17.08.2016

Opinion publique : Le nucléaire n’est ni de droite ni de gauche

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Par Boris Le Ngoc, SFEN

Depuis cinq ans, les débats autour de l’utilisation de l’énergie nucléaire se sont intensifiés et l’atome est devenu un sujet politique, séparant la droite et la gauche. Plus récemment, l’industrie nucléaire française fait face à des difficultés économiques qui la placent sous le feu des projecteurs. Comment l’opinion publique, connue pour être très réactive à l’actualité, réagit-elle à ce nouveau contexte ? Les études montrent qu’en dépit d’une bonne acceptabilité du nucléaire en France, perçu comme une technologie de pointe permettant au pays d’être indépendant sur le plan énergétique, le socle de confiance s’effrite. Passage en revue des tendances qui structurent l’opinion publique.

Depuis le début de l’année, le nucléaire subit un traitement médiatique sans précédent en intensité, mais aussi en négativité. Les causes sont connues ; elles tiennent à la conjonction de plusieurs éléments : les inquiétudes sur la santé financière des fleurons du secteur (EDF et AREVA), la cuve de l’EPR, les polémiques concernant l’investissement au Royaume-Uni, etc. Cette situation intervient sur un « bruit de fond » médiatique peu favorable : les énergies renouvelables deviendraient aussi compétitives que le nucléaire, l’avenir est à la production décentralisée, les voisins de la France s’inquiètent de la sûreté de nos centrales, etc. « La perception du nucléaire est très réactive à l’actualité, qu’elle soit nucléaire ou non » analyse Nathalie Guillaume, expert senior du CEA pour la public acceptance du nucléaire. « Les événements comme l’attentat du World Trade Center ou l’accident d’AZF par exemple ont entraîné une chute momentanée de l’acceptabilité[1] ». « L’intensité médiatique n’est pas toujours en phase avec l’opinion publique, nuance Didier Witkowski, Directeur des études d’EDF. Ainsi, si les journalistes restent le public qui soutient le moins l’énergie nucléaire, il n’en est pas de même pour la majorité des Français interrogés ».

Si le socle des soutiens à l’énergie nucléaire reste important, nos deux experts relèvent que 2012, année de l’élection présidentielle et de l’accord entre les deux partis politiques, le PS et EELV, a marqué un tournant. « Les indicateurs qui proposent des réponses de principe, pour ou contre le recours au nucléaire, en général ou pour la production d’électricité, montrent tous le même phénomène : une baisse du soutien au profit des contre » résume l’expert de l’électricien.

L’effritement du soutien au nucléaire

Des chiffres à analyser avec précaution

« La perception du nucléaire est un sujet complexe qui ne peut s’appréhender avec des réponses, simples, oui-non, pour-contre » prévient Nathalie Guillaume. Comme pour de nombreuses études, la limite première tient à ce que, en dehors des contextes d’accidents, ou lorsqu’il est envisagé sous l’angle du prix pour le consommateur, le sujet de l’énergie intéresse peu le grand public. Aux questions sur le nucléaire, une importante fraction de répondants demeurent souvent indécis, ou ambivalents, presque indifférents.

 Les études sur la perception du risque nucléaire donnent ainsi des résultats surprenants, selon qu’il est suggéré ou non. « Si l’on demande à un échantillon représentatif de la population si “un accident nucléaire majeur pourrait arriver en France” : 64 % répondent oui[2]. Mais lorsque l’IRSN débute son Baromètre sur la perception des risques par la question ouverte : “Parmi les problèmes suivants lequel est pour vous le plus préoccupant” ? Le risque nucléaire arrive très bas, en 10e position, loin derrière le chômage – principale préoccupation des Français depuis 2004 – et le terrorisme, dont la crainte ne cesse de progresser».

Les fondamentaux sont bons…

En France, l’énergie nucléaire revêt de deux attributs positifs : l’indépendance et l’excellence.

Tout d’abord, le nucléaire est perçu comme un élément fondateur pour l’indépendance du pays, analyse Nathalie Guillaume : « Quand l’indépendance ne s’est pas construite à partir du nucléaire, comme en Allemagne, l’opinion publique ne soutient pas l’atome. C’est l’exact inverse en France, au Royaume- Uni et en Finlande ».

Ensuite, en dépit des événements récents, le nucléaire est encore perçu comme une des seules industries où la France arrive encore à exporter. « Lorsqu’ils définissent le nucléaire, les Français commencent toujours par dire que c’est un domaine d’excellence, le secteur où la France est n° 1 ».

2012 : le nucléaire est devenu un sujet politique séparant l’électorat de gauche et de droite

…mais, le débat sur la transition énergétique marque la fin d’un consensus politique

Cependant, ces fondamentaux « historiques » s’effritent peu à peu. Pour Didier Witkowski, « On assiste à un recul assez sensible du soutien à l’énergie nucléaire, qui demandera à être confirmé dans les prochaines vagues d’enquête. » Selon les derniers chiffres du baromètre EDF[3] : 24 % des personnes interrogées se déclarent favorables au recours à l’énergie nucléaire, 17 % y sont hostiles, le reste étant hésitant (27 %) ou trop peu informé pour se prononcer (31 %). « L’écart entre favorables et hostiles n’est plus que de sept points, au lieu de dix un mois auparavant et même quinze à la fin de 2015 » résume le directeur des études d’EDF.

