1945-1957 : la genèse mouvementée de l’AIEA - Sfen

1945-1957 : la genèse mouvementée de l’AIEA

Publié le 12 mai 2022
  • AIEA

Accident de Fukushima, dossier iranien, sûreté et sécurité des centrales de Tchernobyl et Zaporijjia en Ukraine… L’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est sur tous les fronts et apparaît comme un acteur incontournable des questions nucléaires. Les premières années de l’agence n’ont pourtant pas été un long fleuve tranquille.

1945-1949 : premières tentatives de régulation des armes atomiques

Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et dans l’ombre portée des bombardements atomiques sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, des discussions sur l’avenir des armes nucléaires s’intensifient au sein du gouvernement américain. La position dominante aux États-Unis est que les connaissances de base nécessaires à la fabrication  de la bombe ne resteront pas secrètes pour longtemps. En conséquence, il est vain de conduire une politique visant à préserver le monopole américain. L’idée est alors  d’encourager les autres pays, et en particulier l’Union soviétique, à renoncer à la quête de l’arme atomique en échange du partage et de l’aide au développement des usages  pacifiques de l’énergie atomique. Cette logique est reprise dans le discours du président Harry Truman du 3 octobre 1945 devant le congrès américain expliquant sa volonté de  parvenir à un accord international où la coopération remplacerait la rivalité dans le domaine de l’énergie atomique. Ainsi, l’URSS accepte dès janvier 1946, au sein de l’ONU, la  création de la Commission de l’énergie atomique (AEC).

Quelques semaines plus tard, le gouvernement américain défend une première proposition d’accord international à l’AEC. Supposant que l’acquisition de la matière première  est la difficulté principale à surmonter pour développer un arsenal atomique, les Américains proposent de contrôler à la source la production d’uranium. Tous les matériaux  fissiles seraient, dans cette perspective, détenus et gérés par un organisme international qui délivrerait aux États les quantités strictement nécessaires aux développements  envisagés du nucléaire civil. Dans le même temps, tous les savoirs, les savoir-faire et les brevets détenus par les Américains seraient progressivement légués à cet organisme  international pour ouvrir à tous les pays membres la possibilité de leur utilisation. Ensuite, la proposition américaine prévoit la mise en place de sanctions automatiques en cas  d’utilisation non-conformes des matières fissiles sans que les membres permanents du Conseil de sécurité puissent y opposer leur veto. Enfin, elle prévoit un démantèlement progressif de l’arsenal nucléaire américain à mesure de la mise en place et de l’assurance du bon fonctionnement du système de contrôle.

Cette proposition est refusée par l’URSS qui y voit un moyen de pérenniser le monopole américain sur l’arme atomique sans garantie aucune que les États-Unis détruisent réellement leur arsenal nucléaire à la fin du processus. L’URSS émet alors une contreproposition visant à rendre illégale la production d’armes nucléaires et obligeant la  destruction immédiate de toutes les armes de destruction massive, y compris nucléaires. Proposition à son tour refusée par les États-Unis. En 1948, l’AEC est dans l’impasse et  cesse ses travaux.

1949-1953 : urgence face à la course aux armements atomiques

Après cette première tentative avortée, la course à l’armement entre les deux blocs s’intensifie. En 1949, l’URSS effectue son premier essai de bombe atomique, suivie en 1952  par l’Angleterre. Le nombre de têtes nucléaires dans le monde augmente de façon exponentielle tandis que de nouveaux pays entendent à leur tour acquérir la bombe.  Face à la menace grandissante, les États-Unis décident eux aussi d’augmenter rapidement leur capacité de défense et d’attaque de peur d’être dépassés par l’Union  Soviétique. L’année 1953 marque un tournant avec la première explosion d’une bombe thermonucléaire du côté américain et neuf mois plus tard, le 12 août, par leurs rivaux soviétiques. Une situation précaire qui relance la nécessité de trouver un accord international pour limiter la prolifération des armes atomiques. Le gouvernement du nouveau  président Dwight Eisenhower propose alors la création d’une « banque de l’uranium » qui serait administrée par un organisme international pour une utilisation pacifique de  l’atome tout en réduisant mécaniquement la capacité d’accroître les stocks d’armes atomiques. En parallèle, Washington propose les premiers accords d’assistance et de vente sur les matières nucléaires avec le Canada, le Royaume-Uni et la Belgique notamment.

