16.05.2018

« Le changement climatique est le défi de ma génération »

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Par Tristan Hurel, SFEN

Paléoclimatologue, Anaïs Orsi, 36 ans, étudie les traces des climats anciens, une quête du passé, pour mieux anticiper l'avenir, qui la conduit jusqu'au bout du monde, en Antarctique.

À Polytechnique, Anaïs Orsi se passionne pour la physique quantique. Pourtant, c’est vers l’étude du climat qu’elle s’oriente : « le changement climatique, c’est un peu le défi de ma génération ».

Anaïs étudie surtout les climats polaires. Grâce au carottage des calottes glaciaires, elle peut remonter jusqu’aux climats antérieurs à l’apparition de l’homme moderne, il y a 800 000 ans. Désormais, la paléoclimatologue veut voir plus loin : « Nous voulons remonter jusqu’à 1,5 million d’années. À cette période, les ères glacières survenaient tous les 40 000 ans, puis le cycle est passé à 100 000 ans.  Il faut que l’on comprenne pourquoi. » Afin de lire dans les carottes de glace comme dans les cernes d’un arbre, Anaïs développe des outils de géochimie isotopique. « On dépend de ces traceurs du passé pour comprendre le climat ancien, y compris de ces cinquante dernières années », explique-t-elle.

Un « travail de détective » qui, en dix ans, l’a conduit huit fois dans les pôles, coupée du monde pour des missions allant jusqu’à trois mois, de novembre à février. C’est l’utilisation des isotopes, stables ou non, qui lie le CEA, où elle travaille au sein du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, aux recherches climatiques. « L’analyse isotopique était historiquement réalisée par la spectrométrie de masse, explique Anaïs, c’est en partie pour cette raison que le CEA est associé à ces travaux ».

Pleinement épanouie dans son travail, la scientifique souhaite partager sa passion pour la science avec un large public mais aussi et surtout inciter les jeunes filles à se lancer dans les métiers scientifiques. La chercheuse a d’ailleurs été lauréate, en France puis à l’international, de la bourse L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science. Un prix donnant de la visibilité et encourageant les femmes de science qui ne sont pas encore titulaires d’un poste de chercheur. « Si on demande aux gens de citer une femme scientifique, ils citeront seulement Marie Curie. Pourtant énormément de femmes font des travaux importants mais n’ont pas de visibilité. » Anaïs explique que ce manque de visibilité et de présence des femmes dans la science revêt un double enjeu de société. « Il s’agit de justice sociale, car les métiers scientifiques sont les plus rémunérateurs, mais aussi d’intérêt collectif, car en n’impliquant pas les femmes, on se prive de la moitié de l’intelligence collective. » L’enjeu principal, selon elle, tient dans la promotion de modèles sur lesquels les jeunes filles pourront s’identifier. « Elles se tourneront plus facilement vers la science si elles voient des femmes scientifiques épanouies et qui aiment leur métier. »

Amoureuse de la nature et des grands espaces, Anaïs est aussi une adepte de sports en plein air, de la voile à l’alpinisme. Sa passion pour l’étude du climat remonte d’ailleurs à sa découverte des glaciers alpins, « où le changement climatique est particulièrement perceptible ». En tant que scientifique, la paléoclimatologue constate que « le changement climatique est acté par tout le monde. La population a conscience que c’est véritable enjeu. » En tant que citoyenne, elle regrette que des choses simples à réaliser ne le soient pas : « Je cherche actuellement un appartement. La moitié n’a pas de double vitrage. Cela fait pourtant vingt ans que l’on sait qu’il faut changer les fenêtres et pourtant le parc n’est pas au niveau ». La scientifique rappelle qu’il « est certain que les émissions de gaz à effet de serre sont une cause importante du changement climatique et qu’elles sont liées aux énergies fossiles ». Anaïs n’a pas pour autant de regard particulier sur les solutions à déployer, nucléaire, renouvelables, taxation du carbone : « C’est une question complexe, qui doit impliquer toute la société ».

Bio Express
Née en 1981, diplômée en physique de l’école Polytechnique et docteur de l’université de Californie de San Diego, Anaïs Orsi est paléoclimatologue. En 2015, elle reçoit la Bourse du programme France L’Oréal-UNESCO Pour les Femmes et la Science, et, en 2016, celui du programme international.