En s’imposant en 2012 comme l’un des thèmes de l’élection présidentielle, le nucléaire est devenu un sujet politique séparant l’électorat de gauche et de droite. « La transition énergétique décidée en 2012 a brisé le consensus politique français en donnant pour la première fois une perspective de décroissance du nucléaire » analyse l’expert d’EDF. Depuis cette date, la tendance est à l’effritement du soutien au nucléaire et à une polarisation politique autour de son avenir. À ce contexte s’ajoute une forme d’autocensure des personnalités politiques pourtant en faveur de l’énergie nucléaire. Un phénomène analogue s’observe dans les pays émergents où les gouvernements, convaincus de l’intérêt économique du nucléaire, ne manifestent pas leur soutien, anticipant une réaction négative de la part de l’opinion publique. Cette discrétion a un impact sur l’opinion publique, persuadée que parce que le politique n’en parle pas, le nucléaire ne figure pas parmi les énergies d’avenir. À l’inverse, lorsqu’un consensus politique entre les partis existe et s’exprime, l’opinion publique adhère. « C’est ce qu’il s’est passé en 2007[4] » rappelle Nathalie Guillaume. Même constat chez nos voisins européens. Au Royaume-Uni et en Pologne, le volontarisme politique a porté ses fruits. Outre-Manche, à la question : « Est-ce que vous soutenez ou vous vous opposez au programme de construction de nouvelles centrales nucléaires ? ». En 2001, les opposants représentent 60 % et les soutiens 20 %. En 2004, les opposants sont moins de 30 % et les soutiens progressent à 25 %[5]. En 2013, les chiffres sont stables et la construction de nouvelles unités est soutenue par 32 % des Britanniques interrogés.

Une énergie soutenue par les leaders d’opinion

Pour Didier Witkowski, « Le nucléaire demeure très soutenu par les couches supérieures de la population et les leaders d’opinion, la frange la plus informée et la plus influente de la population[6]. » Une exception cependant, nuance l’expert : « les journalistes, non-spécialistes de l’énergie, mais de niveau rédacteur en chef ou directeur de rédaction pour la plupart, sont nettement plus méfiants face à cette énergie, près d’un quart d’entre eux se déclarant même opposants, soit 5 points de plus que dans la population globale. »

L’opinion soutient l’idée d’une diversification du mix

Le désenchantement vis-à-vis d’un mix 100 % renouvelables

Depuis 2012, un consensus a émergé au sein de l’opinion publique pour un rééquilibrage du mix énergétique laissant une part plus importante aux renouvelables. Perçues comme des énergies jeunes et peu présentes, plus de deux tiers des Français souhaitent leur expansion. L’énergie phare est le solaire : 55 % souhaitent « beaucoup plus » de solaire dans 15 ans, à comparer aux seulement 32 % pour l’éolien ou 27 % pour l’hydraulique[7].

Toutefois, l’enthousiasme d’il y a quelques années s’est atténué. Le sentiment se répand dans l’opinion publique que la France ne pourra pas se passer de nucléaire, même à long terme, car les alternatives déçoivent. « On peut parler d’un désenchantement vis-à-vis du tout renouvelable » résume Didier Witkowski. « Cette érosion est d’autant plus importante qu’elle tient avant tout à l’effondrement de la part des plus convaincus, les Français qui se disent certains du fort potentiel des renouvelables. Ils ne sont plus que 14 % en 2016, contre 32 % il y a dix ans. Même chez les écologistes, la déception est là : 52 % y croient en 2016 mais ils étaient 76 % en 2010, à la veille de l’accident de Fukushima ».

La situation semble donc de plus en plus paradoxale : l’opinion publique soutient moins fermement le nucléaire mais elle est de plus en plus convaincue que l’on ne pourra pas s’en passer, dans un avenir proche (15 ans) et même au-delà, à l’échelle d’une génération (30 ans). Les Français sont par ailleurs moins intéressés que par le passé par ce débat sur le nucléaire, qui dure maintenant depuis 2011 (50 % en 2012, 40 % en 2016).

Le solaire a le vent en poupe

Parmi les différentes technologies pour produire de l’électricité, le nucléaire et le solaire apparaissent de plus en plus comme les deux pôles de référence, et surtout complémentaires. « Au nucléaire : la puissance, la disponibilité, la sécurité d’approvisionnement et les emplois ; le solaire, lui, est loué pour ses qualités environnementales » détaille le directeur des études d’EDF.

