LES FAIBLES DOSES DE RAYONNEMENT

Dossier élaboré par le Groupe de RéflexionCe dossier a été élaboré par le Groupe de Réflexion Énergie/Environnement du XXIè siècle de la SFEN GR 21.

RAYONNEMENT ET MÉDECINE

par Yvon GRALL, Professeur émérite de biophysique et de médecine nucléaire


Pouvons-nous vivre à l’abri de toute irradiation ?

C’est rigoureusement impossible car nous vivons depuis la nuit des temps sur une planète radioactive et soumise à l’irradiation venue de l’espace.
Cette exposition "naturelle" est bien connue. Sa valeur dans un pays comme la France est mesurée en continu et contrôlée par des organismes comme l’OPRI (maintenant IRSN et DGSNR(1)). Elle varie selon les régions, les radionucléides présents dans le sol n’étant pas les mêmes sur un socle granitique ou une région d’alluvions et selon l’altitude.
On ne peut y échapper, puisqu’elle émane du sol (exposition "tellurique") de tout l’Univers (exposition "cosmique") ou tout simplement de nos aliments et de notre corps (exposition interne).

Pour aller plus loin, voir "Radioactivité et repères naturels".


En dehors de l’irradiation naturelle, quelles sont les principales sources de rayonnements auxquelles est soumise la population ?

Depuis que l’homme a découvert les rayons X (Röntgen – 1895) et la radioactivité (Becquerel, P. et M. Curie - 1896) il a largement utilisé les sources de rayonnements ionisants dans l’industrie et en médecine. Cette utilisation médicale représente actuellement, et de loin, la cause principale de l’exposition du public aux rayonnements.
En effet, les rejets industriels et les retombées radioactives des essais nucléaires atmosphériques ne correspondent, chaque année, qu’à 0,3% de la radioactivité naturelle tandis que l’irradiation médicale dépasse le tiers de l’irradiation naturelle (soit un rapport de 1 à 100 entre ces deux sources d’irradiation).


Les rayonnements nés de l’activité humaine (émissions de rayons X, radioactivité artificielle) sont-ils plus dangereux que les rayonnements "naturels" ?

Du point de vue physique et physiologique, rien ne permet de distinguer deux rayonnements de même nature et de même énergie dont l’effet (ionisations par arrachement d’un ou plusieurs électrons) est le même. On ne peut donc pas attribuer telle ou telle origine à l’un d’entre eux et il n’y a aucun risque spécifique lié au fait que le rayonnement soit "naturel " ou "artificiel".

Irradiation naturelle et médicale


Les effets physiologiques dépendent-ils de la nature et de l’énergie des rayonnements ?

Lorsqu’un rayonnement est absorbé dans un tissu vivant, on peut mesurer l’énergie libérée dans ce tissu grâce à une unité dénommée le "gray" (Gy, correspondant à un dépôt d’énergie de 1 Joule par kg de matière quelconque - et ses sous-multiples tels le milligray : mGy). Mais les tissus biologiques réagissent différemment, à énergie égale, selon le type de rayonnement utilisé et les fonctions des cellules touchées (à forte ou faible capacité de reproduction par exemple).

Pour comparer les risques courus, il a donc fallu étudier les réactions des organismes vivants et déterminer une échelle complémentaire, tenant compte à la fois des caractéristiques du rayonnement et de la sensibilité plus ou moins élevée du tissu irradié. C’est ce qui a amené la création de la "dose efficace" et de son unité, le "sievert" (Sv, ainsi que ses sous-multiples, notamment le milli-sievert : mSv) qui mesure l’effet d’une irradiation quelconque. On ne peut parler de dose en Sievert qu’à partir du moment où tout ou partie d’un organisme vivant a été soumis à une irradiation. Une valeur en Sv ne peut en aucun cas s’appliquer à de la matière inerte. Par contre, cette notation est particulièrement utile pour mettre en évidence, à dose absorbée égale, la radiosensibilité plus élevée des enfants et surtout des embryons par rapport à l’adulte. L’utilisation de cette unité permet également de faire aisément la somme des doses, quelle qu’en soit l’origine, ce qui est indispensable en radioprotection.

