29.08.2017

Peindre la radioprotection à l’aube du nucléaire

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Par Aurélien Portelli, chercheur associé, Sébastien Travadel, maître assistant, Franck Guarnieri, directeur - Centre de recherche sur les risques et les crises (CRC) de Mines ParisTech et Claire Parizel, étudiante en Master d’histoire des sciences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Le centre du CEA Marcoule est l’un des premiers piliers de l’histoire de l’industrie nucléaire française. La divergence en 1956 de la pile G1 en est une preuve tangible. Les radiations émises par cette pile et d’autres installations du site représentent cependant une menace pour la santé du personnel, qu’il s’agit de protéger. Cette mission est assurée par le service de protection contre les radiations (SPR), qui bénéficie du talent artistique de Jacques Castan. Ce prodige du dessin illustre les campagnes de sécurité du service et façonne tout un imaginaire sur la radioprotection. Sa création la plus ambitieuse reste une peinture murale décorant la cage d’escalier du bâtiment SPR. Une œuvre aujourd’hui disparue.

Qui n’a jamais pénétré dans une installation nucléaire s’imagine un espace austère, où se succèdent d’interminables couloirs menant à des salles remplies de machines et de tuyaux. Eh bien la réalité n’est pas loin, tant ces univers industriels paraissent parfois mornes et glacés. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il n’y a encore pas si longtemps, on pouvait par exemple croiser, dans le centre du CEA Marcoule, des affiches colorées sur les risques radioactifs et les consignes de radioprotection, multipliant les références au sacré, au western, à la science-fiction, au roman national, à la bande dessinée, au conte merveilleux ou aux Sixties [1]. Ces images inattendues sont l’oeuvre de Jacques Castan, du Service de protection contre les radiations (SPR), un artiste qui a apporté une identité propre à la radioprotection en créant un monde iconique singulier [2].

À partir de 1959, Castan réalise des brochures, des affiches, une bande dessinée [3], et même un jeu de l’oie sur les risques radioactifs. Ses créations, après avoir été oubliées, sont actuellement conservées pour être valorisées par le centre d’archives de Marcoule. Une pièce maîtresse manque toutefois à l’appel. Il s’agit d’une peinture murale, réalisée en 1962 sur deux niveaux de la cage d’escalier du bâtiment SPR. Hélas, la qualité des enduits n’est pas à la hauteur de la composition. Deux ans plus tard, les murs commencent à s’effriter et la peinture tombe en lambeaux. Plutôt que de la restaurer, on préfère la recouvrir d’un habillage de contre-plaqué, qui la fait définitivement disparaitre [4]. De la peinture, il ne reste que quelques photographies prises dans l’urgence. Maigres vestiges d’une oeuvre sans équivalent dans les centres du CEA.

Peindre la radioprotection à l'aube du nucléaire

Les anges gardiens de Marcoule

La peinture murale est entièrement dédiée aux missions du SPR, qui assure la radioprotection du personnel, l’évacuation des déchets radioactifs, la décontamination des locaux et du matériel, la surveillance de l’environnement. Les activités du service s’accroissent dès la divergence de G1 en janvier 1956. Son rôle est d’autant plus important que de nombreux agents n’ont jamais travaillé dans un centre nucléaire et connaissent mal les risques auxquels ils sont exposés. Pour remédier à cette situation, le SPR met en oeuvre un programme d’éducation du personnel, complété en amont par un programme d’information du grand public.

La peinture de Castan s’inscrit dans cette démarche. Par-delà sa fonction décorative, l’image peut en effet éduquer en montrant au travailleur inexpérimenté en quoi consiste la radioprotection. En même temps, elle apaise les inquiétudes. Elle rassure le nouvel agent, mais aussi sa famille, qui découvre le bâtiment SPR lors des journées portes ouvertes de Marcoule. La peinture répond à ce besoin en dépeignant le bilan d’une action positivée, à l’instar des rapports publics du SPR [5]. Les résultats obtenus par le service se veulent encourageants. Les rapports montrent en effet que le travail dans l’industrie nucléaire n’est pas plus dangereux qu’ailleurs. Les conditions de sécurité paraissent réunies pour réaliser les ambitions énergétiques nationales confiées au CEA ; autrement dit, développer la production électronucléaire à grande échelle.

