes dans un processus de coexpertise4 est fondamentale. Autoriser la population à revenir ou à rester  vivre sur un territoire contaminé, impose aussi de lui donner les moyens d’organiser la vigilance et d’accompagner la mise en oeuvre de projets locaux favorisant le redéveloppement socio-économique.

Les valeurs éthiques qui guident la mise en oeuvre du système de radioprotection sont essentielles pour l’organisation de la vigilance quant aux effets possibles des rayonnements sur l’homme et sur  l’environnement. La surveillance sanitaire et environnementale et la poursuite de la recherche sur les effets des faibles doses sont de nature à contribuer à la vigilance. Lors de la mise en place des actions  de protection, il convient de veiller à allouer les ressources matérielles, humaines et financières de façon appropriée en accord avec la valeur éthique de justice intra et intergénérationnelle. Enfin, il est essentiel de permettre aux populations affectées de disposer des moyens pour assurer leur autonomie par la mise en place de mécanismes d’accompagnement et de processus décisionnels respectant la  dignité de chacun.


1. Ando, R. (2018). “Trust : what connects science to daily life”. Health Phys. 76, 115 (5), 581-589.
2. Voir ICRP (2020). “Radiological protection of people and the environment in the event of a large nuclear accident : update of ICRP Publications 109 and 111, ICRP Publication 146. Ann”. ICRP 49(4) et Igarashi, Y. (2022). “The Round-Table project in Kashiwa : a dialogue to reconcile consumers and farmers in the Tokyo suburbs after the Fukushima accident”. Radioprotection 2022, 57(3), 209–215.
3. Croüail, P., Schneider, T., Gariel, J.-C., Tsubokura, M., Naito, W., Orita, M., Takamura N. (2020). “Analysis of the modalities of return of populations to the contaminated. territories following the accident at the Fukushima power plant”. Radioprotection. https ://doi.org/10.1051/ radiopro/2020049
4. Schneider, T., Maître, M., Lochard J., Charron, S., Lecomte, J.-F., Ando, R., Kanai, Y., Kurihara, M., Kuroda, Y., Miyazaki, M., Naito, W., Orita, M., Takamura, N., Tanigawa, K., Tsubokura, M., Yasutaka, T.  (2019). “The role of radiological protection experts in stakeholder involvement in the recovery phase of post-nuclear accident situations : Some lessons from the Fukushima-Daiichi, NPP accident”. Radioprotection, 54(4), 259–270.

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Par Thierry Schneider, directeur du Centre d’étude sur l’évaluation de la protection dans le domaine nucléaire (CEPN) et membre de la Commission internationale de protection radiologique (CIPR)

Photo Légende : Visite de l’AIEA sur le site de la centrale de Fukushima en 2018. © Tepco