05.03.2015

Fukushima, 4 ans après

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Publié par Isabelle Jouette

Le 11 mars 2011 en début d’après-midi, environ 6 500 personnes, salariés de l’exploitant TEPCO et de ses entreprises partenaires, sont présentes sur le site de la centrale de Fukushima Dai-ichi lorsque celle-ci est victime d’un tremblement de terre suivi d’un tsunami.

La centrale, gravement endommagée, a relâché d’importantes quantités d’effluents radioactifs, nécessitant l’évacuation de près d’environ 146 000 habitants, dont 80 000 à long terme. L’accident, classé au niveau 7 de l’échelle internationale de sûreté, a profondément modifié le pays. 4 ans plus tard, quelle est la situation à Fukushima et au Japon ?

 

Situation toujours délicate à la centrale

L’évacuation du combustible

Rapidement après l’accident, l’exploitant a présenté un plan visant à sécuriser la situation des réacteurs endommagés et entamer le démantèlement de la centrale. Une étape importante a été franchie le 22 décembre 2014 par TEPCO avec le retrait des combustibles de la piscine 4. L’électricien a retiré, avec deux mois d’avance sur le planning annoncé, les 1 533 assemblages de combustibles (dont 1 331 usés) qui se trouvaient dans cette piscine. L’opération était complexe : elle imposait de débarrasser complètement les débris autour de la piscine, de décontaminer les surfaces libérées et de construire au-dessus de la piscine une structure de confinement équipée de moyens de manutention de charges très lourdes pour lever les containers blindés de transport des combustibles usés. La difficulté était encore accrue par la volonté de ne pas faire porter au bloc réacteur, fragilisé, l’ensemble de la nouvelle installation. L’expérience acquise, précieuse et convaincante, pourra être prise en compte pour les projets d’évacuation des piscines des réacteurs 1 à 3. Toutefois, les travaux ne devraient pas commencer avant 2015 ou 2016 pour le réacteur 3 et l’année suivante pour les deux autres.

La gestion de l’eau contaminée

Les réacteurs accidentés continuent d’être refroidis et chaque jour environ 350 tonnes d’eau radioactive sont générées par le système de refroidissement et conservées sur le site. 4 ans après l’accident, 280 000 tonnes d’eau sont désormais stockées dans des réservoirs, en attendant d’être décontaminées. Alors que TEPCO avait annoncé pouvoir en traiter la totalité à la fin mars 2015, l’exploitant a dû revoir son calendrier et s’engage maintenant pour la fin du mois de mai. En cause, des problèmes techniques du système de décontamination. La situation a été encore compliquée par une nouvelle fuite d’eau radioactive vers la mer, identifiée en février. Toutefois, selon TEPCO, après inspection il n’y a « pas de raison de penser que les réservoirs de stockage d’eau contaminée ont fuit ».
L’an dernier, l’autorité de sûreté nucléaire japonaise avait validé la proposition de TEPCO de mettre en place un « mur de glace » pour éviter que les eaux de ruissellement - saines - ne se chargent en radioactivité à leur passage sur le site. Les travaux commencés en mai 2014, ne devraient pas être terminés avant l’année prochaine. En attendant, les eaux sont captées en amont des réacteurs par un système de « by-pass ».

L’autorité de sûreté a également approuvé sur le principe que les eaux décontaminées, contenant encore du tritium, soient versées dans l’océan. La technique, qui pourrait être mise en œuvre en 2017, permettrait à TEPCO de réduire les quantités stockées sur site. Mais l’exploitant s’est engagé à ne mettre cette solution en œuvre qu’après avoir obtenu l’accord des coopératives de pêcheurs de la région. Ces derniers craignent que l’image de leur production ne se dégrade encore, même si les rejets seraient strictement contrôlés et garantis par l’autorité de sûreté. Ils ont toutefois évolué dans leurs positions, acceptant le déversement dans l’océan des eaux de ruissellement.

Les réacteurs 1, 2 et 3

Le combustible du réacteur 1 a totalement fondu lors de l’accident, allant jusqu’à percer la cuve et se déverser sur le béton au fond de l’enceinte de confinement. Dans les réacteurs 2 et 3, une partie du corium - le combustible fondu - a probablement atteint le fond de la cuve, voire le béton de l’enceinte. 4 ans après, la situation est toujours difficile à qualifier précisément.

En février dernier, à l’issue d’une visite d’inspection de 9 jours, l’Agence Internationale de l’Energie Atomique a salué les progrès accomplis depuis l'accident et soutient les efforts du Japon.

 

Le lent retour des populations

La décontamination progresse

Le programme d’assainissement des territoires contaminés - évacués ou non - progresse conformément aux objectifs. Les niveaux de contamination ont fortement diminué et permettent le retour progressif des habitants dans les zones évacuées. Mais la décontamination reste difficile à mettre en œuvre comme par exemple, dans les forêts.

