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RADIOACTIVITÉ ET REPÈRES NATURELS
par Jacques PRADEL, ancien Inspecteur
générale du CEA, ancien Président du SFRP
La radioactivité est omniprésente dans notre environnement,
et jusque dans notre propre corps. Nous allons tenter dans cet article
de répondre à quelques-unes des questions les plus
fréquemment posées sur les faibles doses de radioactivité
d'origine humaine (ou liées aux comportements de l'homme)
en les comparant aux radioactivités d'origine naturelle de
niveau souvent comparables, voire supérieures. Bien que,
sur un plan strictement scientifique, il faudrait disposer d'études
épidémiologiques approfondies pour conclure de façon
définitive, ces comparaisons nous amèneront à
suggérer qu'il n'y a vraisemblablement aucun effet sur la
santé lorsque les doses d'origine humaine sont inférieures
aux variations courantes d'un point à un autre de la radioactivité
naturelle.
1. D'où vient la radioactivité
naturelle ?
La radioactivité
naturelle est celle qui provient :
• Des radionucléides produits en même temps que
la Terre il y a 4 milliards d'années (U, Th, 40K,…)
et de leurs nombreux descendants aux durées de vie très
diverses (le radium et le radon sont les plus connus). Cette radioactivité
est dite d’origine « tellurique » ;
• Des rayons cosmiques (des protons ou autres noyaux d’atomes
légers, des
très énergétiques), qui sont eux-mêmes
des rayonnements ionisants ;
• Des radionucléides produits en permanence par action
de ces rayons cosmiques sur des atomes dans la stratosphère
ou la haute atmosphère (14C, 3H, …)(1).
La radioactivité se manifeste
par 3 sortes de rayonnements, dits alpha, beta
et gamma ( ,
ß, )
:
- les
sont des noyaux d’hélium (2 protons,
2 neutrons),
- les ß sont des électrons,
- les sont
des photons, c’est-à-dire des rayonnements
électromagnétiques de même
nature que les rayons X, les UV, les radiations
lumineuses, mais de plus forte énergie.
La radioactivité d’un corps se
mesure en becquerels (1 Bq =
une désintégration ou rayonnement
alpha, beta ou gamma par seconde
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On conçoit que les différentes composantes
de cette radioactivité dite "naturelle" soient
fonction des teneurs des différents radioéléments
dans les sols, des cycles biologiques, de l'altitude, et de multiples
autres facteurs. La radioactivité naturelle varie donc considérablement
d'un point à un autre, mais elle est omniprésente.
En un endroit donné, elle peut également varier en
fonction du temps : c'est le cas notamment pour la radioactivité
due au radon.
On a indiqué en annexe quelques exemples de
radioactivité naturelle rencontrée couramment dans
notre environnement (constituants de nos habitations, engrais, aliments
etc.). Le corps humain lui-même est naturellement radioactif.
2. Les doses dues à la radioactivité
naturelle
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Les doses dues à la radioactivité s'expriment
en Sievert (Sv) ou en milliSievert (mSv)
Comme toute radioactivité, la radioactivité
naturelle contribue aux doses reçues par l'homme, pour
autant qu'elle l'atteigne, soit par action directe (rayonnements
cosmiques, radioactivité émanant du sol) soit
à la suite de l'ingestion ou d'inhalation de radionucléides.
Une radioactivité qui n'atteint pas l'homme par une
de ces voies ne donne aucune dose et n'a aucun effet sur lui.
Les doses dépendent de l'efficacité biologique
du rayonnement ionisant. Pour une même énergie
déposée dans le corps par un rayonnement, l'efficacité
biologique est en général de 1 (rayonnements
beta et gamma) , mais elle est de 20 lorsque le rayonnement
est dit alpha (cas du radon par exemple). Les doses dépendent
aussi de la possibilité pour l'un ou l'autre des radioéléments
de se concentrer plus ou moins dans tel ou tel organe.
Les doses reçues par l'homme se mesurent en Sievert
(Sv). Cette unité est bien adaptée aux fortes
irradiations, telles que celles délivrées en
radiothérapie ou celles reçues par les pompiers
qui ont effectué la première intervention à
Tchernobyl. Pour les irradiations d'origine naturelle, on
lui préférera une unité 1000 fois plus
faible, le mSv, beaucoup mieux adaptée.
Répétons-le, Sv et mSv ne mesurent
pas la radioactivité mais uniquement les doses reçues
par l'homme. En l’absence d’irradiation humaine,
l’utilisation de ces unités n’a aucune
signification.
Compte tenu des fortes variations de la radioactivité
naturelle dans le temps et dans l'espace, nous ne donnerons
dans ce qui suit que des ordres de grandeur.
