05.03.2019

Quelle place pour le nucléaire dans le grand débat national ?

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Par Valérie Faudon, SFEN

À l’initiative du président de la République, le Gouvernement a engagé en janvier 2019 un grand débat national. Ce dernier est une réponse au mouvement de contestation des gilets jaunes qui avait débuté à l’automne 2018 en France, à l’origine pour protester contre la hausse de la fiscalité sur les carburants, et plus généralement en faveur du pouvoir d’achat.  Ce débat, dont la date de fin est fixée au 15 mars, entre désormais dans sa dernière phase. A ce jour, il a accueilli 250 000[1] contributeurs individuels sur le site internet dédié, et près de 9 000[2] événements ont été recensés dans toute la France.

Dans le grand débat, la question de l’offre d’énergie reste très périphérique

Les citoyens ont été amenés à débattre sur quatre thèmes : la fiscalité et les dépenses publiques, l’organisation de l’Etat des services publics, la transition écologique, la démocratie et la citoyenneté. Ils peuvent participer à des réunions/débats dans les régions et aussi contribuer directement sur la plate-forme gouvernementale : https://granddebat.fr/pages/bienvenue-sur-lespace-de-contributions.

Les questions de politique énergétique ont déjà fait l’objet d’un débat national au printemps 2018 dans le cadre de la préparation de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE).  Les citoyens seront d’ailleurs bientôt amenés à commenter le projet de la PPE, qui a été publié sur le site internet du Ministère de la Transition écologique et solidaire, le 25 janvier dernier. Il s’agit d’une dernière phase de concertation, avant la publication définitive du décret attendue avant l’automne 2019.

On a pu voir au fil des débats des questions posées sur le nucléaire par des élus et des citoyens.

Par exemple, le 15 janvier en Normandie devant des élus locaux, un maire a interrogé le président de la République sur la production d’électricité et la sécurité d’approvisionnement en cas de fermeture des centrales à charbon. A cette occasion, Emmanuel Macron a rappelé les avantages du nucléaire qui garantit la sécurité d’approvisionnement de la France en électricité bas carbone.

Le 8 févier à Autun devant des jeunes, un étudiant en baccalauréat professionnel nucléaire a posé la question sur l’avenir du nucléaire en France en cas de fermeture de centrales. Et de rappeler que l’Allemagne avait décidé d’un retrait progressif de l'atome en faveur de centrales à charbon, une énergie « plus polluante et entrainant une hausse de la facture d’électricité » pour l’ensemble des ménages allemands.

On peut noter en effet que la question de l’énergie nucléaire touche à plusieurs enjeux de société actuellement en débat.

Sur la transition écologique :

Alors que la crise des gilets jaunes a démarré sur la question de la taxe carbone sur l’essence, le grand débat met enfin en discussion la question de la réduction de notre consommation des énergies fossiles (pétrole, gaz, et charbon), lesquelles sont justement responsables de la grande majorité des émissions de gaz à effet de serre dans notre pays. Ceci est un très grand progrès par rapport aux débats précédents, encore trop focalisés sur le mix électrique entre le nucléaire et les renouvelables : la question de savoir comment décarboner autrement un mix électrique déjà décarboné ne présente en effet pas de réelle perspective de réduction des émissions. On peut aussi espérer que le grand débat permette aux Français de mieux connaître le rôle du nucléaire dans la transition écologique : une étude IPSOS[3] réalisée en 2017 pour EDF montrait que près de 80 % des Français pensaient que le nucléaire contribuait à l’effet de serre, alors qu’il est au contraire l’une des solutions reconnues par le GIEC de lutte contre le changement climatique.

Dans ses interventions publiques, le président de la République a été plusieurs fois amené à rappeler que le nucléaire n’émet que très peu de gaz à effet de serre, et qu’elle a permis à la France de décarboner quasiment toute son électricité.  Dans un contexte où la priorité de la transition écologique est devenue la lutte contre le changement climatique, il a plusieurs fois qualifié « le nucléaire d’énergie d’avenir ».

Sur les services publics et la solidarité entre les territoires :

L’électricité est un bien qui revêt la nature d’un service public du fait de son caractère indispensable, pour des conditions de vie décentes. Il existe ainsi en France un « droit à l’électricité » dans la loi française, du fait que certains besoins ne peuvent être satisfaits que par l’électricité (éclairage, fonctionnement des appareils électroménagers, informatique, train TGV).

