13.06.2018

Après le démarrage de Taishan 1, le besoin de « transformer l’essai »

Démarrage Taishan
Par Tristan Hurel (SFEN)

« L’EPR de Taishan vient d’avoir sa première réaction en chaine et donc de démarrer. C’est une excellente nouvelle pour l’ensemble de la filière nucléaire. » C’est avec ces mots que Xavier Ursat, directeur du nouveau nucléaire chez EDF a annoncé le 6 juin le démarrage du premier EPR dans le monde. Ce succès franco-chinois souligne l’importance du maintien des compétences pour la réalisation de ces chantiers hors norme.

Un symbole important

Peu avant 17h (heure française), ce mercredi 6 juin, sur le site de Taishan, non loin des villes de Hong-Kong, de Canton et de Macao, l’un des deux réacteurs EPR construits en Chine a divergé : la fission contrôlée de ces atomes d’uranium a été enclenchée et augmente. Taishan 1, qui devient le réacteur le plus performant en fonctionnement, montera maintenant en puissance par paliers qui seront validés après de nombreux tests jusqu’à son raccordement au réseau d'ici quelques semaines. A pleine puissance, il produira 1 750 MW.

Cette mise en service marque aussi celle du premier réacteur de conception française depuis 1998, date de la mise en service du réacteur 2 de la centrale de Civaux, en France. Taishan 1 est aussi le premier réacteur occidental de nouvelle génération à fonctionner. Il devance l’AP1000 de Westinghouse dont la construction a pourtant démarré avant celle de Taishan, sur le site de Sanmen.

Taishan 1 est aussi le 40e réacteur nucléaire à être mis en service en Chine, à un rythme soutenu. Il suit en effet de quelques jours celle du cinquième réacteur de la centrale de Yangjiang, un ACPR1000 dérivé du 900 MW français, localisé non loin de Taishan. En Chine, premier marché nucléaire mondial, seize réacteurs sont en construction et de nombreux nouveaux projets sont attendus. La décision de construire quatre nouveaux réacteurs russes vient d’ailleurs d’être prise par le gouvernement chinois.

En France : capitaliser sur une supply chain revitalisée

La mise en service de l’EPR de Taishan 1 va donner un premier retour d’expérience sur le fonctionnement de ces réacteurs de 3e génération. Il bénéficiera à la mise en service des autres EPR actuellement en phase d’essai à Taishan, à Flamanville, en Normandie, et Olkiluoto, en Finlande. L’EPR d’Olkiluoto 3 devrait voir son combustible chargé en janvier, l’ensemble des tests d’ensemble ayant été achevé. Sa mise en service est prévue pour septembre 2019. L'EPR de Flamanville, dont le démarrage est prévu pour décembre, pourrait toutefois voir dans les prochaines semaines son calendrier révisé pour réaliser de nouvelles soudures sur les tuyauteries du circuit secondaire afin qu’elles soient conformes aux exigences de l’électricien, supérieures à la réglementation ESPN.

A Hinkley Point, enfin, où deux EPR sont en construction, l’expérience franco-chinoise y est déjà mise à profit. Xavier Ursat rappelle ainsi que « Les centaines d’ingénieurs détachés en Chine par EDF et Framatome depuis le démarrage du projet accumulent une expérience précieuse de construction. Ils contribuent ainsi directement au renouvellement de la compétence de la filière nucléaire française dans la construction de nouveaux réacteurs, immédiatement mutualisé et mis à profit au sein des projets Flamanville 3 et Hinkley Point C. »

Le démarrage de l’EPR de Taishan, qui a accumulé quatre ans de retard, contre dix pour OL3 et près de six pour Flamanville, illustre enfin le décalage entre deux catégories de pays. D’un côté, ceux qui sont dans une dynamique de construction continue de réacteurs, soit parce qu’ils ont étalé dans le temps leur programme d’équipement nucléaire (Chine), soit parce qu’ils renouvellent une partie de leur parc (Russie). De l’autre, les pays comme la France, la Finlande, les Etats-Unis, qui avaient arrêté de construire ont été doublement pénalisés par les incertitudes liées aux premiers chantiers (têtes de série) et ont été contraints de remettre à niveau leur chaîne industrielle aux standards requis pour la construction de nouveaux réacteurs.

Depuis plusieurs décennies, la France avait ainsi perdu ses compétences dans la construction de réacteurs, expliquant pour partie les retards accumulés sur les EPR de Flamanville et OL3. Depuis, la totalité de la chaîne industrielle européenne a été qualifiée au niveau « qualité nucléaire » pour leur construction. Les projets à venir bénéficieront de cette chaîne industrielle reconstituée, impliquant des coûts moindres. A l’inverse, si de nouveaux chantiers n’étaient pas lancés, en particulier en France, ce savoir-faire, durement acquis, serait de nouveau perdu. Pour l’éviter, et garantir au pays l’option d’un socle nucléaire bas carbone, la mise en service à l’horizon 2030 de nouvelles paires d’EPR est nécessaire, ce qui implique une décision d’ici 2020.

Non seulement ces nouveaux réacteurs bénéficieront du renouvellement des compétences, mais ils pourront tirer parti des effets d’apprentissages et des dernières innovations, comme la conception améliorée qui est en développement pour la prochaine génération d’EPR, ainsi que de la mise en œuvre des nouvelles méthodes d’ingénierie système.