2 zones de décontamination sont identifiées. Dans la « zone spéciale » couvrant un périmètre de 20 km autour de la centrale, les populations ont été évacuées. Le gouvernement y développe le programme de nettoyage et choisit les entreprises chargées d’intervenir. Celles-ci peuvent tester et sélectionner les méthodes les plus efficaces. Dans la « zone surveillée », les populations n’ont pas été évacuées car l’impact radioactif était faible, mais des travaux de décontamination restent nécessaires. Ils sont assurés par les municipalités, guidées par les instructions du Ministère de l’Environnement. L’autorité de sûreté a démontré que le risque d’exposition interne due à la contamination dans les zones habitées (non évacuées) est très faible. Les méthodes de décontamination utilisées réduisent l’exposition interne et visent à élimer la contamination radioactive de l’environnement humain en raclant le sol, récupérant les feuilles mortes, lavant ou essuyant la surface contaminée d’objets divers, etc. Les sols contaminés peuvent aussi être recouverts par de la terre saine et les champs et jardins labourés. Les terres contaminées collectées sont entreposées provisoirement à proximité des chantiers de décontamination. Leur incinération - procédé classique y compris pour les déchets radioactifs - permet d’en réduire le volume. Une fois récupérées, les cendres sont conditionnées dans des conteneurs bétonnés.

Le gouvernement japonais a entrepris de construire et financier – à hauteur de 1 100 milliards de yens (8 milliards d’euros) – un site de stockage intérimaire à proximité de Fukushima Dai-ichi, sur les communes de Futaba et Okuma. Une subvention de 301 milliards de yens (2,15 milliards d’euros) est versée par l’Etat à la préfecture de Fukushima et aux deux communes. Les propriétaires des terrains sur lesquels est implanté le site, ont cédé leurs biens ou les ont loués pour 30 ans, durée prévue d’exploitation du site de stockage. Les travaux ont débuté le 3 février dernier et devrait pouvoir ouvrir dès le mois de mars. Une première surface de 2 hectares a été préparée pour recevoir les déchets entreposés sur divers sites de stockage de la préfecture. A terme, le site s’étendra sur 16 km² et accueillera 30 millions de tonnes de déchets.

Les premiers retours

Le 21 avril 2011 les territoires situés à moins de 20 km de la centrale – où vivaient alors environ 80 000 personnes - ont été déclarés « zone interdite ». Le lendemain, le gouvernement dressait la carte des zones « d’évacuation délibérée » - devant être évacuées dans un délai d’un mois – et « préparée à l’évacuation en cas d’urgence », entre 20 et 30 km de la centrale dont les habitants devaient être prêts à évacuer en cas d’urgence. En 2013, un nouveau zonage était dressé et en avril 2014, l’ordre d’évacuation était levé pour la première fois dans une zone du périmètre de 20 km autour de la centrale accidentée, sur la commune de Tamura. Le gouvernement a également autorisé les habitants de Kawauchi à passer la nuit chez eux – pour une période de 3 mois dans un premier temps. Dans d’autres municipalités, le retour ne pourra avoir lieu avant avril 2017.

Pour accompagner les habitants pour leur retour, le gouvernement a notamment distribué des dosimètres personnels qui permettent de connaitre précisément et en temps réel le débit de dose ambiant et la dose reçue intégrée sur une période temps. L’utilisation de dosimètres personnels permet de suivre l’exposition de chacun avec précision. Une autre mesure importante est la création d’un réseau de conseillers que les habitants peuvent consulter pour mieux comprendre la situation et la gestion de leur exposition.  

Il reste cependant difficile de prévoir combien de personnes retourneront vivre dans la communes qu’elles ont quittée il y a 4 ans. De nombreuses familles et personnes, notamment les jeunes, se sont réinstallées dans d’autres zones. En mars 2014, une enquête de la NHK estimait que 74% au total des 25 000 personnes qui avaient quitté la Préfecture de Fukushima volontairement après le 11 mars 2011, n’avaient pas l’intention d’y retourner. Par ailleurs, malgré les efforts du gouvernement pour redynamiser la région, la question de l’emploi n’est toujours pas réglée.

Si l’objectif à long terme fixé par le gouvernement est que l’excédent de dose reçu par les populations retournées dans leur commune ne dépasse pas 1 mSv par an est ambitieux, les habitants souhaitent, eux, qu’il soit inférieur à 1 mSv.

Dans la zone dont la population n’a pas été évacuée (100 communes), les plans de nettoyage publiés en mars 2013 annonçaient des travaux pour 2 à 3 ans, jusqu’à 5 ans dans la préfecture de Fukushima. Les zones à décontaminer en priorité ont été identifiées, privilégiant la dose effective accumulée par le public : on reste a priori moins longtemps en pleine forêt que dans les champs, la décontamination peut donc, dans un premier temps, y être moins poussée.