Insistons sur le fait qu’il s’agit d’une "évaluation" mettant en jeu de nombreux phénomènes sur lesquels des recherches se poursuivent actuellement. La valeur d’une irradiation en Sv est certes basée sur la mesure en Gy de l’énergie déposée dans les tissus, mais par l’intermédiaire de relations complexes qui doivent tenir compte de multiples facteurs. Ces derniers varient certainement en fonction des doses globales, comme des débits de doses et ceci est à la source de nombreux débats.

Bien entendu, dans cette évaluation, le fait que le rayonnement soit d’origine naturelle ou non n’a toujours aucune importance.
A titre indicatif, rappelons que la radioactivité naturelle dans le monde est en moyenne de 3,5 mSv/an (entre 2 et 5 mSv/an en France, beaucoup plus dans certaines régions du monde, jusqu’à 10 fois et même ponctuellement bien davantage). Les examens d’imagerie diagnostique (radiographie et/ou scintigraphie) peuvent délivrer une dose "efficace" allant d’une fraction de mSv à quelques mSv (scanner multicoupes).


Ordres de grandeur des doses efficaces

10 000 mSv : irradiation aigüe, mort rapide
1000 mSv : irradiation aigüe, appariation des signes cliniques
5 mSv : irradiation annuelle naturelle à Clermont-Ferrand

2,5 mSv : irradiation annuelle naturelle à Paris
1 mSv : limite annuelle légale pour la population
1 mSv irradiation annuelle médicale en France
0,4 mSv : irradiation liée à Tchernobyl en France en 1986*

* irradiation hétérogène, importance de l'âge.


Comment se répartit l’irradiation médicale dans le domaine du public ?

L’irradiation médicale présente, pour la population, des caractéristiques très particulières qui la différencient profondément de l’irradiation liée au fonctionnement industriel. En effet, cette dernière peut éventuellement entraîner une légère augmentation de la dose reçue par l’ensemble des habitants d’une région déterminée, tandis que l’irradiation médicale concerne uniquement une sous-classe de population spécifique (les personnes présentant nécessairement une pathologie pré-existante, lesquelles peuvent, au cas par cas, recevoir une dose importante - cas de la radiothérapie par exemple - alors que leurs voisins immédiats ne seront soumis à aucune irradiation).
La notion d’irradiation "moyenne" de la population par les techniques médicales doit donc être nuancée : on obtient la même valeur moyenne par individu soit en traitant 100 000 cancers par des doses relativement élevées, soit en irradiant très faiblement l’ensemble des 60 millions de Français, ce qui n’est évidemment pas du tout la même chose.


N’y a-t-il pas cependant des examens systématiques qui concernent toute la population ?

Il y a eu effectivement pendant longtemps l’obligation pour les salariés d’être soumis à un contrôle radiologique annuel, essentiellement dans le but de surveiller la propagation de la tuberculose. Il en était de même au service militaire.
Mais ces examens par les rayonnements sont maintenant très limités justement pour éviter une irradiation intempestive de sujets sains et grâce aux progrès de l’hygiène et des thérapeutiques qui ont largement fait reculer la tuberculose. Ils ne sont prescrits qu’en cas de suspicion entraînée par une visite médicale approfondie. Il en est de même pour certains dépistages spécialisés (mammographie par exemple) dont la périodicité est contrôlée. Quant au service militaire, il a disparu…


Peut-on estimer l’importance des doses individuelles reçues et y a-t-il un risque pour d’autres que les patients ?

