19.03.2019

Hommage à un grand Homme, Bertrand Barré

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Par la rédaction

Bertrand Barré est parti le 12 mars 2019, à l’âge de 76 ans, laissant toute une communauté – très large, française et internationale - scientifiques, industriels, chercheurs, profondément et durablement tristes. Qui n’a pas entendu parler de Bertrand Barré dans sa carrière ? D’avoir peut-être eu la chance de l’avoir vu et rencontré, peut-être échangé, et être impressionné(e) par le niveau incroyablement vaste de connaissances, précises, dénuées de jugement, et expliquées tellement simplement ? Que dire aussi de cette personnalité – encore incroyablement – chaleureuse, discrète et humble ? Cet amoncellement de superlatifs et d’éloges ne sont pas de trop. Ils ne sont que le maigre reflet d’une communauté nucléaire, devenue orpheline aujourd’hui.

Qui était Bertrand Barré ?


Bertrand Barré est né en 1942 à Lyon. Après une formation d’ingénieur à l'École nationale supérieure des mines de Nancy et une spécialisation en physique des solides, il entre en 1967 au CEA. Il devient Attaché nucléaire auprès de l’Ambassade de France aux États-Unis, directeur des réacteurs nucléaires au CEA, directeur de l’ingénierie à Technicatome, directeur de la recherche et développement à Cogema et directeur de la communication scientifique à Areva. Sa carrière ne s’arrête pas ici, car en parallèle, il donne des cours à l’INSTN, est président de l'International Nuclear Societies Council (INSC), de la SFEN et de l'European Nuclear Society, est membre du conseil de l'American Nuclear Society, vice-président du conseil scientifique et technique Communauté européenne de l'énergie atomique et ancien président du Standing Advising Group on Nuclear Energy (SAGNE) à AIEA.
Il écrit lui-même sur son blog, « j’ai toujours été persuadé que l’information n’a de valeur que si on la diffuse. C’est pourquoi je suis resté jusqu'en juin 2016 Professeur Emérite à l’INSTN et Enseignant à Sciences Po/PSIA, et je suis fortement impliqué dans beaucoup de Sociétés Savantes, françaises, européennes et internationales, dont la liste serait un peu lassante. J'ai fait de nombreuses conférences et refusé rarement de participer à des débats, même si ce n’est pas ma distraction préférée. C’est enfin pourquoi, sur le tard, après avoir écrit de nombreux articles très techniques, je me suis mis à écrire des ouvrages de "vulgarisation" et à ouvrir ce site ».
En effet, qui n’a pas feuilleté un ou des ouvrages de Bertrand Barré, comme « Les 100 mots du nucléaire », « Pourquoi le nucléaire », « Tout sur le nucléaire, d’Atome à Zirconium », édités à plusieurs reprises, en français et anglais, jusqu’à 50 000 exemplaires, chaque, ce qui est absolument considérable pour de tels ouvrages. Ils sont d’ailleurs considérés encore aujourd’hui comme des références dans le domaine.

Bertrand, un vulgarisateur hors pair en situation de crise

Très tôt, il est « repéré » pour son goût pour la recherche et le développement au CEA, mais aussi ses qualités de diplomate et d’enseignant. Dans les années 2000, il enseigne, avec Alain Bucaille, les cours « Parler du Nucléaire » chez Areva. Par petits groupes, les salariés qui le souhaitaient étaient formés sur Comment parler du nucléaire à l’extérieur ; un domaine compliqué, et sujet régulièrement à des polémiques, des amalgames. C’est ainsi que des centaines de personnes ont pu rencontrer, le plus souvent, Bertrand Barré, et l’écouter raconter l’accident de Tchernobyl, expliquer l’effet Xenon, et partager de nombreux documents qu’il avait assemblés : une vidéo du nuage de Tchernobyl, des coupures de presse du journal de Libération, etc. Tous, selon les témoignages, étaient absolument suspendus à ses lèvres. Toujours dans cette formation, il avait imaginé avec une journaliste, des exercices de prise de parole dans les situations les plus rocambolesques, dont une intitulée « La situation de la meute », et qui atteignait son but – dans un esprit toujours « bon enfant » et respectueux.  
L’accident de Tchernobyl, il le connaissait sur le bout des doigts. Celui de Fukushima aussi. Du fait de sa capacité à vulgariser les éléments techniques les plus complexes en mots simples, il a répondu à maintes reprises aux médias, pour des radios, plateaux tv, etc. Un Michel Chevalet du nucléaire en quelque sorte. Résolument convaincu de la nécessité de faire appel à l’énergie nucléaire pour répondre aux enjeux climatiques du XXIe siècle, il participe, durant sa carrière et après, à des actions pour regagner la confiance du public dans le monde, comme des conférences en France et à l’étranger.

