10.03.2020

Tokyo 2020 : Fukushima sur le devant de la scène

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Gaïc Le Gros (SFEN)

Le 11 mars 2011, le Japon fut frappé par un tremblement de terre et un Tsunami qui a ravagé la côte nord-est du pays. A l’origine de près de 20 000 morts et disparus, le raz-de-marée va également endommager plusieurs centrales, en particulier Fukushima Daiichi où les cœurs des réacteurs 1, 2 et 3 vont entrer en fusion. Cette année, après 9 ans de reconstruction et de décontamination, le gouvernement souhaite mettre la région de Fukushima sur le devant de la scène avec les Jeux Olympiques.

Malgré la situation de la région côtière de Fukushima à la suite de la triple catastrophe (villes ravagées par le Tsunami, zone d’évacuation) les pouvoirs publics n’ont pas abandonné le territoire. Tout un programme de reconstruction a été mis en place dès février 2012 avec la création de l’Agence de la reconstruction (Fukkô-chô) : l’agriculture, l’industrie et la recherche ont bénéficié d’un soutien important réintégrant la région économiquement et socialement à l’archipel nippon.

Point sur la radioactivité

Tout d’abord, un rappel de la situation actuelle en matière de radioactivité est nécessaire pour approcher et mesurer les différences entre les destins des territoires aux alentours de la centrale de Tchernobyl et de Fukushima Daiichi.

Premièrement, les estimations des émissions totales de matières radioactives sont bien inférieures à Tchernobyl. Le Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) précise, dans son rapport de 2013, que la moyenne des estimations concernant les émissions de césium 137 et d’iode 131 à Fukushima sont respectivement de l’ordre de 20 % et 10 % de ce qui a été émis par l’explosion du réacteur RBMK en Ukraine. La méthode de calcul utilisé est celle de l’« Atmospheric Transport and Dispersion Model (ATDM) » et le choix de ces deux isotopes est justifié par le fait que « les deux radionucléides sont les plus significatifs pour étudier l’impact sur l’homme et l’environnement » précise le rapport de 2016. De plus 76 % du césium 137 a été dispersé dans les océans Atlantique Nord et Pacifique Nord, selon l’étude de Christoudias T. et Lelieveld [1], reprise par l’UNSCEAR dans ses rapports de 2013 et 2016.

Débit de dose dans l’air à 1 mètre du sol dans un périmètre de 80 km autour de la centrale de Fukushima Daiichi (µSv/h) en novembre 2011 et en octobre 2018 [2].

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Deuxièmement, selon l’Autorité de sureté japonaise (NRA) la radioactivité moyenne dans un périmètre de 80 km autour de la centrale a baissé de 77 % entre novembre 2011 et octobre 2018. Cette diminution est due en grande partie à la décroissance physique des deux césiums, césium-134 et césium-137, dont la demi-vie est respectivement de 2,1 ans et de 30,1 ans précise l’IRSN. Aujourd’hui, la région affiche des taux de radioactivité équivalent aux grandes capitales mondiales, 0.06 µSv/h à Minami-sôma, 0.07 µSv/h à Kôriyama et 0,12 µSv/h à Fukushima pour 0,05 µSv/h à Taipei, 0,11 µSv/h à Séoul et 0,10 µSv/h à Londres [3].

La quantité et la nature des rejets sont néanmoins des indicateurs insuffisants pour mesurer l’impact radiologique d’un accident nucléaire dont les conséquences vont varier selon : la saison, la météo mais aussi les décisions prises par les autorités (évacuations) etc. Pour en savoir plus sur les conséquences aussi bien sanitaires que sociales, vous pouvez consulter la riche documentation de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) ;

Sur les différences entre Fukushima et Tchernobyl

Les conséquences sociales de l’accident dans la préfecture de Fukushima : Shinrai Project

Les conséquences sanitaires de l’accident nucléaire : Point de la situation en mars 2019

Les données clés sur les conséquences environnementales et le retour des populations

La renaissance agricole

L’accident nucléaire a fortement pénalisé la région agricole de Fukushima et ce même en l’absence de danger radioactif. Les agriculteurs et leurs produits ont souffert d’une mauvaise réputation malgré des contrôles systématiques. En 2015, Miura Hiroshi, un riziculteur de la région côtière de Fukushima explique par exemple avoir rencontré des difficultés pour vendre sa récolte : « malgré les contrôles assurant que le riz était consommable en toute sécurité, je n’avais presque aucun clients » souligne-t-il[4].