Les doses délivrées individuellement en milieu médical pour la recherche ou la confirmation d’un diagnostic restent toujours dans le domaine dit des "faibles doses". Seules, les irradiations à but thérapeutique peuvent donner lieu à des doses plus importantes, nécessitées par la gravité du cas et la volonté d’éradiquer la totalité d’une population de cellules cancéreuses par exemple.
En dehors de cette irradiation à but médical précis et de l’irradiation naturelle décrite plus haut, il reste l’irradiation professionnelle, risque évident pour toute personne amenée à manipuler des sources de rayonnements, rayons X ou substances radioactives.

Les techniciens et médecins travaillant dans des services hospitaliers ou des centres privés consacrés au diagnostic ou au traitement par les rayonnements sont très exposés du fait de la nécessité d’intervenir sur des êtres humains dont l’état nécessite parfois une présence prolongée et des actes du personnel en milieu irradiant. Ils reçoivent en conséquence une formation particulière en radioprotection et sont étroitement surveillés (contrôle de l’irradiation individuelle par des dosimètres personnels, vérification périodique de leurs constantes biologiques, etc.)


Quels sont les risques que font courir les rayonnements aux personnes irradiées ?

La vie tout d’abord, l’espèce humaine ensuite sont apparues, puis se sont développées sur une planète présentant une radioactivité non négligeable…
On peut en déduire immédiatement que si une dose quelconque, même faible ou très faible, de rayonnements avait été systématiquement destructrice des mécanismes du vivant, nous ne serions pas là pour débattre du problème.

En revanche, on connaît depuis longtemps les effets des rayonnements ionisants délivrés à des doses supérieures à un certain seuil. Les réactions de l’organisme entier, des différents organes et des composants des cellules ont été étudiées en détail, soit sur des modèles animaux soit par l’étude et le suivi de populations humaines ayant subi des irradiations massives, comme les survivants d’Hiroshima et Nagasaki. Les résultats en ont été analysés en détails depuis longtemps.

Tous les travaux de radiobiologie ont montré la réalité des mécanismes destructeurs des rayons, mais aussi la grande faculté d’adaptation des organismes vivants, qui portent en eux une remarquable tendance à réparer les dégâts apparaissant au niveau de leurs différentes cellules.

Cette capacité est d’ailleurs fondamentale, car plusieurs millions de brins d’A.D.N. sont quotidiennement le siège de cassures d’origines diverses (les rayonnements naturels n’étant responsables que d’environ 1 cassure sur 100 000 - bien d’autres causes, considérablement plus nocives, interviennent : pollutions alimentaires, aériennes, ingestion ou inhalation de toxiques divers tels que le tabac, etc.

Rappelons qu’une dose de 200 millisieverts produit dans une cellule un nombre de cassures simplement égal à celui induit par le métabolisme normal de la cellule en une seule journée et l’immense majorité de ces dégâts est réparée sans conséquences particulières. Au pire, une cellule trop abîmée disparaît et est tout simplement remplacée par une autre. L’apparition d’une perturbation métabolique entraînant à la fois la survie de la cellule et sa prolifération anarchique (processus de cancérisation) est très rare. En effet, la cellule perturbée et modifiée est très rapidement détruite dans la plupart des cas. Il ne suffit pas, et c’est heureux, d’une cassure quelconque de l’A.D.N. dans une seule cellule pour entraîner l’apparition d’un cancer, les processus mis en jeu sont bien plus complexes.