1953-1955 : « Atoms for peace » et l’ouverture des secrets nucléaires

En décembre 1953, le président Eisenhower tient un discours aux Nations Unies promouvant la désescalade nucléaire, connu sous le nom d’« Atoms for Peace ». Ce discours, resté célèbre, prolonge l’idée de la banque de l’uranium. Est proposée la création d’une Agence internationale pour l’énergie atomique destinée à développer l’utilisation des  technologies nucléaires à des fins pacifiques, dans le domaine de la production d’électricité, de la médecine ou de l’agriculture. Dans cette hypothèse, les États-Unis fourniraient alors du minerai d’uranium et des matériaux fissiles aux États souhaitant développer les usages pacifiques de l’atome et, en outre, offriraient leur soutien technique  et scientifique à la réalisation des projets.

Le discours du président est accompagné d’une grande campagne publicitaire prévoyant l’impression de plusieurs centaines de milliers de tracts dans plus de dix langues  distribuées à travers le monde et présentant les États-Unis comme prêts à faire profiter le monde de ses avancées sur les usages de l’énergie nucléaire. Dans la foulée, les  États-Unis organisent en 1955 le premier congrès international sur l’utilisation pacifique de l’énergie atomique à Genève. Il s’agit de la plus grande réunion scientifique jamais  tenue, avec 25 000 participants, dont 1 500 délégués et plus de 1 000 scientifiques. L’atmosphère est euphorique et beaucoup d’informations auparavant tenues secrètes sont  partagées. La presse se fait l’écho des promesses d’un futur rayonnant dans lequel l’énergie nucléaire résoudrait les problèmes de l’humanité. Évidemment, les aspects militaires de l’énergie nucléaire ne sont pas évoqués dans le cénacle genevois.

1957 : création de l’AIEA

Dans un contexte que la mort de Staline en 1953 a contribué à apaiser et alors que l’URSS et les États-Unis entrent en concurrence pour la vente de petits réacteurs nucléaires civils, de nombreux partenariats bilatéraux de coopération technique et d’échange d’informations sur les usages pacifiques de l’atome entre pays voient le jour. Petit à petit et  avec l’implication croissante de l’URSS à l’ONU, le concept de chambre de compensation pour héberger et contrôler les transactions nucléaires apparaît comme une solution, à l’image de la banque. À l’automne 1955, un groupe de douze pays est chargé, dans le cadre onusien, de rédiger une esquisse de ce que pourrait être cette agence internationale de promotion et de contrôle des transactions nucléaires. L’année suivante, la proposition de création de l’AIEA est votée à l’ONU et finalement entérinée par la  création de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) le 29 juillet 1957. Les statuts de l’agence, approuvés par 81 nations, précisent que l’organisme possède six  missions :

↦ prendre toute mesure nécessaire pour promouvoir la recherche, le développement et les usages pacifiques de l’énergie atomique ;

↦ fournir des matériaux, des services, des équipements et des installations pour cette recherche, ce développement et ces usages en tenant compte des besoins des régions  en développement ;

↦ favoriser l’échange d’informations scientifiques et techniques ;

↦ encourager l’échange et la formation de scientifiques et d’experts dans le domaine des usages pacifiques de l’énergie atomique ;

↦ établir et appliquer des garanties pour assurer que toute assistance ou fourniture nucléaire à laquelle l’AIEA est associée ne soit pas utilisée à des fins militaires – et  appliquer ces garanties, si cela est nécessaire, à tout accord bilatéral ou multilatéral ;

↦ établir ou adopter des normes de sûreté nucléaire.

Soixante-cinq ans après sa création et au regard des ambitions qui ont mené à sa création, le bilan que l’on peut faire de l’AIEA demeure mitigé. En tant qu’organe de  promotion et d’aide au développement des usages pacifiques de l’atome, l’agence a été et est toujours un acteur incontournable contribuant à faire bénéficier le plus de pays  possibles des bienfaits du recours à ces technologies. De plus, elle est depuis la fin des années 1950, un lieu central pour le développement et les échanges techniques et scientifiques relatifs à l’exploitation sûre de l’énergie nucléaire. Elle a, dans ce sens, hébergé de nombreuses conférences internationales. Et, depuis l’accident de Tchernobyl  en 1986, elle a contribué directement à l’élaboration et à l’implémentation de standards de sûreté. En revanche, l’AIEA n’a pas réussi à combler l’ambition d’un désarmement  atomique global telle qu’espéré par ses premiers instigateurs. Il n’en demeure pas moins vrai que l’AIEA constitue aujourd’hui encore le premier rempart à un développement  débridé des armes atomiques.

Par Michaël Mangeon, docteur en sciences de gestion, chercheur associé au laboratoire Environnement ville société (EVS), et Mathias Roger, docteur en sociologie de science et des techniques, chercheur au laboratoire Économie et management de Nantes-Atlantique

Photo I © AIEA I La conférence « Atoms for Peace », en 1953

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