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2.1. Quels sont les niveaux des différentes doses de radioactivité
naturelle ?
• Le corps humain contient plusieurs radionucléides,
les plus importants étant 14C et 40K,
dont la radioactivité conduit à une dose de 0,25 mSv/an.
Cette valeur, pratiquement constante pour tous les individus, homme,
femme ou enfant, partout dans le monde, est proposée par
Georges Charpak comme unité de référence pour
les doses de radioactivité. G. Charpak propose de l'appeler
le DARI, "Dose Annuelle due aux Radiations Internes".
• Les rayons cosmiques contribuent à une dose qui dépend
de la protection assurée par notre atmosphère. Au
niveau de la mer et sous nos latitudes, la dose est voisine de 0,3
mSv/an. A une altitude de 1500 m (la plupart des stations de sport
d'hiver, ou encore Denver), elle est une fois et demi plus élevée,
et à Mexico elle dépasse 0,8 mSv / an.
• Le rayonnement direct, hors radon, dû aux éléments
radioactifs présents dans le sol, est en moyenne en France
voisin de 0,4 mSv/an mais peut varier fortement d'une région
à une autre (0,2 à 4 mSv/an) en fonction de la nature
des sols (les sols granitiques étant plus radioactifs que
les sols sédimentaires, par exemple), et atteindre des valeurs
beaucoup plus fortes dans de nombreuses régions du monde.
Par exemple, au Kerala, en Inde, où est exposée une
très importante population, le rayonnement direct tellurique
varie de 2 à 40 mSv/an, du fait de la présence de
quantités importantes de thorium dans le sol.
• Le radon est un radionucléide gazeux produit dans
le sol par désintégration radioactive du radium (226Ra),
lui-même provenant de l'uranium (238U). Le radon
a lui-même des descendants radioactifs, tels que le polonium
(210Po). Ce 210Po et ses descendants sont
des éléments solides qui se déposent partout,
sur le sol mais également sur les poussières que nous
respirons et dans les poumons où ils se fixent. Cc sont des
émetteurs alpha. Les doses sont directement proportionnelles
à la concentration en radon et ses descendants de l'air que
l'homme respire, concentration qui varie énormément
d'un lieu à un autre (en fonction de la teneur du sol en
uranium et en radium), du degré de ventilation (vent, galerie
souterraine, maison plus ou moins isolée, …), et également,
en un lieu donné, des variations de la pression atmosphérique.
Pour une concentration moyenne en France et une exposition permanente,
la dose est de 1 mSv/an ; mais elle peut atteindre assez fréquemment
10 fois plus dans des maisons bien isolées, et même
20 fois plus dans des maisons anciennes (notamment dans les endroits
mal ventilés, tels que les caves).
Les niveaux de doses dus à la radioactivité
naturelle dans le monde et en France
| |
Monde
(mSv/an |
France mSv/an |
| Radioactivité "interne" |
0,25 |
0,25 |
| Rayonnement cosmique |
0,3 à 0,8 |
0,3 à 0,5 |
| Rayonnement du sol |
0,1 à 1000 |
0,1 à 10 |
| Radon |
1 à 100 |
1 à 50 |
Moyenne |
2,7 |
2 |
|
Au total l'exposition moyenne en France est voisine
de 2 mSv/an, mais elle peut atteindre des valeurs nettement supérieures
localement (5 à 10 fois plus). Dans certaines régions
du monde, on observe jusqu'à 100 fois plus (200 mSv/an).
2.2 A-t-on décelé un effet
sur la santé dû à la radioactivité
naturelle ?
Non. Différentes voies
ont été explorées, en particulier les études
épidémiologiques visant à comparer des populations
soumises à des expositions aux rayonnements ionisants suffisamment
différentes. et les études fondamentales portant sur
les mécanismes de l'action des rayonnements sur le vivant.
Les études épidémiologiques doivent porter
sur un très grand nombre d'individus (des centaines de milliers,
voire des millions) car les effets à mesurer, s'ils existent,
sont très faibles. Elles doivent en outre s'assurer qu'il
n'existe pas de biais provenant d'autres facteurs (habitudes alimentaires,
hygiène de vie, …). De telles études ont été
menées en France et à l'étranger sur les effets
du radon (cancers du poumon ), en Inde et en Chine sur les effets
du rayonnement terrestre, en Chine sur les effets du rayonnement
cosmique (leucémies)(2):
• Les études portant sur les cancers du poumon, entre
les régions de faible et de forte exposition au radon, n'ont
montré aucun effet. Par contre, la plupart d'entre elles
ont confirmé le rôle essentiel du tabac dans le cancer
du poumon.