En particulier, une cellule isolée en culture ne réagit pas comme une cellule incluse dans un tissu vivant, en fonction de nombreux mécanismes liés au micro-environnement cellulaire dont on commence seulement à mieux connaître le rôle.
On s’est beaucoup interrogé aussi sur les délais considérables (de nombreuses années en général) qui séparent l’irradiation et l’apparition d’un cancer radio-induit. En accord avec la théorie de la mutation somatique à l’origine des cancers, on se dirige maintenant vers une explication selon laquelle "la grande majorité des cancers radio-induits semble due un mécanisme à deux temps" (B. Dutrillaux):
- Le premier consiste en une mutagénèse directement radio-induite mais qui à quelques exceptions près, n’aura aucune conséquence ni à court, ni à moyen terme, compte tenu des réactions de défense de l’organisme vues plus haut.
- Le second temps, quand il apparaît (ce qui est rappelons-le, à la fois rare et aléatoire), est généralement très retardé et déclenché par l’accumulation naturelle de mutations liées au vieillissement. Celles-ci seront d’autant plus nocives qu’elles surviennent dans un tissu ayant déjà eu un taux plus ou moins important de remaniement de son génome. Les effets de l’irradiation, s’ils se manifestent un jour, pourraient être assimilés à un vieillissement prématuré et brutal de tout ou partie d’un tissu.

Il faut cependant rappeler que d’autres théories ne font pas intervenir les mutations dans les causes du vieillissement. De plus, des travaux récents ont montré l’importance fondamentale du micro-environnement cellulaire, en dehors de toute mutation de l’ADN.
Il est évident que ces résultats modifient profondément l’abord du problème de la cancérogenèse et notamment des cancers radio-induits. On ne peut donc plus relier simplement le risque d’apparition d’un cancer au nombre de mutations induites et se contenter des théories qui en découlent (loi "linéaire sans seuil", extrapolation aux faibles doses des données épidémiologiques acquises aux fortes doses délivrées à fort débit).
Divers travaux récents ont même montré qu’une dose légère d’irradiation peut induire un renforcement des défenses cellulaires et tissulaires et entraîner par la suite une meilleure résistance aux effets des rayonnements.

• Pour aller plus loin – voir "Théories actuelles et voies de recherche sur l'action des faibles doses".


Comment, dans ces conditions, savoir si on est exposé à un risque important, faible ou nul et quelle attitude adopter ?

On peut dire simplement que proposer des seuils inférieurs à l’irradiation naturelle (qu’on ne peut réduire et qui perdure depuis des millénaires) n’apparaît pas comme une démarche très cartésienne…
Il est nécessaire, pour répondre plus en détail à cette question, de bien distinguer trois approches radicalement différentes vis-à-vis de l’exposition aux rayonnements :

- La première approche sera celle du radio-biologiste. Compte tenu de ce qui vient d’être dit, de nombreuses équipes de chercheurs tentent actuellement de mieux cerner les effets, nocifs ou éventuellement favorables, des rayonnements sur l’organisme et ses composants cellulaires. Ceci implique des études complexes, des expérimentations poussées, à l’interprétation parfois délicate pour apprécier le risque de mort cellulaire ou de modification du patrimoine génétique. Les résultats sont évidemment différents selon la nature des tissus irradiés (d’où leur "radio-sensibilité" spécifique) et le mode d’action de tel ou tel rayonnement, pour une énergie donnée. Ces travaux se poursuivent et nous en apprennent chaque jour davantage sur les mécanismes intimes des actions des rayons sur la matière vivante.

- L’approche du "radio-protectionniste" sera entièrement différente. On lui demande de fixer des normes, tenant certes compte des effets connus déterminés par les recherches décrites précédemment, mais très largement calculées pour atténuer le risque au maximum et si possible l’annuler totalement. Dans ces conditions, l’application du "principe de précaution" prévaut souvent et conduit à fixer, dans un esprit de totale sécurité, des limites très inférieures au seuil vraisemblable de la plus minime atteinte des cellules vivantes. Ceci a conduit, lors de l’examen des différentes courbes effet/dose et en l’absence d’expérimentations suffisamment probantes, à retenir toujours l’hypothèse la plus « dure » afin d’être sûr de ne pas manquer à l’objectif sécuritaire. C’est ainsi qu’ont été fixées les doses acceptables pour le public comme pour les travailleurs, ainsi que les normes de commercialisation de produits contenant des éléments radioactifs. Les unes comme les autres sont basées sur l’hypothèse que les effets sont proportionnels aux doses, même si celles-ci sont très faibles (loi dite « linéaire »).