Partant du même constat, de nombreux agriculteurs de la région se réunissent dans diverses associations afin d’informer les citoyens sur la radioactivité, leur mode de production et de contrôle. Ils s'organisent également pour vendre leurs produits dans des circuits de plus en plus courts pour des échanges de plus en plus humain. C’est la démarche de Miura Hiroshi avec NPO Nomado et de Noboru Saito, président de Satoyama Garden Farm Nihonmatsu, dans la région centrale de Fukushima.

Après des années difficiles les ventes sont à nouveau en hausse et les exports ont repris depuis 2017. Selon la préfecture de Fukushima, l'export de produits agricoles était de l’ordre de 150 tonnes en 2010, de moins de 25 tonnes en 2014 et de plus de 200 tonnes en 2018.

Un important soutien industriel

Les pouvoirs japonais ont soutenu le tissu industriel local avec le plan « innovation coast ». De nombreux centres de recherche ont ouvert dans quatre secteurs : le démantèlement, la robotique, l’agriculture et l’énergie/économie circulaire.

Dans le domaine du démantèlement, à noter cinq structures majeures dont le Centre de recherche collaborative sur le démantèlement (CLADS) de l’Agence de l’énergie atomique japonaise (JAEA) et le Centre de surveillance de la radioactivité sous gouvernance des pouvoirs préfectoraux.

Un immense centre de recherche robotique a également ouvert en 2018 à Minami-Sôma à quelques kilomètres au nord de la centrale accidentée. Le centre comprend de nombreux équipements dont une piste d’atterrissage pour drones et une zone aquatique pour expérimenter de nouveaux moyens de sauvetages en cas d'innondations.

Dans le domaine de l’énergie, un consortium, composé de Toshiba, Nedo, Iwatani et Tôhoku power company, construit une centrale à hydrogène au Centre de recherche sur l’hydrogène de Fukushima (FH2R). L’objectif est de produire de l’hydrogène par électrolyse notamment à l’aide d’un parc solaire (power to gas). Une centrale gaz/charbon d’une puissance de 540 MW est également en construction dans la région. En effet le Japon peine à redémarrer ses réacteurs et relance ou construit de nouvelles capacités certes pilotables mais fossiles.

Dans les domaines de l’agriculture et de la pêche, en plus des initiatives soutenues par le gouvernement local, plusieurs centres ont ouvert en 2019 dont le Centre de recherche sur la restauration de l’agriculture côtière et le Centre de recherche préfectoral des produits de la pêche. Le programme Fukushima Pride fait également la promotion des produits de la région à la télévision et sur internet.

Le retour des infrastructures

Bien que le COVID-19 questionne le maintien des J.O de Tôkyô au 24 juillet 2020, le gouvernement comme les pouvoirs locaux se sont investis pour que les retombés non seulement économiques mais aussi d’image, profitent à la région.

Les travaux de reconstruction des infrastructures, notamment les routes, sont terminés à 95 %. Le 17 janvier, le quartier général d’urgence nucléaire (Nuclear’s Emergency Response Headquarters) du bureau du Premier ministre a partiellement levé l’évacuation dans les villes de Futaba, Okuma et Tomioka dans la préfecture de Fukushima, achevant ainsi en mars la réouverture totale de la ligne de train JR Joban qui dessert notamment le J-Village.

La consécration de cette renaissance sera symbolisée par le départ de la flamme du J-Village, situé à une vingtaine de km au sud de Fukushima Daiichi, lors du relai olympique prévu le 26 mars.

1.

[1] Christoudias, T. and Lelieveld, J.: Modelling the global atmospheric transport and deposition of radionuclides from the Fukushima Dai-ichi nuclear accident, Atmos. Chem. Phys., 13, 1425–1438, https://doi.org/10.5194/acp-13-1425-2013, 2013.

[2] Fukushima Fukkô torikumi (en japonais)

[3] Les défis 2020 de Fukushima, Fukushima no chôsen 2020 (en japonais)

[4] « Le riz de Fukushima est sans danger mais non merci », en japonais « Fukushima no okome ha anzen desu ga, tabetekurenakute kekkô desu », Katayama Izumi, 2015.