Les activités de pêche reprennent progressivement. C’est le cas dans le nord de la préfecture d’Ibaraki, où les restrictions sur la pêche et la commercialisation de la sole viennent d’être levées. Les tests de radioactivité effectués pour la surveillance sanitaire des denrées montrent que les prises concernées ne présentent aucun risque à la consommation.  Plus de 25 000 hectares de terres agricoles ont été décontaminés et remis en production de riz, essentiellement. Le contrôle strict de la nourriture produite sur ces terres présente un niveau de radioactivité inférieur aux niveaux autorisés. En 2012 déjà, dans la préfecture de Fukushima, seuls 71 sacs de riz sur 10 millions dépassaient la norme. Les restrictions imposées par l’étranger à l’importation de produits japonais continuent d’être progressivement assouplies, permettant en 2014 une hausse de 11,1% des exports japonais de produits agricoles, forestiers et marins.

L’effort de redynamisation de la région de Fukushima compte aussi sur un projet sportif : la réhabilitation complète du « J-Village », complexe sportif où s’entrainait l’équipe nationale de football avant l’accident. Situé à une vingtaine de kilomètres du sud de la centrale, le J-Village est utilisé par TEPCO comme base logistique pour les opérations de démantèlement des réacteurs de Fukushima Dai-ichi et Dai-ni. Selon la proposition de la Préfecture, 2 des 10 terrains de football et une résidence pour les athlètes pourraient être rendus à leur vocation en 2018.

 

Des perspectives pour le nucléaire japonais

L’Autorité de sûreté renforcée

En septembre 2012, la Nuclear Regulatory Authority (NRA) a remplacé l'Agence de sûreté nucléaire et industrielle (NISA) et la Commission de sûreté nucléaire (NSC), très critiquées pour leur gestion de l’accident. Sous tutelle du ministère de l'environnement, l’indépendance de la NRA est garantie par son statut. En mars 2014, les 384 salariés de la JNES (Japan Nuclear Energy Safety Organization, similaire à l’IRSN, appui technique de l’Autorité de Sûreté Nucléaire française) ont intégré officiellement les équipes de la NRA qui compte désormais près de 1 000 personnes. La NRA dispose désormais d’une compétence technique qui assoit sa crédibilité. En janvier dernier, un exercice d’évacuation de grande envergure était organisé sur l’île de Kyushu, (sud de l’archipel) entre les préfectures de Saga, Fukuoka et Nagasaki. Le scénario imaginait une perte d’alimentation et une fuite du système de refroidissement à la centrale de Genkai. Dans un rayon de 30 km, les habitants ont été évacués. Pour la première fois, les véhicules étaient contrôlés pour vérifier leur éventuelle contamination et confirmer l’hypothèse du gouvernement d’un temps d’inspection de 2 minutes par véhicule.

Des réacteurs prêts à redémarrer

Avant mars 2011, le Japon exploitait 54 réacteurs nucléaires. L’accident a détruit 4 des unités de Fukushima-Daiichi, et les deux autres ont été définitivement sorties du réseau électrique. Il reste 48 réacteurs, tous à l’arrêt. Depuis plus d’un an, le Gouvernement japonais a indiqué vouloir en redémarrer certains. Dix dossiers ont été présentés à l’autorité de sûreté. Cependant, tous n’obtiendront pas l’autorisation de l’Autorité de sûreté nucléaire, et ceux qui le seront auront d’abord subi un véritable marathon réglementaire. Mais surtout, un processus de consultations publiques est mis en œuvre.

Quatre unités semblent pouvoir être autorisées à redémarrer prochainement : deux réacteurs à eau pressurisée de 850 MWe du site de Sendai, sur l’île de Kyushu (sud de l’archipel) et deux autres, de même technologie et d’une puissance de 830 MWe sur le site de Takahama, sur l’île principale de Honshu. Ces deux derniers réacteurs, exploités par Kansai EPCO pourraient redémarrer après l’accord des autorités locales (commune et préfecture) et à l’issue des inspections opérationnelles de l’autorité de sûreté. A Sendai, l’exploitant Kyushu EPCO remettra la totalité des documents relatifs au redémarrage à l’autorité de sûreté à la fin mars, rendant le démarrage envisageable à l’automne 2015.

Avant mars 2011, deux réacteurs ABWR de 1325 MWe (réacteurs à eau bouillante, comme ceux de Fukushima Dai-ichi) étaient en construction sur les sites d’Ohma et Shimane. Les chantiers se poursuivent et le réacteur d’Ohma serait le premier réacteur chargé en totalité en combustible MOX.

A contrario, au printemps 2015, cinq réacteurs devraient être déclassés avant d’être démantelés. Ces réacteurs de faible puissance (entre 340 et 560 MWe), installés sur les sites de Tsuruga, Mihama, Genkai et Shimane, sont exploités depuis 40 ans – durée d’exploitation initialement prévue par la réglementation japonaise.

Le redémarrage de ces réacteurs, dans des conditions de sûreté optimales, permettrait au Japon de maîtriser ses émissions de CO² car l’électricité produite dans le pays est à 86% issue de combustibles fossiles.