- L’approche "médiatique" va plus loin encore et extrapole la loi linéaire jusqu’à 0 (cas de la loi dite "linéaire sans seuil" qui est basée sur l’hypothèse non démontrée que tout rayonnement, à dose aussi faible soit-elle, est susceptible d’avoir une action nocive). Or, ceci implique que l’effet serait le même, statistiquement parlant, qu’un individu isolé reçoive une dose de 1 Sv ou qu’un million d’individus reçoivent chacun un millionième de Sv.

Il est de la plus haute importance de ne pas confondre, volontairement ou non, ces trois aspects de la question et on peut tout de suite évoquer deux conséquences de cette remarque :

- Confondre les limites de dose préconisées en radio-protection avec une irradiation dangereuse pour la survie de l’individu est un non-sens qui conduit à exagérer de façon inconsidérée les risques réellement courus.
- Atteindre ou dépasser de peu une "dose maximale admissible" n’implique pas d’autre mesure qu’une cessation de tout travail en zone contrôlée pour une période à définir en fonction des résultats d’une surveillance médicale attentive.

Une irradiation liée à la recherche d’un diagnostic (par radiographie ou scintigraphie) où les doses sont minimes ne présente pratiquement jamais aucun danger. En général, il suffit de vérifier qu’un délai suffisant sépare les divers examens éventuellement prévus. Dans certains cas particuliers (femmes enceintes, enfants en bas âge) les spécialistes disposent de tous les renseignements dosimétriques qui leur permettent de minimiser l’irradiation des zones sensibles.
Pour une radiothérapie par contre, on est parfois aux limites et le plus souvent même franchement au-delà du domaine des faibles doses.
Il est vrai que toute irradiation va nécessairement perturber, voire tuer, un certain nombre de nos cellules. Mais il faut ajouter qu’il est parfaitement normal de perdre chaque jour plusieurs millions de cellules qui sont tout simplement remplacées par notre organisme dont c’est le fonctionnement naturel.

Tout le problème est donc, en étant le moins agressif possible, c’est-à-dire en maîtrisant au mieux les techniques et en utilisant toutes les précautions voulues, d’accéder à l’information ou à l’effet thérapeutique souhaités. Prenons par exemple le cas d’un patient chez lequel on suspecte l’existence d’une tumeur à développement rapide, susceptible d’atteindre ses fonctions vitales dans un délai de quelques semaines à quelques mois. Si on peut, par des techniques utilisant les rayonnements (radiographie, scintigraphie, radiothérapie) localiser puis détruire son cancer, on sait d’avance qu’on va avant tout lui sauver la vie, mais aussi affaiblir un peu son organisme et peut-être même l’exposer au risque de développer un second cancer, radio-induit celui-là, dans un délai qui se compte en années, voire en dizaines d’années. Et, répétons-le, il s’agit là d’une éventualité qui n’a qu’une chance statistique relativement faible de se produire.

Notons de plus qu’il n’existe pas d’activité humaine absolument sans danger. C’est particulièrement vrai dans le domaine de la santé, et tout médecin sait qu’un médicament inoffensif sur l’immense majorité de la population peut avoir des effets nocifs si on le donne à une personne particulièrement sensible à cette molécule. Il arrive également qu’on soit conduit à entreprendre une thérapeutique "lourde", dont on connaît les effets secondaires parfois gênants, mais dont on est obligé de se servir en l’état actuel de nos connaissances tant qu’on ne dispose pas de meilleure solution. Dans ces conditions, c’est évidemment au médecin ou au groupe de médecins qui a pris en charge le patient que revient la responsabilité de déclencher une action qui devra respecter le principe de bénéfice maximal, grâce à une stratégie adaptée à chaque cas. Mais entre un risque fatal immédiat et un risque possible à très long terme, il y a peu de place pour l’hésitation.