Faire vibrer la radioprotection

Grâce au SPR, la protection contre les radiations acquiert une dimension industrielle, que Castan se charge d’esthétiser dans sa peinture. Des corps monumentaux et expressifs se déploient sur des fonds séparés par des lignes géométriques, aux couleurs mates déposées en aplats réguliers. Mêlant les angles aux courbures, le style rappelle la plénitude des tableaux figurant l’âge d’or de Matisse, comme Le bonheur de vivre (fondation Barnes) ou La danse (Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris). Les arcs dynamiques font écho aux recherches des avant-gardes modernes au début du XXe siècle. Vibrant et graphique, l’espace se déploie selon les couleurs complémentaires à la façon des grands formats abstraits du couple Delaunay, inspiré par les théories chromatiques de Goethe. Ici, la recherche vibratoire de Castan gagne les corps autant que l’espace dans lequel ils prennent place. Les subtiles inversions de couleurs et le support des lignes participent à la création d’un environnement animé d’une énergie commune. L’ensemble, conçu comme un parcours menant le spectateur d’un lieu à un autre du site, est occupé tout entier à la célébration de la vie et du progrès.

Surveiller l'environnement

Au rez-de-chaussée, dans l’obscurité d’un laboratoire d’analyse, une femme tient un ballon comme s’il s’agissait de son propre ventre fécond. Entourée par d’autres instruments (des éprouvettes, un bécher, un microscope), elle prépare des échantillons pour évaluer les niveaux de radioactivité. L’action représentée s’inscrit dans le programme de surveillance radiologique des activités du centre. Plus loin, un homme effectue des prélèvements sur un arbuste, dont les feuilles ont la forme de son oeil. Il est agenouillé, mains ouvertes, comme s’il était en adoration. Derrière un alignement végétal, on distingue la présence d’un puits. Il est utilisé pour recueillir des échantillons d’eau, afin de relever les activités présentes dans les nappes phréatiques. On aperçoit justement, tout à droite du mur, deux hommes en train de remplir des récipients avec de l’eau. Celle-ci provient à l’évidence du puits, comme l’indique la longue corde enroulée dans la main gantée. Entre l’homme agenouillé et les préleveurs d’eau, on distingue un bassin vide où semblent apparaître deux bouteilles. À l’arrière-plan, se dressent fièrement le bâtiment G1 et sa cheminée, symboles du rayonnement de Marcoule et de la modernisation de la France à l’aube de la filière.

Dépister l'irradiation et la contamination

Au premier étage, la peinture suit l’éclairage de la cage d’escalier percée de grandes fenêtres au nord. À mesure que la luminosité se réduit, on déambule dans l’usine. Depuis une salle de contrôle, un homme assis désigne du doigt un écran en même temps qu’il prolonge l’espace vers les étages supérieurs. Le technicien tient dans sa main une règle à calcul. Il montre au chef de l’installation des données issues d’un tableau de contrôle des rayonnements, équipé d’un enregistreur de type MECI et de tiroirs électroniques. Le personnage interprète l’amplitude de la courbe, dont le pic indique une montée de contamination ou d’irradiation. Au centre du mur, une technicienne lit le numéro inscrit sur le film dosimètre et le reporte sur la liste nominative des agents. À sa droite, deux femmes regardent au microscope les films pour quantifier les doses reçues par les travailleurs. Dans la partie suivante, Castan peint une zone d’entreposage de fûts de déchets radioactifs, surmontée par un crochet et un pont de levage. Un radioprotectionniste, représenté de dos, observe les objets parfaitement alignés. Muni de sa babyline [6], il s’apprête à mesurer le niveau d’exposition des fûts.

