02.05.2017

« Pour accélérer nos cycles d'innovations, nous devons être plus agiles et réactifs »

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Par Tristan Hurel et Boris Le Ngoc (SFEN)
Portée par l’ambition d’adresser des services au plus près des attentes de ses clients et soucieux d’accélérer les temps d’innovation, New AREVA s’associe de plus en plus aux PME et aux start-up. « Une ouverture indispensable qui marque un véritable changement de culture » souligne Nathalie Collignon, Directrice de l’innovation du groupe.

Quels sont les défis de la R&D nucléaire ?

Nathalie Collignon - J’identifie trois défis. Le premier est d’abord d’améliorer nos business models existants pour répondre aux principaux enjeux de compétitivité, de sûreté, de durabilité et d’extension de durée d’exploitation des installations. Nous soutenons pour cette raison des programmes de R&D très importants, entre autres, autour des procédés, des matériaux, de la modélisation. Nous saisissons aussi les opportunités offertes par les nouvelles technologies issues de l’industrie 4.0 afin d’être plus réactifs, plus agiles, pour moderniser à la pointe de la technologie nos installations existantes et les intégrer dans nos offres. Cela permet aussi de répondre aux contraintes financières et de compétitivité et de mieux répondre aux attentes de nos clients qui exigent des usines éprouvées mais aussi résolument modernes.

Le deuxième enjeu est d’être capable, dans ce monde en profonde mutation où le nucléaire est fortement challengé, notamment en France, de développer de nouvelles opportunités de croissance, de nouveaux business models, pour répondre aux nouveaux besoins de nos clients mais aussi anticiper les besoins de futurs clients.

Enfin, le troisième défi, c’est de parvenir à faire rêver sur le nucléaire pour attirer de jeunes talents et avoir la capacité de nous adapter à un environnement qui change très vite pour préparer le nucléaire de demain. La capacité d’innovation du secteur joue là un rôle primordial.

Comment peut-on accélérer ces temps d’innovation ?

N.C. : C’est un vrai sujet pour le nucléaire. Aujourd’hui, la filière est en cours de transformation mais le nucléaire doit s’ouvrir encore plus. Pour accélérer nos cycles d’innovation, il faudrait être davantage à l’écoute du monde, connecté, agile, et s’ouvrir à d’autres domaines d’activités. Une des solutions auxquelles je pense, c’est : l’open innovation. On en parle beaucoup mais il faut concrétiser ce concept. C’est le cas chez New AREVA puisque nous associons, quand cela est pertinent, les briques technologiques ou les solutions innovantes déjà développées dans d’autres domaines d’activité à nos propres développements. Si l’on veut réduire nos coûts et nos délais de développement, il ne faut pas réinventer ce qui est déjà développé ailleurs.

New AREVA s’est déjà engagé dans cette démarche, en particulier dans l’écosystème très innovant et réactif des PME et des start-up. Depuis trois ans, nous avons mis en place l’initiative AREVA Innovation PME visant à favoriser l’innovation collaborative entre New AREVA et les start-up françaises. Les start-up se demandaient comment nous adresser leur innovation et si elle correspondait à nos besoins. Elles désiraient davantage de visibilité quant à nos attentes. Aussi, nous postons régulièrement sur cette plateforme, qui est la porte d’entrée unique des PME et des start-up dans le groupe, des challenges d’Open Innovation : nous invitons les start-up qui pensent être capables de les relever en partie ou complètement à proposer leurs solutions. Aujourd’hui, plus d’un millier de PME s’y sont inscrites. Nous avons déjà ouvert 25 challenges et signé une vingtaine de contrats (dans les domaines de l’inspection à distante, de la mesure, de la réalité augmentée, par exemple). Lorsque nous l’avons lancée, il y a 3 ans, cette initiative était vraiment novatrice et nous avons d’ailleurs été benchmarkés par des industriels d’autres domaines qui s’en sont inspirés. Cette rencontre de deux mondes est une première étape, il faut aller plus loin.

Un changement de culture est nécessaire pour que nous puissions nous réinventer rapidement.

Accélérer nos cycles d’innovation, c’est aussi, parfois, revisiter notre approche conventionnelle de gestion de projets : remettre le client au cœur de nos préoccupations et adopter une approche plus agile, plus itérative, pour valider très tôt que la nouvelle solution que l’on développe crée suffisamment de valeur à un client pour qu’il l’adopte rapidement. C’est le principe du test and learn fast, qui n’est pas encore vraiment implanté dans les pratiques du secteur nucléaire. Plutôt que d’investir tout de suite dans le développement de la superbe idée que l’on a, il faut d’abord la tester auprès de clients potentiels afin d’ajuster ou de corriger ses fonctionnalités en fonction du retour de ces early adopters, valider la valeur qu’elle crée et le business model qu’elle inspire. Cette démarche permet d’être plus réactif, de dérisquer les business models innovants avant d’investir et aussi d’arrêter les projets dont les business models ne sont pas robustes. Appliquer cette démarche est un véritable défi et implique un vrai changement de culture mais cela paraît nécessaire si l’on veut se réinventer rapidement.

Accélérer nos cycles d’innovation, c’est encore, associer des formes d’intelligence différentes pour faire émerger de nouvelle idées et s’entourer de profils qui placent résolument l’innovation dans les business models et l’expérience client au centre de leur réflexion comme les « business model designer » et les « UX designers » (UX pour « User Experience »).