Peut-on dresser un bilan, même approximatif, de l’utilisation des rayonnements ionisants en médecine (résultats obtenus contre risques courus) depuis l’origine?

Le bilan est incontestablement très largement positif. On peut affirmer que les techniques radiologiques et scintigraphiques (regroupées sous le vocable "d’imagerie médicale") ainsi que les méthodes de radiothérapie, ont permis de guérir ou de prolonger la vie de centaines de milliers de personnes dans notre pays et de nombreux millions d’individus dans le monde entier.

Le revers de la médaille existe cependant et il ne faut pas le cacher. Il concerne quelques utilisations abusives des rayonnements, au début du XXe siècle, liées à une connaissance insuffisante des effets de ce phénomène physique tout nouveau. Il faut d’ailleurs dire qu’avant la deuxième guerre mondiale, le terme "radioactif" avait une connotation largement positive et était utilisé dans les publicités de nombreux produits à usage grand public ("eaux minérales radioactives", "compresses radioactives", pommades et onguents "au radium", etc.).

Ce sont essentiellement les chercheurs et médecins qui, avant qu’on ne connaisse mieux les dangers des manipulations des sources de rayons X et gammas, ont payé un tribut, quelquefois lourd, pour des travaux effectués dans l’enthousiasme certes, mais avec insuffisamment de précautions. L’exemple le plus connu est celui de Marie Curie elle-même, décédée d’une leucémie déclenchée par les corps radioactifs qu’elle a manipulés dans des conditions qui seraient sévèrement interdites aujourd’hui.

Une étude épidémiologique considérable qui a porté sur les radiologues britanniques, suivis durant un siècle (1897-1997) a montré qu’après 1954 il n’existe plus aucun excès de cancers chez ces praticiens par rapport à leurs confrères non radiologues. La tendance est même plutôt à un déficit prouvant que le respect des normes de radioprotection instaurées après le deuxième conflit mondial est parfaitement efficace.


A quel moment les premières applications médicales des rayonnements ont-elles été envisagées et quels furent ensuite les développements de ces techniques ?

L’histoire nous apprend que les premières applications médicales des sources de rayonnement ont suivi de très peu les découvertes de Röntgen (pour les rayons X) et de Pierre et Marie Curie (pour la radioactivité).
En Allemagne, Giesel en 1899 et Walkhoff en 1900 tentent sur eux-mêmes des applications de radium et constatent des inflammations cutanées prolongées. Pierre Curie reprend alors ces expériences, également sur lui-même et déclenche involontairement le premier cas connu de radio-dermite.
Ces premiers essais anecdotiques sont suivis d’études de plus en plus poussées et de plus en plus sérieuses qui aboutissent en 1901 à une note conjointe de P. Curie et H. Becquerel sur "L’action physiologique des rayons du radium".

Dès la fin de 1901, des applications du radium ont lieu en milieu médical, à l’Hôpital Saint-Louis, à des fins thérapeutiques. Le Docteur Danlos, utilisant des sources préparées par le couple Curie, effectue les premières tentatives thérapeutiques sur des lésions cutanées. Pierre Curie, de son côté, travaille avec des dermatologues sur l’action du radon sur les animaux. Très vite, un grand nombre d’études sur ces sujets paraissent en France et à l’étranger. C’est le début de la "radiumthérapie" qui deviendra vite la "curiethérapie".

Dans les années qui suivent, les applications médicales du radium s’élargissent sans cesse, mais c’est le domaine des cancers qui se révèle de loin le plus fécond. On se rend vite compte que les cellules tumorales, à multiplication rapide, sont plus "radio-sensibles" que les cellules "normales" (Loi de Bergonié-Tribondeau en 1906). Claudius Regaud met ensuite au point les aiguilles contenant du radon, permettant un traitement sélectif des tumeurs profondes et d’autres équipes développent toute une série de techniques d’irradiation de plus en plus sophistiquées.