Aujourd’hui, le parc nucléaire, disponible à la demande, 24h/24, garantit l’approvisionnement électrique du pays, ainsi que celui de ses voisins. Ainsi, la France a battu son record quotidien à l’exportation le vendredi 22 février, avec une pointe à 17.415 mégawatts, selon les données de RTE. Les deux principaux pays destinataires de l'électricité française ont été l'Italie et l'Espagne où les conditions anticycloniques ont freiné la production éolienne.

Au-delà de la garantie d’approvisionnement, le système de la péréquation tarifaire et le réseau de transport permettent aujourd’hui aux Français de payer le même tarif et de bénéficier de la même qualité de services pour l’alimentation électrique partout en France. Par exemple, la Bretagne, qui ne produit que 15 % de sa consommation d’électricité[4], est alimentée par les sites de production des régions voisines, notamment les centrales nucléaires de la vallée de la Loire et de la Manche, et bénéficie des mêmes tarifs que les autres régions de .

Sur l’apport économique dans les territoires :

Plus généralement, le grand débat national a fait apparaitre au cours des semaines le rôle vital de l’industrie dans les territoires, en matière d’emplois :

La question de la réindustrialisation du pays se révèle, au cours des débats, un sujet essentiel. Ainsi le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno le Maire, a déclaré lors d’un débat à Louveciennes le 1er février :" il y a un lien direct entre la désindustrialisation de la France et la crise politique que nous vivons. La fermeture d’une usine, c’est une collectivité humaine qui disparait."

Parce que la filière nucléaire française est la troisième filière industrielle du pays, la question de l’avenir du nucléaire est au cœur, là encore, des enjeux de réindustrialisation du pays.


La filière nucléaire emploie directement et indirectement 220 000 personnes, dans plus de 2 600 entreprises (dont 65% de PME)). L’activité nucléaire est particulièrement bien répartie dans l’ensemble des régions. La plupart des installations nucléaires ont été implantées historiquement dans des zones rurales et faiblement peuplées, à la fois pour des considérations techniques (alimentation en eau froide, fleuves et mers), et financières (terres à faible valeur agricole).  La filière génère 190 000 emplois induits, via la consommation des ménages et la fiscalité[5].  Ainsi, dans la région Normandie on estime qu’au-delà des 28 000 emplois de la filière, l’apport économique à la région est de l’ordre de 1 milliard d’euros par an.

Au-delà de l’apport économique, la filière nucléaire est un pilier de l’industrie française en termes de qualifications et de formations.  Elle présente en effet une très haute technicité, et est très exigeante en matière de qualification. 85 % de ses emplois sont techniques et/ou scientifiques. Deux tiers de ses effectifs sont cadres ou des techniciens spécialisés, une proportion deux fois plus forte que la moyenne de l’industrie.

Parmi les compétences identifiées dans la cartographie[6] des métiers de la filière nucléaire, de nombreux emplois sont de même nature que ceux de l’industrie en général : mécanique, procédés, informatique industrielle, chimie-environnement, essais, électricité, robinetterie-chaudronnerie, matériaux et structure, génie civil. Plusieurs métiers sont identifiés en tension à l’embauche : mécanique, chaudronnerie/robinetterie (soudeurs, métallurgistes…), chimie, informatique industrielle (contrôle commande et automatismes), sûreté, radioprotection et démantèlement, numérique. Ce point est un indicateur du dynamisme des recrutements de la filière nucléaire (près de 8 000 embauches par an) et dans le même temps, de l’importance de disposer de cursus de formations adaptés.

La filière nucléaire contribue à réduire les tensions en termes de compétences et à développer l’accès à des emplois qualifiés en mettant en place des offres de formations initiales et continues : le recours à l’apprentissage et à l’alternance s’est fortement accru ces dernières années pour les industriels de la filière. Ainsi EDF (dans son secteur nucléaire)  recrute chaque année près de 1 800 apprentis ; Orano 500 ; Framatome 260. Le caractère « local » des formations, en particulier dans les situations d’éloignement entre les centrales nucléaires et les grands centres urbains, peut constituer une opportunité pour former des personnes moins susceptibles d’étudier loin de leur domicile, et de constituer ainsi un levier concret d’équilibre des chances.

« Parler du nucléaire » dans le grand débat 

Comme le montre l’enquête IPSOS, beaucoup de Français aujourd’hui ne connaissent pas bien l’énergie nucléaire.  Les douze fiches « Parler du nucléaire », initialement publiées en 2017, et désormais remises à jour, sont des outils qui permettent d’engager des conversations avec des personnes qui se posent des questions sur le nucléaire en France aujourd’hui, à la fois sur des questions économiques, environnementales et industrielles. Elles rassemblent des données rassemblées par les sections techniques de la SFEN.

Chacun peut accéder à ces fiches et les télécharger sur le site de la SFEN