• Des études récentes portant sur des populations
chinoises et indiennes très importantes, soumises à
des niveaux de radioactivité naturelle allant de 1 à
3, ont mis en évidence l'absence d'effet nocif lié
aux rayonnements ionisants, dans cette gamme de dose.
Les études fondamentales sont une voie prometteuse, mais
qui n'a pas encore abouti aujourd'hui (cf. "Théories
actuelles et voies de recherche sur l'action des faibles doses").
3. Des actions de l'homme modifient-elles l'irradiation par des
sources naturelles ?
Oui, de nombreuses activités humaines
modifient la répartition de la radioactivité naturelle
ou l'exposition de l'homme à la radioactivité naturelle.
Nous ne donnons ici que quelques exemples parmi les plus significatifs.
La plus notable est probablement de vivre dans des espaces fermés
plutôt qu'en plein air ! Le radon, en provenance du sol, s'y
concentre, d'autant plus que les espaces sont peu ventilés.
Les matériaux de construction eux-mêmes (plâtre,
ciment), sont riches en 40K et 226Ra et augmentent encore les doses
reçues et les concentrations en radon à l'intérieur
des bâtiments.
Le charbon contient du 40K , de l'uranium et du thorium, et sa
combustion les concentre d'un facteur 10 dans les cendres ; une
partie de cette radioactivité naturelle est également
rejetée dans les fumées et contribue à augmenter
légèrement l'exposition de l'homme (du même
ordre de grandeur que les rejets des centrales nucléaires).
L'enrichissement de l'uranium laisse de l'uranium appauvri (essentiellement
238U) débarrassé, pour un temps, des produits de filiation
de 238U, notamment du radium. Pendant plusieurs milliers d'années,
le temps de reconstituer le "stock" de radium, cet uranium
appauvri émettra donc moins de radon que l'uranium naturel
dont il est issu.
Les engrais phosphatés contiennent des quantités
importantes de 40K et, surtout, de 226Ra. Ils représentent
la principale source mondiale d'irradiation par ce dernier .
Le fait de prendre l'avion pour aller de Paris à New York
augmente fortement le débit de dose de rayonnement cosmique
subi par un passager, du fait de la très forte diminution
de la protection assurée, sur terre, par l'atmosphère.
Pour un équipage effectuant ce trajet régulièrement,
la dose supplémentaire reçue en l'air en un an peut
être du même ordre que la radioactivité naturelle
annuelle qu'il reçoit par ailleurs. Pour un cosmonaute en
orbite autour de la terre, la dose reçue en un jour est proche
de la dose naturelle annuelle au sol.
4. Peut-on comparer une radioactivité artificielle
à la radioactivité naturelle ?
Oui, car les effets sur l'homme sont de même
nature (cf. "Rayonnement et médecine")
et se mesurent avec la même unité (mSv/an ou DARI =
0,25 mSv/an).
Le plus simple est de le faire globalement ; nous le faisons ici
en DARI:
• Les doses dues aux rejets des centrales au charbon, ceux
des centrales nucléaires, les engrais phosphatés,
au fait de vivre plus ou moins haut dans un immeuble sont de l'ordre
de 0,01 DARI
• Les doses sur les individus concernés dues aux rejets
de l'usine de La Hague, à un vol Paris - New York, à
un mois aux sports d'hiver, sont de l'ordre de 0,1 DARI
• Il est recommandé par la Commission Internationale
de Protection contre les Rayonnements ionisants (CIPR) que la population
ne reçoive pas plus de 4 DARI (1 mSv) du fait des activités
de l’homme, hors applications médicales.
• Les équipages des avions de ligne reçoivent
une irradiation de quelques DARI, voire quelques dizaines de DARI
quand ils assurent en permanence les vols polaires.
• La dose maximale admise pour les travailleurs soumis aux
rayonnements est de 80 DARI (20 mSv).
On peut faire des comparaisons plus spécifiques, portant
sur tel ou tel "repère" naturel. Certaines comparaisons
à des repères naturels révèlent ainsi
des faits surprenants. Nous empruntons les exemples suivants à
J. Pradel et al. [1]
• Les fruits et légumes sont très riches en
potassium. Il en résulte que l'apport quotidien en 40K
est trois fois plus élevé pour un régime végétarien
que pour un régime "normal". Au demeurant, cet
apport plus élevé n'a guère d'importance, car
l'organisme régule la quantité de potassium dont la
quantité dans le corps est sensiblement constante. Cet exemple
est intéressant, car il montre qu'il faut manier les chiffres
avec précaution !