Comment travaillez-vous avec les différents acteurs de la filière nucléaire, grands groupes et PME, dans vos programmes R&D ?

N.C. : Nous collaborons étroitement avec les acteurs de la filière nucléaire, dont bien sûr le CEA et EDF, dans le cadre de grands programmes de R&D communs structurants dans lesquels les moyens et les compétences sont mutualisés.

Nous nous ouvrons aussi, aux collaborations avec ces nouveaux partenaires que sont les start-up et les PME. Cela nous a permis de nous rapprocher de l’écosystème de l’Alliance pour l’innovation ouverte, dont nous faisons partie au côté de bon nombre d’autres grands groupes. Par ailleurs, les 19 signataires de la charte des entreprises à participation publique dont AREVA fait partie au côté de SAFRAN, Thales, EDF, par exemple, ont créé le Club des 19 qui permet d’échanger entre industriels de différents secteurs. Il s’agit vraiment pour nous d’aller vers plus de partage, de nous rapprocher d’autres secteurs d’activités, comme par exemple, l’aéronautique, la pétrochimie ou la chimie, avec lesquels nous rencontrons des problématiques communes et de faire émerger des projets collaboratifs. Nous avons récemment travaillé autour de l’opérateur augmenté, des usages de la réalité virtuelle, de l’Internet Industriel des Objets, par exemple.

Une cinquantaine de start-up imaginent de nouveaux systèmes nucléaires. La Chine investit massivement sur un panel large de technologies. Quel est le rôle de la France dans ce contexte ?

N.C. : Ce dynamisme à l’étranger est d’abord une bonne nouvelle qui montre que le nucléaire est une énergie qui inspire toujours, une énergie d’avenir dans laquelle de grandes nations croient et investissent. C’est aussi une preuve que le nucléaire est en pleine évolution. Le nucléaire est encore une énergie jeune et l’aventure ne fait que commencer.

Compte tenu de ce dynamisme, on peut s’attendre à un foisonnement dans les concepts de réacteurs. Dans le cycle du combustible, New AREVA a une expertise reconnue et d’excellentes compétences en R&D, en conception, en exploitation. Cette expertise et ces compétences ont une très grande valeur. Il me paraît important que nous continuions d’innover, que nous poursuivions nos efforts pour apporter cette expertise, nos produits et de nouvelles solutions au service des développements internationaux pour que nous soyons en mesure de tenir ce rôle majeur au service des cycles du combustible au niveau mondial. Nous avons un devoir d’ouverture et d’écoute pour imaginer ensemble le spectre des possibles.
 

Quelle est la dernière innovation qui vous a inspiré

N.C. : SpaceX qui vient bouleverser le monde de l’aérospatiale.

Je reste impressionnée par les techniques de bio impression de tissus humains fabriqués sur mesure avec les cellules du patient pour minimiser les risques de rejet. C’est une illustration magnifique du potentiel que peut avoir l’association de différents types de compétences : physique, biologie, numérique, au service de la santé.

Plus généralement, les technologies numériques au sens large du terme, comme la réalité augmentée, l’imagerie 3D, l’intelligence artificielle, l’Internet Industriel des Objets qui, j’en suis convaincue transformeront en profondeur la filière nucléaire. Elles sont incontournables, il nous appartient de nous les approprier et de saisir les opportunités qu’elles offrent. Par exemple dans la formation et le support aux hommes dans leurs tâches au quotidien, l’optimisation de gestion de flux et de stocks, la maintenance prédictive, l’optimisation de scénarios de démantèlement, etc.

Nous sommes en 2050, à quoi ressemble le nucléaire et quel est son rôle dans la société ?

N.C. : Plusieurs éléments conditionnent le maintien d’un nucléaire fort en 2050 : les nouvelles technologies utilisées dans le nucléaire assurent que même en cas d’accident, il n’y a pas d’impact sur l’environnement et les populations ; les solutions d’entreposage et de stockage des déchets nucléaires se sont concrétisées ; l’utilisation des ressources nucléaires est maximisée – nous avons poursuivi et renforcer le recyclage des matières nucléaires ; et enfin le nucléaire continue d’être ouvert au dialogue et compréhensible dans sa communication auprès des citoyens.

A partir de ce postulat, l’horizon 2050 sera marqué par des défis globaux : la demande croissante en énergie, le changement climatique, toujours, la santé, la raréfaction de l’eau et l’alimentation avec la problématique de la compétition pour les sols. Face à ces défis, le nucléaire devra être très présent, il participera à les relever directement ou indirectement : transports décarbonés, production de carburants de synthèse ou intermédiaires chimiques émettant moins de CO2, dessalement d’eau de mer, production d’isotopes pour développer de nouvelles thérapies, etc., à travers, vraisemblablement, une gamme relativement large de réacteurs, tant dans leurs technologies que dans leurs puissances.

Enfin, le nucléaire demeure à mes yeux la solution décarbonée de base pour lutter contre le changement climatique. Sous condition de plus d’ouverture et d’agilité, d’accélération de nos cycles d’innovation, je suis convaincue que les acteurs français de la filière nucléaire joueront un rôle majeur dans l’aventure vers le nucléaire de 2050.