« Encore faut-il que les territoires de l’un et l’autre restent stables » prévient-il. « Or, les choses bougent. Les avantages du nucléaire ont reculé en un an : 6 points de moins sur la garantie d’approvisionnement (de 68 % à 62 %) et la disponibilité (de 72 % à 66 %), le solaire gagnant quelques points. »

Mais c’est surtout sur les qualités les plus disputées aux yeux des Français entre nucléaire et solaire que le paysage est en train de changer, explique Didier Witkowski : « Les deux modes de production sont maintenant au coude à coude sur l’image technologique, mais le solaire l’emporte désormais sur l’image-prix. Les courbes se sont croisées en 2015 ».

À l’étranger

En Asie, en Afrique et au Moyen- Orient, de nombreux pays en quête de croissance soutenue perçoivent l’énergie nucléaire comme une option technologique leur permettant de continuer à se développer. « Cela s’accompagne le plus souvent d’attentes de localisation de la main-d’oeuvre, susceptible d’entraîner un gain en compétence pour l’ensemble de la société » ajoute Nathalie Guillaume. Dans tous les pays, même ceux qui sont majoritairement favorables à l’énergie nucléaire les déchets et le risque d’accident sont perçus comme les talons d’Achille de celle-ci, tandis que la sécurité d’approvisionnement et l’indépendance énergétique sont reconnues comme des atouts significatifs. « La perception du nucléaire est le plus souvent ambivalente, “un mal nécessaire”. La proportion d’indécis ou sans opinion est souvent importante et tout accident met en péril l’acceptation du nucléaire bien au-delà des frontières nationales » explique Nathalie Guillaume.

Ni de droite, ni de gauche, le nucléaire est avant tout une technologie, une industrie et un savoir-faire français qu’il convient de préserver.

Au-delà de ces grands traits, l’opinion publique est un champ complexe, les opinions exprimées par les publics sont parfois contradictoires, et appellent des analyses qui prennent en compte les cultures, les éléments de l’Histoire et les politiques nationales. « L’opinion publique n’est pas toujours celle que l’on imagine. On la perçoit souvent à travers les commentaires des journalistes, les manifestations des opposants. Mais quand on se penche sur la question, on ne trouve pas ces résultats».

En France, en dépit d’un bruit de fond négatif, le soutien demeure grâce à un fondement culturel, une histoire. Toutefois, comme le montre l’effritement de la confiance des personnes interrogées, ce socle pourrait rétrécir.

Comment le nucléaire peut-il à nouveau conquérir l’opinion publique ? « C’est difficile dans une société décliniste et effrayée de tout », estime Nathalie Guillaume. Pourtant, malgré l’ambiance générale, la confiance dans la recherche scientifique demeure forte : plus de 69 % des personnes interrogées ont confiance dans la recherche scientifique pour trouver une solution pour la gestion des déchets radioactifs[8].

Il y a donc un potentiel pour réassocier l’énergie nucléaire à l’idée de progrès. Le secteur peut pour cela s’appuyer sur l’engouement des Français pour les start-up, de plus en plus nombreuses dans la filière nucléaire.

Reste que ces efforts ne pourront être efficaces que si un consensus politique se redessine entre les partis de gouvernement. Ni de droite, ni de gauche, le nucléaire est avant tout une technologie, une industrie et un savoir-faire français qu’il convient de préserver.

 

CRÉDIT PHOTO : DHUMES PATRICE, EDF
1.

En France, la crainte d’un accident nucléaire majeur est passée de 56 % en 2000 à 68 % en 2001 (Source : « Les Français et les activités du CEA » - Ipsos/CEA 2015)

2.

Source : « Les Français et les activités du CEA » - Ipsos/CEA 2015

3.

Baromètre des Énergies EDF/CSA – avril 2016.

4.

En 2006, 38 % des Français souhaitaient que le nucléaire soit abandonné dans 50 ans. Un an après, ils n’étaient plus que 30 %.

5.

Sondage NIA-UK, cité par M.Grimston « The importance of politics to nuclear newbuilt » (Chatham House - 200

6.

Cette catégorie est issue des catégories sociales supérieures (les « CSP+ ») dont elle constitue la frange élevée, celle qui se distingue par une capacité d’influence notable. De par ses responsabilités, elle est dotée d’une capacité prescriptrice, elle est « écoutée » autour d’elle, mais elle ne fait pas partie des parties prenantes de l’organisation, le « premier cercle », celui avec lequel l’entreprise dialogue régulièrement (journalistes spécialisés, régulateurs, ONG…). Les leaders d’opinion sont plutôt ceux qui se nourrissent de ce que dit et publie ce premier cercle sur l’entreprise, l’organisation, la marque, et s’en font l’écho dans leur cercle relationnel. Elle est ce qu’on pourrait appeler la « caisse de résonnance » de l’actualité.

7.

Il y a consensus dans le grand public pour un futur mix énergétique français moins déséquilibré, consensus ancré sur un simple bon sens populaire (« ne pas mettre tous les œufs dans le même panier »), et dans lequel, sous conditions, le nucléaire aura sa part. (Source : Prolongation des centrales – IPSOS/SFEN (2014).

8.

Source : « Les Français et les activités du CEA » - Ipsos/CEA 2015.