Préserver la vie

Le spectateur quitte la pyramide des fûts pour parvenir à la dernière partie de la peinture. Il débouche alors dans les zones les plus radioactives, auxquelles ni le soleil ni l’homme ne peuvent avoir accès. Là, autant qu’ailleurs, les corps s’engagent, s’activent, se concentrent. Dans la pénombre, un homme travaille en boîte à gants pour manipuler des radioéléments. Le confinement complet de la matière permet ici d’éviter tout risque de contamination. Le circuit pictural mène enfin à une explosion de formes roses et jauneorange. Des hommes aux larges et puissants dos sont occupés à pêcher parmi les oiseaux. Les personnages font référence aux équipes chargées de réaliser des prélèvements dans le milieu aquatique. À l’extrémité du mur, la station météorologique est posée telle une tour de guet le long des berges du Rhône. La surveillance de la citadelle atomique paraît bien assurée. Le périple du spectateur s’achève sur ce panorama paisible. Le soleil se couche sur Marcoule et la campagne environnante. Sous un ciel incandescent, les baigneurs terminent leur partie de pêche, image d’une douceur de vivre toute méridionale.

Une évolution dans les représentations

Jacques Castan capture dans cette peinture murale et dans l’ensemble de son oeuvre l’imaginaire d’un métier en train de se constituer. Un métier mal connu du public, et parfois mal reconnu par les autres travailleurs du nucléaire. Castan tente à sa manière de répondre à ce problème, en représentant les radioprotectionnistes en action. L’image décrit le travail, valorise les activités du service, rassure le spectateur. Elle a une fonction éducative, comme autrefois les vitraux dans les églises montraient aux fidèles ce qu’ils ne pouvaient pas voir ou comprendre.

Les représentations depuis ont évolué. Les besoins au sein de la filière ont changé et on ne communique plus de la même manière sur les risques radioactifs. Hier, il s’agissait d’éduquer en donnant à voir. Aujourd’hui, il s’agit d’informer sans faire de détour, de dire les choses en privilégiant simplicité et transparence. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les affiches dans les installations. Souvent, leur contenu se résume à une recommandation ou une injonction, accompagnée d’un modeste pictogramme. La représentation est devenue aride, comme si l’effet esthétique, avec toute l’audace qu’il peut traduire, était dissident et s’opposait au sérieux du gestionnaire.

Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier Frédérick Lamare, l’archiviste du centre de Marcoule, pour son aide et sa disponibilité ; Jean-Marc Cavedon, Directeur de la protection et de la sûreté nucléaire, et Patrick Fracas, adjoint au Directeur de la protection et de la sûreté nucléaire, pour leur regard d’expert ; Laurent Blaszczyk, ancien responsable de la communication de Marcoule, pour son exposition sur Jacques Castan en 2005 et le sauvetage d’une partie de ses oeuvres ; le CEA Marcoule enfin, pour son précieux soutien.

1.

Aissame Afrouss, Franck Guarnieri, Aurélien Portelli, « Des affiches pour relever le défi de la sécurité », La Recherche, juillet-août 2016, n°513-514, pp. 102-107.

2.

Laurent Blaszczyk, « Rétrospective Jacques Castan », Arevacom, 2005.

3.

Aurélien Portelli et Franck Guarnieri, « Quand le SPR de Marcoule racontait le nucléaire en bande dessinée… », Revue Générale Nucléaire, janvier-février 2015, n°1, pp. 72-77.

4.

Laurent Blaszczyk, « Les fresques du SPR », Arevacom, 2005.

5.

Cf. Bulletin d’informations scientifiques et techniques : SPR, CEA Saclay, 1962, 162 p.

6.

La babyline est un appareil portatif permettant de mesurer le niveau d'irradiation.