Marie Curie, seule après la disparition de son mari, propose alors la création d’un "Institut du radium" dont le principe est accepté en 1909. Les bâtiments seront achevés en 1914 mais la guerre retardera son inauguration.
Après la Grande Guerre, où Marie Curie, aidée de sa fille, se consacre à perfectionner les ambulances équipées de générateurs de rayons X , l’utilisation des radio-éléments connaît de nombreux développements.
La Fondation Curie est reconnue d’utilité publique en 1921 et les premières consultations et traitements de malades débutent en 1922. Vers 1920, sous l’impulsion d’Antoine Lacassagne, les méthodes d’historadiographie apparaissent et permettent pour la première fois de suivre chez l’animal avec une précision quasi moléculaire la distribution dans l’organisme de certaines substances dites "marquées" car comprenant un atome radio-actif (et donc détectables à distance), mais suivant exactement le même sort que le produit "normal". S’ouvrait ici une voie très féconde qui contenait en germe toute la Médecine nucléaire actuelle.

Enfin, en 1934, avec la découverte de la radio-activité artificielle, commençait l’ère où des corps aux propriétés entièrement nouvelles allaient pouvoir être créés puis expérimentés. Nous continuons toujours aujourd’hui à explorer les perspectives ainsi ouvertes.



Peut-on penser qu’une irradiation puisse entraîner l’apparition de mutations génétiques transmissibles ? En dehors de l’irradiation intense et brutale, qu’en est-il d’une dose faible mais agissant de façon prolongée ?

Il faut pour répondre se baser d’une part sur les études faites sur le patrimoine génétique d’animaux irradiés en tenant compte des difficultés considérables liées à l’extrapolation à l’homme, d’autre part sur les études portant sur la descendance de populations humaines irradiées, notamment à Hiroshima et Nagasaki (86 572 dossiers constitués), pour lesquels nous avons maintenant un recul de plus de 50 ans. Dans ce dernier cas, il ne s’agit évidemment pas des victimes directes de l’explosion (tuées instantanément ou en peu de temps par l’effet de souffle et les brûlures), mais des survivants à long terme, qui ont reçu des doses de rayonnement variables qu’on a pu calculer assez précisément compte tenu de leur position au moment de l’explosion.

Il existe des mutations dites "dominantes" (qui s'imposent aux descendants) et "récessives" (pour lesquelles la transmission aux générations suivantes réclame une atteinte identique du patrimoine génétique des deux parents - de plus, elles ont tendance, dans l'espèce humaine, à s'atténuer très rapidement grâce aux facteurs de récupération potentielle de la cellule). L'étude approfondie citée plus haut n'a montré aucune anomalie transmissible particulière chez les 2 générations des descendants des irradiés des deux villes japonaises.
De nombreux travaux menés chez l'animal ont aussi permis d'affiner nos connaissances sur le déclenchement des divers types de mutations et montré qu'un seuil d'irradiation relativement important était toujours nécessaire. L'extrapolation à l'homme a été tentée (UNSCEAR 2001) mais en prenant des hypothèses de calcul plutôt pessimistes et en ne tenant pas compte de la récupération cellulaire.

On peut donc conclure qu’en cas d’anomalie génétique survenant spontanément (et à nouveau pour des causes très diverses où l’irradiation a sans doute sa part, mais certainement minime) dans une cellule germinale, on aboutit la plupart du temps à une disparition pure et simple de la cellule touchée ou à un arrêt rapide du développement du fœtus si la fécondation a pu avoir lieu. Les personnels professionnellement exposés (environ 100 000 en France), qui sont d’ailleurs suivis très attentivement et dont on contrôle étroitement l’exposition, n’ont présenté à ce jour aucun excès statistique significatif sur ce plan. Aux doses faibles ou très faibles relevées, aucun accroissement de la fréquence spontanée des anomalies génétiques n’a jamais pu être décelée.


