19.12.2016

« Le Grand Carénage est source d’innovation pour la filière nucléaire »

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Par Alexandra Bugnon Murys et Laura Sellini (SFEN Jeune Génération)

Entre transition énergétique, rénovation du parc nucléaire et transformation numérique, la production nucléaire d’EDF évolue, relève de nouveaux défis et dessine les contours du nucléaire de demain. Echange passionné et passionnant avec le chef d’orchestre du parc nucléaire d’EDF, Philippe Sasseigne.

La loi de transition énergétique plafonne la puissance nucléaire installée en France. Cela ne risque-t-il pas d’être un frein au développement à l’international du groupe ?

Philippe Sasseigne - Dans l’immédiat, EDF va construire d’autres EPR, même si c’est hors du territoire français, grâce à EDF Energy au Royaume-Uni avec la construction d’Hinkley Point C. La filière nucléaire, comme toute filière industrielle a besoin de nouveaux projets, qui montrent son dynamisme.

La concrétisation d’Hinkley Point C est un projet important pour l’exportation mais aussi pour le parc français. D’ici 2019, les quatre EPR en construction actuellement devraient être démarrés et les deux EPR anglais seront en construction.

Cela nous positionne beaucoup mieux sur les projets à l’international. Nos équipes poursuivent donc des projets dans des pays tels que l’Afrique du Sud et l’Arabie Saoudite. 

Notre ambition est d’engager la construction des EPR-NM à partir de 2020 pour une mise en service aux environs de 2030.

En parallèle, EDF travaille avec AREVA pour proposer un EPR nouveau modèle en France. L’ambition est que l’on puisse engager la construction de ces nouveaux réacteurs à partir de 2020 pour une mise en service aux environs de 2030. L’horizon 2030 correspond aux 50 ans des réacteurs les plus anciens. A cette échéance, nous pourrions avoir besoin de renouvellement. En effet, nous faisons en sorte de dépasser les 50 ans d’exploitation et certaines tranches pourront être amenées à 60 ans mais peut-être pas toutes.

Il est important pour EDF de montrer son savoir-faire en tant que constructeur et pas seulement en tant qu'exploitant, ce savoir-faire étant reconnu internationalement. EDF va en effet porter davantage la filière nucléaire française après la prise de contrôle d’AREVA NP.

Nous espérons que les choix politiques à venir permettront de poursuivre le développement du nucléaire. La loi sur la transition énergétique prévoit de conserver 50 % de production d’électricité nucléaire à long terme, ce qui conduit EDF à préparer le nucléaire de demain.

Le développement des énergies renouvelables n’est pas incompatible avec une base de production centralisée telle que le nucléaire. L’avantage du nucléaire français est que l’on peut moduler la puissance produite donc accueillir les énergies intermittentes notamment celles produites par le solaire et l’éolien. Cet avantage notable du mix électrique français intéresse d'ailleurs d’autres exploitants, en Chine notamment.

Quel est votre avis sur l’impact environnemental, notamment concernant la gestion des déchets ?

PS - Comme toute industrie, une usine de production d'électricité d’origine nucléaire a un impact sur l’environnement : rejets thermiques, chimiques et radioactifs dans les fleuves ou dans la mer, de vapeur d'eau via les aéroréfrigérants (tours visibles de loin par leur panache blanc). Ces rejets font l’objet de seuils réglementaires et EDF effectue les traitements et mesures nécessaires pour respecter ces seuils. L’industrie nucléaire est la plus contrôlée en France. Le contrôle des rejets ne fait pas exception à la règle. En outre, au-delà des aspects réglementaires, actuellement, les rejets ont un niveau extrêmement bas : c’est le fruit d’un long travail mené par EDF pour les réduire fortement. Leur quantité est donc bien en-deçà des seuils réglementaires.

L’impact environnemental d’une centrale nucléaire sur les populations est extrêmement faible. La radioactivité qu’elle produit sur les riverains est négligeable par rapport à la radioactivité naturelle, c’est-à-dire celle qui se dégage de toute la matière qui nous environne.

Les déchets classiques sont traités comme dans toute autre industrie.

Les déchets faiblement radioactifs issus des centrales sont stockés dans des centres sous contrôle de l’ANDRA. Ceci est bien maîtrisé et ne pose pas de problème technique aujourd’hui.

La question la plus compliquée est celle des déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue issus du combustible nucléaire. Actuellement, ils sont traités et entreposés à l’usine de traitement d’AREVA, à la Hague, dans la Manche. Un centre de stockage souterrain en profondeur destiné à recueillir l’ensemble de ces déchets est en cours d’étude. Les démarches sont longues du fait de décisions politiques successives et de textes de lois nécessaires pour préparer ce stockage sous-terrain. Ce projet peut être contesté mais cette solution est reconnue internationalement par les experts comme étant une bonne solution.

Les opposants déplorent souvent le manque de transparence de l’industrie nucléaire, qu'en est-il ?

PS - EDF est le premier exploitant nucléaire au monde et doit s’impliquer en permanence pour favoriser l’acceptation du nucléaire. Cela passe par la confiance que l’on peut donner à l’opinion publique. Les deux règles sont la transparence et le contrôle absolu de ce que l’on fait. Aucune industrie n’est autant contrôlée que la nôtre. Nous sommes les premiers responsables de la sûreté nucléaire. A nous de montrer au public et à ses représentants que nous sommes des professionnels du nucléaire et que nous mettons tout en œuvre pour garantir la sûreté de nos installations,  aujourd’hui et demain.

