21.03.2017

Manifeste pour que l'Europe change d'ère

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Par Tristan Hurel (SFEN)

Cette semaine, le Shift Project a rendu public un manifeste pour une Europe « post-carbone ». 2 000 personnes, dont une centaine de responsables économiques et académiques soutiennent cette initiative et les propositions du think-tank. Entretien avec Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project.

Quel est l’objectif du manifeste ?

Jean-Marc Jancovici - Il s'agit d'un rappel émis par une partie de la société civile à destination du monde politique. Nous rappelons que, pour le moment, et malgré la COP21, le compte n’y est pas. Il n’y a pas de trajectoire sérieuse permettant d’aller vers des émissions de gaz à effet de serre nulles au cours de la deuxième moitié de ce siècle. Dès lors, il est grand temps d’adopter une stratégie sérieuse sur la question. Nous considérons par ailleurs que décarbonner l’économie pourra permettre à l’Europe de se reconstruire autour d’un objectif concret. Elle en a d’autant plus besoin que l’on voit l’édifice se déliter, à défaut justement de direction claire et de stratégie commune.

Avec ce Manifeste, The Shift Project propose, sous sa seule responsabilité, 9 grands axes de travail qui dimensionnent l’effort. Ces propositions ont été envoyées à tous les responsables sollicités pour la signature du Manifeste, afin de les informer, en toute transparence, de ce qui correspondait à une stratégie sérieuse vue par The Shift Project. Nous espérons ainsi que les signataires ont compris que décarboner l’économie n’est pas une action anecdotique, mais au contraire qui oblige à tout changer. Pour autant, nous avons pris grand soin de bien préciser que la signature du Manifeste n’emporte pas adhésion automatique à nos 9 propositions, qui sont une base de discussion que The Shift porte dans le débat sous sa seule responsabilité.

A ce jour, et alors que nous n’avons pas effectué de promotion active, nous avons déjà presque 2 000 signataires, qui ont pour l’essentiel signé en ligne sur www.decarbonizeurope.org. Une centaine de signataires a cependant été sollicitée directement. Il s’agit de dirigeants du secteur industriel, de la finance, ou encore d’associations professionnelles. Certains ont signé en leur seul nom, d’autres ont formellement signé au nom de leur entreprise. C’est par exemple le cas du président de la Macif qui a fait voter son Conseil d’administration sur la signature de notre manifeste.

 

Quelles sont les mesures à prendre rapidement pour aller vers une Europe « post-carbone » ?

JMJ - En ce qui concerne nos 9 propositions, nous les avons élaborées en suivant un cahier des charges précis. Nous avons délibérément choisi de mettre en avant moins de 10 mesures, pour éviter que d’autres fassent le tri à notre place dans un ensemble plus vaste et plus disparate. Du coup, nous n’avons traité que des postes d’émissions principaux, avec pour chacun une ou deux mesures très simples à énoncer qui traitent l’essentiel du problème. En bref : on ne propose pas de s’attaquer à un problème qui vaut 100 avec une mesure qui corrige 1.

Faites ce que vous voulez, mais supprimez le charbon.

Concrètement, nous avons pris les émissions par grand secteur : électricité, industrie, bâtiment, transports et agriculture. Dans chacun de ces domaines nous avons formulé une, deux, voire trois propositions structurantes, incontournables pour supprimer l’essentiel des émissions du secteur. Mises bout à bout, nos 9 propositions permettent ainsi de diviser par trois ou quatre les émissions européennes à l’horizon 2050. Par exemple, dès lors que l’on rappelle que le charbon contribue à 65 % des émissions de la production électrique, il devient incontournable de le supprimer. Si on ne le fait pas, en aucun cas il est envisageable de baisser les émissions de ce secteur dans les bons ordres de grandeur. Il en est de même pour la voiture dans les transports, la fabrication des matériaux de base dans l’industrie ou la consommation de viande rouge dans l’alimentation.

Nous avons donc essayé d’imaginer quelques mesures faciles à énoncer, du premier ordre, pour rester le plus visible et global possible.

Vous appelez à la fermeture des centrales à charbon. Par quoi seraient elles compensées ?

JMJ - Pour l’instant, nous avons imaginé que l’on se plaçait dans un contexte de production électrique inchangée en volume. Les éventuelles économies sont traitées ailleurs, dans le bâtiment, les transports et l’industrie. A production électrique identique (en kWh), le mot d’ordre est donc de remplacer le charbon par des modes décarbonés, qui incluent le nucléaire, l’hydroélectricité, l’éolien, le solaire, la biomasse, et la capture et séquestration du CO2. Pour nous le mot d’ordre est « faites ce que vous voulez, mais supprimez le charbon ». Dans cette approche, nous ne sommes ni pro ni anti nucléaires. Si un pays accepte le nucléaire, qu’il l’utilise, et s’il n’en veut pas, qu’il fasse autrement. Nos calculs nous montrent que faire sans nucléaire demandera beaucoup plus d’investissements que de faire avec, mais pour nous la seule obligation est celle de supprimer effectivement le charbon en 35 ans, peu importe le moyen.

Faire sans nucléaire demandera beaucoup plus d’investissements que de faire avec.

Il est clair que cette position qui consiste à mettre le nucléaire du bon côté de la barrière, c’est-à-dire dans les solutions éligibles, n’est pas commune au sein du discours écologiste français. Mais la France n’est pas l’Europe ! Pour utiliser moins de charbon, la Pologne et la République tchèque, par exemple, souhaitent avoir du nucléaire dans leur mix électrique. La Pologne a peut-être peur d’un accident nucléaire, mais elle craint bien davantage le gaz russe. Les Anglais, qui resteront dans l’Europe géographique même s’ils sortent de l’Europe politique, ont clairement mis le nucléaire dans les technologies souhaitables pour sortir des énergies fossiles.

Idéalement, à quoi ressemblera l’Europe de l’énergie en 2050 ?

Au train où vont les choses, dans le monde idéal il commence par rester une Europe ! Cela veut dire que nous aurons réussi à préserver la paix, ce qui n’est pas gagné. Dans tous les cas de figure, nous aurons moins d’énergie : 80% de l’approvisionnement européen (charbon, gaz et pétrole) est déjà en contraction subie. La part décarbonnée dépendra largement de nos actions dans les dix ou vingt ans qui viennent, et notamment de l’arbitrage entre nucléaire et absence de nucléaire ; idéalement on peut souhaiter qu’elle ait augmenté, et avec elle une forme d’indépendance énergétique (qui aujourd’hui n’existe pas en totalité pour les renouvelables : une partie essentielle des panneaux photovoltaïques vient de Chine, ainsi que certaines matières premières pour faire les éoliennes et les éléments de réseau).