Existe-t-il des personnes ou des groupes de personnes particulièrement sensibles aux rayonnements ?

A l’exception de maladies congénitales exceptionnelles, peu de données indiquent qu’il existe des prédispositions génétiques entraînant un risque plus élevé d’apparition de cancers liés aux rayonnements. La détection de telles caractéristiques au sein d’une population quelconque est de plus très difficile. Cependant, il est raisonnable de penser que la radiosensibilité individuelle peut subir des variations tout comme il existe des prédispositions "naturelles" à développer tel ou tel type de cancer. Les mécanismes ne sont pas encore élucidés entièrement, mais on connaît des familles où le taux d’apparition d’une tumeur donnée est particulièrement élevé.

Le risque individuel global devant être plus élevé chez ces sujets, il importe de les protéger au mieux de tous les multiples effets "génotoxiques" (c’est-à-dire pouvant modifier leur patrimoine génétique transmissible) liés à l’environnement et pas seulement des rayons.
Une directive de l’Union Européenne de 1996, qui a pris force de loi en France, recommande à tout médecin qui prescrit un examen radiologique d’en apprécier les bénéfices attendus (ce qui est facile mais approximatif) compte tenu du risque couru (ce qui est beaucoup plus difficile, la mesure de la radiosensibilité individuelle, voire de celle de chacun des organes du patient, n’étant pas encore aisément réalisable). Il convient donc, pour le médecin, d’inclure tout examen effectué par des rayonnements ionisants dans une "stratégie" de diagnostic qui rassemble le maximum de renseignements en faisant courir le moindre risque au patient.


La radioactivité "naturelle" ne peut-elle être tenue elle aussi comme responsable d’un certain nombre de cancers ?

Si c’était le cas, compte tenu des variations importantes des niveaux de radioactivité selon les diverses régions du globe et en se basant sur l’hypothèse la plus défavorable d’une relation "linéaire sans seuil", on devrait noter dans les régions les plus irradiées des recrudescences significatives au moins de certains types de cancers. Aucune étude sérieuse n’a jamais mis en évidence de tels résultats statistiquement prouvés.

• Pour aller plus loin – voir "Radioactivité et repères naturels".


Finalement, existe-t-il un seuil d’irradiation en dessous duquel on peut affirmer qu’il n’y a aucun danger ?

En pratique, on peut estimer qu’il n’y a aucun risque en dessous de quelques mSv/an et ceci pour trois raisons :

- La radioactivité naturelle n’a entraîné aucune conséquence décelable sur le développement de l’espèce humaine et ce malgré les doses très variables reçues selon la situation géographique des populations. Aucune anomalie génétique n’a pu non plus être attribuée à l’influence des rayonnements.

- Les études épidémiologiques déjà réalisées sur l’espèce humaine, dont beaucoup sur des populations étendues, n’ont jamais permis de mettre en évidence un quelconque effet dans le domaine dit des "faibles doses" (voir ci-dessous l’opinion de A. Flüry-Herard). Notons qu’il est toujours beaucoup plus facile d’étudier un phénomène identifié que de démontrer l’inexistence d’un risque. On peut toujours, dans ce dernier cas, imaginer que le progrès des connaissances pourrait nous révéler quelque menace cachée, invisible jusque là.

- Sur le plan biologique, si on connaît bien les effets des doses "fortes" (supérieures à 1 gray en un temps court, pour lesquelles on a pu calculer les courbes "effet/dose" correspondantes), une certaine incertitude continue toujours à régner pour les doses dites "faibles". Toutefois, de nombreuses constatations convergentes montrent que la loi "linéaire sans seuil" n’est certainement pas applicable à ces niveaux d’irradiation, car elle ne tient aucun compte des phénomènes de réparation cellulaire qui sont pourtant très actifs dans ce cas.


(1)IRSN : Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire
DGSNR : Direction Générale de la Sûreté Nucléaire et de la Radioprotection