Aujourd’hui, beaucoup d’actions contribuent à faire connaître nos moyens de production. Les visites des centrales sont favorisées, l’accueil des étudiants et des élus est encouragé. Récemment ont eu lieu les Journées de l’Industrie Electrique (JIE) qui rencontrent chaque année un vrai succès. Au cours de ces journées, nos sites de production ouvrent leurs portes pour faire connaître notre industrie au public. C’est donc l’occasion pour ceux qui le souhaitent de visiter nos centrales nucléaires. Je pense que ceux qui visitent une centrale ressortent souvent avec une opinion différente de celle qu’ils avaient avant la visite. Ils constatent l’excellent état de nos installations et la rigueur avec laquelle nous travaillons. La visite du simulateur de conduite permet également de découvrir nos méthodes d’entraînement.

L’ancrage régional est également en cours de développement. Il faut noter l’impact économique positif de nos centrales car on crée des emplois industriels. A titre d’exemple, le programme Grand Carénage qui correspond à 50 milliards d’investissement représente des milliers d’emplois. Je ne connais pas d’autres projets en France de cette envergure. Il est important de faire comprendre l’intérêt que représentent nos usines pour l’emploi local et régional.

L'innovation est un levier de développement important. Quelles démarches d'innovation sont mises en place au sein de la DPN ? Comment intègre-t-on des innovations dans une centrale nucléaire ?

PS - Dans une centrale on est rigoureux, on est carré. Cela n’empêche pas d’innover. L’innovation est indispensable dans toutes nos industries y compris dans le nucléaire !

J’évoquais le Grand Carénage qui est source d’innovation avec notamment la mise en place de moyens modernes de contrôle-commande (permettant de moderniser le fonctionnement des automatismes de protection du réacteur), une réelle innovation technique.

La transition numérique permettra de simplifier et de rendre nos méthodes de travail plus efficaces

Je citerai également l’exemple des simulateurs de conduite : au départ, nous avions très peu de simulateurs (deux pour l’ensemble du parc). Petit à petit, chaque site a été équipé d’un simulateur et de nouveaux simulateurs encore plus performants ont été installés avec des outils innovants.

Depuis une quinzaine d’années, nous organisons le challenge annuel de l’innovation. Chaque centrale, chaque centre d’ingénierie, et notre division R&D organisent un challenge interne au cours duquel sont sélectionnées les meilleures innovations. L’objectif est de trouver les meilleures innovations, dans le but de les déployer dans les autres centrales.

Innover revient à trouver beaucoup d’astuces, tant techniques qu’organisationnelles, ainsi qu’à accompagner la transition numérique. Au sein de la DPN, une feuille de route a été établie pour mener la transition numérique avec des technologies modernes qui nous permettront de travailler mieux demain. Faire plus simple, plus efficace, tout cela nous permettant de progresser. Cela est un atout pour attirer les jeunes vers notre industrie.

Que diriez-vous aux jeunes qui hésitent à rejoindre la filière nucléaire ?

PS - Nous devons faire savoir aux jeunes que notre filière est attractive et continue à embaucher. Les entreprises qui travaillent pour nous dans le cadre du Grand Carénage le font aussi. Nous sommes une source d’emplois. Il est important de rencontrer les étudiants, de leur faire savoir ce que sont nos métiers (maintenance, exploitation, management, expertise), et qu’ils sont variés. Dans cette filière au sein d’EDF nous proposons des parcours très diversifiés. Les opportunités dans le groupe sont très importantes : R&D, travail à l’international en Angleterre ou en Chine où actuellement nous avons des projets et des investissements. La filière nucléaire continue de se développer, le Grand Carénage se poursuit, deux EPR vont être construits à Hinkley Point C, et le réacteur EPR nouveau modèle est en cours de développement. Notre filière est une filière d’avenir, à faire connaitre. Nous recherchons des gens de qualité sortant d’école. Les meilleurs ambassadeurs du nucléaire sont nos salariés, ceux qui travaillent chez nous. A ce titre, la SFEN est un excellent levier pour expliquer nos métiers, faire connaître notre filière.

Personnellement, cela fait bientôt 35 ans que je travaille dans la filière. J’ai exercé des métiers tout à fait passionnants. Et aujourd’hui je rencontre beaucoup de jeunes très heureux de nous avoir rejoint. Le taux de turn-over, y compris chez les jeunes, reste assez faible. Nous sommes sans doute une bonne entreprise où il fait bon exercer ses talents. 

 
Bio express
 
Diplômé de l’école centrale de Nantes, Philippe Sasseigne est arrivé dans le nucléaire « par hasard mais également par opportunité ». Tout commença en 1982 par un stage au sein de la centrale de Belleville-sur-Loire (Cher). Philippe Sasseigne a ensuite gravis un à un les échelons et a exercé plusieurs responsabilités au sein du parc nucléaire d’EDF (conduite, maintenance, directeur de centrale, etc.) avant de devenir en 2013 Directeur de la Division Production Nucléaire d’EDF, chef d’orchestre des 58 réacteurs nucléaires.
 

Crédit Photo : JAYET STEPHANIE