• Les retombées de 137Cs en provenance de
Tchernobyl ont été en moyenne en France de l'ordre
de 4000 Bq/m², et ont pu atteindre localement, dans certaines
régions de l'Est de la France, 40 000 Bq/m². Pour des
personnes se nourrissant exclusivement des produits des régions
les plus touchées, la dose annuelle aurait été
de l'ordre de 1 mSv (la moyenne nationale étant de l'ordre
de 0,1 mSv). On peut constater que les doses en France dues aux
retombées de Tchernobyl sont comprises entre 0,4 et 4 DARI,
ou encore sont comparables à celles d'une radiographie médicale.
• Le 210Po est un descendant à vie longue
du radon. C'est un solide qui se dépose uniformément
sur le sol, qui passe facilement dans la chaîne alimentaire,
se fixe dans l'organisme, et est un émetteur ?. L'ensemble
de ces facteurs fait que, pour une même radioactivité
déposée sur le sol, la dose due au 210Po
est très supérieure à celle due au 137Cs
(ce dernier venant des retombées des essais atmosphériques
de bombes atomiques des années 50-60, et des retombées
de Tchernobyl). Or la radioactivité de 210Po déposé
est du même ordre de grandeur par m² que celle due aux
retombées de Tchernobyl en France : autrement dit, les doses
dues au 210Po "naturel" sont largement supérieures
à celles dues au Césium déposé en France
à la suite de Tchernobyl. Mais la mesure de la radioactivité
du 210Po est beaucoup plus difficile que celle du 137Cs,
ce qui explique peut-être pourquoi elle n'est généralement
pas effectuée(3).
• Le même 210Po est également potentiellement
beaucoup plus radiotoxique que du plutonium pour une même
radioactivité déposée sur le sol, parce qu'il
passe beaucoup plus facilement dans la chaîne alimentaire,
se fixe mieux dans l'organisme et a une période beaucoup
plus courte. Il en résulte que les doses dues au Polonium
déposé naturellement sur 1 km² sont équivalentes
aux doses que provoquerait 1 kg de Plutonium déposé
et dispersé sur le sol !
En conclusion, la radioactivité naturelle
varie très fortement d'un endroit à l'autre. Malgré
ces très fortes variations, aucune étude épidémiologique
sérieuse n'a mis en évidence, à ce jour, d'effet
sur la santé, même pour les valeurs les plus élevées.
N'est-on pas en droit de penser, dans ces conditions, que des irradiations
d'origine humaine qui sont du même ordre que les variations
de la radioactivité naturelle, et souvent inférieures,
n'ont aucun impact sur la santé ?
ANNEXE - Radioactivité naturelle de quelques produits
courants (Bq/kg)
(source :UNSCEAR)
| |
U |
Th |
Ra |
K |
| Engrais phosphatés |
500 à 1000 |
. |
10 à 500 |
50 à 5000 |
Briques
Plâtre |
. |
10 à 100
6 à 60 |
10 à 100
10 à 1000 |
600 à 1000
20 à 70 |
Charbon
Cendres |
10 à 30
5 0 à 200 |
10 à 30
10 à 100 |
3 à 30
50 à 200 |
30 à 250
300 à 1000 |
Lait
Pommes de terre
Blé
Viande
Légumes verts
Fruits frais |
|
|
0,08
0,02
0,03
|
50 à 80
150
140
80
100
40 à 90
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BIBLIOGRAPHIE
[1] J. Pradel, N. Dellero, DE. Beutier - La radioactivité
naturelle : une source de repères (Groupe de Recherche en
Radiotoxicologie , bulletin n° 7, octobre 2002) ;
[2] H. Métivier - Les sources naturelles d'irradiation…
(C.R. Physique 3 (2002) 1035 -1048 ;
[3] Plaquettes de la Société Française de Radioprotection.
(1) Et aussi sur le sol : du plutonium "naturel" est ainsi
produit en permanence, en quantités infinitésimales,
par bombardement de l'uranium présent par des rayons cosmiques.
(2) Les populations de l'Inde et de la Chine sont particulièrement
intéressantes pour des études épidémiologiques
portant sur l'exposition à la radioactivité naturelle,
car il s'agit en général d'un très grand nombre
de personnes ayant généralement séjourné
longtemps dans la même région.
(3) La radioactivité alpha est arrêtée par une
simple feuille de papier, et pour la mesurer, il faut séparer
et isoler le corps radioactif, ce qui demande beaucoup d'efforts et
de précautions si l'on veut obtenir des résultats fiables
; au contraire, la radioactivité gamma se mesure avec un simple
compteur Geiger, ce qui est à la portée de tous.
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