Vivant clairement avec les technologies de son temps, Bertrand Barré est aussi très actif sur les réseaux sociaux, écrit, analyse des événements, et continue de vulgariser, expliquer, par pure conviction et passion. Comme écrit sur son blog, « Et si j’ai envie de vous parler d’énergies, c’est que sans un minimum d’accès à l’énergie, il n’y a pas de développement possible ni, a fortiori, de développement durable. C’est aussi parce que c’est un sujet souvent traité mais encore source de bien des malentendus ». Cette phrase qui pourrait être anodine pour beaucoup, était lourde de sens. C’est d’ailleurs Bertrand Barré qui a créé au sein de la SFEN, le GR 21, un groupe de réflexion sur l’énergie du XXIe siècle. Il a compris très tôt, comme le rappelle Jean Pierre Perbès, ancien président du GR 21, « que nous entrions dans une période de bouleversements dans le domaine de l’énergie, qui impacteraient tous les domaines de la vie d’aujourd’hui ». D’autres témoignages indiquent qu’il a eu « la conviction très tôt des bénéfices du nucléaire pour la souveraineté nationale et aussi pour la lutte contre le réchauffement climatique ».

Un torrent de témoignages bienveillants

Son décès a suscité de nombreuses réactions, dans l’ensemble de la communauté, CEA, INSTN, ENS, Orano, Framatome, Technicatome, Sciences Po, AIEA, SGNE, INSC, etc. L’occasion est donnée ici d’en recueillir quelques unes, notamment au travers de la communauté de la SFEN.

Pour Francis Sorin, ancien directeur de l’information de la SFEN, membre du HCTISN, auteur de « Déchets nucléaires, où est le problème ? » (EDP Sciences 2015), « Bertrand portait au plus haut les qualités d’esprit et de cœur : une soif de comprendre et de partager, une brillante acuité intellectuelle se mêlaient en lui à un regard toujours bienveillant porté sur les autres ». Pour Jean-Pierre Pervès, c’était aussi « sa capacité à identifier ce qui est le plus fondamental dans le raisonnement ».

Martin Boissavit, président du groupe Jeune Génération de la SFEN, évoque « l’incroyable charisme de Bertrand ». C’est en assistant à l’une de ses conférences dans son école, alors qu’il présidait la SFEN, que Martin a décidé tout de suite de rejoindre l’association.  

Francis Sorin se rappelle aussi des interventions de Bertrand dans les médias - et particulièrement les débats contradictoires avec les opposants au nucléaire : « Deux choses apparaissaient à l'évidence au bout de quelques secondes ; il n'en fallait pas plus : crédibilité et compétence. Il avait ce don naturel de retenir l'écoute, qui est la marque d'une grande personnalité ».

Pour Isabelle Leboucher, directrice Marketing chez EDF, « il avait le souci d'objectiver les décisions par le rationnel tout en sachant y intégrer tout l'émotionnel de nos parties prenantes… Et il savait transmettre à son interlocuteur, quel qu’il soit, avec la même considération ».

L’association de Sauvons le climat dont il était membre note « qu’avec Bertrand Barré, c'est une personnalité d'exception qui nous laisse seuls ».

Valérie Faudon, déléguée générale de la SFEN, se rappelle. « Un de mes derniers souvenirs de Bertrand est à Sciences Po : il m’avait invitée à son cours à l’école publique internationale. J’ai l’image de lui si heureux avec ses élèves qui venaient de tous les pays du monde ». Et de conclure, « c’est simple, tous ceux qui le connaissaient l'aimaient et le regretteront ».

L’ensemble de la communauté de la SFEN adresse ses sincères condoléances à sa famille, ses proches et anciens collègues.

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