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par
Francis SORIN, Directeur du Pôle Information de la Société
Française d'Energie Nucléaire, Rédacteur en
Chef de la Revue Générale Nucléaire
Cet est repris de la Revue Française de Géopolitique
(2004 – n° 2). Nous remercions son directeur, Aymeric
Chauprade, d'avoir bien voulu autoriser cette reproduction. Cet
article fait partie d'un important dossier intitulé "Géopolitique
de l'énergie", que la revue consacre à la géopolitique
de l'énergie et dont vous trouverez le sommaire en fin de
page.
Si l'on avait annoncé à un responsable gouvernemental
français des années 1960 qu'EDF deviendrait trente
ans plus tard le premier exportateur d'électricité
en Europe, il aurait conçu quelques doutes sur la santé
mentale de son interlocuteur... Il est vrai qu'à l'époque,
au regard des ressources disponibles sur le territoire, tout plaidait
pour l'incongruité d'une telle prédiction. Au contraire
: la préoccupation quasi-obsessionnelle des dirigeants du
pays était d'assurer un permanent qui-vive sur le front de
l'approvisionnement en énergie pour éviter le "manque".
Une attitude séculaire et que l'on pourrait dire inscrite
dans les gènes nationaux... Car la France, dans le même
temps qu'elle s'affirmait comme puissance industrielle, s'est vue
obligée de composer avec une contrainte géographique
majeure : la faiblesse de ses ressources en matières premières
énergétiques : pétrole, charbon et gaz. D'où
l'obsession de ses dirigeants d'organiser, sur les marchés
extérieurs, cette "quête de l'énergie"
qui a, tout au long du siècle passé, constitué
pour le pays un enjeu géopolitique fondamental.
La décision du gouvernement Messmer - intervenue au lendemain
du premier choc pétrolier de 1973 - de lancer un programme
nucléaire de grande envergure a changé la donne. La
France s'est progressivement affranchie de la contrainte extérieure
pour assurer son approvisionnement en électricité.
Elle est désormais capable de produire par ses propres moyens
- nucléaires et hydrauliques - son courant électrique,
lequel représente environ 40% de la consommation d'énergie
totale du pays.
Cette conquête par la France de l'indépendance électrique,
acquise en une vingtaine d'années, est un accomplissement
géopolitique majeur dont l'opinion n'a probablement pas mesuré
toute la portée. Sur ce chapitre-clé de notre histoire
énergétique, la présente contribution propose
quelques éclairages : elle évoque en premier lieu
les motivations ayant conduit au choix électronucléaire
et retrace les conditions de sa mise en œuvre ; elle s'attache
ensuite à évaluer, en termes stratégiques,
économiques, environnementaux, les implications de ce choix
; elle tente enfin de caractériser le nouveau positionnement
de la France dans un paysage énergétique européen
et mondial en profonde évolution.
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Le choix nucléaire...
ou pallier le manque de matière première par l'outil
technologique |
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Tout au long du 20ème siècle, l'axe majeur de la
politique énergétique française a été
de se procurer à l'étranger les matières premières
absentes du sous-sol national... avec l'angoisse permanente de rupture
d'approvisionnement pouvant conduire à l'asphyxie.
L'approvisionnement en énergie : une obsession
française
Lot obligé des gouvernements successifs, cette quête
de l'énergie a dû composer avec les contraintes des
guerres, des crises et des embargos.
Entre les deux guerres, le pays devient le premier importateur mondial
de charbon. Et pour soutenir sa croissance durant les "trente
glorieuses", il organise son approvisionnement massif en hydrocarbures
liquides ou gazeux en provenance du Moyen-Orient, de l'URSS, de
l'Algérie. A la veille du premier choc pétrolier de
1973, le taux d'indépendance énergétique de
la France est de 22,5%, ce qui signifie que son approvisionnement
global en énergie est assuré à près
de 80% par des matières premières importées.
Cette dépendance se décline, dans le secteur de l'électricité,
à des niveaux à peine moins préoccupants :
les combustibles importés participant pour 60% à la
production du courant(1). Le pétrole représente les
deux tiers de cet apport extérieur et couvre donc, globalement,
40% de la consommation électrique française. Quand
éclate la guerre du Kippour, en octobre 1973, et que l'OPEP
décide de pratiquement doubler le prix de référence
du brut, assortissant cette hausse de mesures de restriction de
la production, la France subit le "choc" de plein fouet.
De 15 milliards en 1972, la facture pétrolière va
passer à 52 milliards de francs en 1974 (pour culminer à
162 milliards en 1981). Plus grave : on peut s'interroger, avec
une angoisse légitime, sur la disponibilité future
d'une matière première aussi sensible, du fait de
ses localisations géographiques, aux turbulences internationales.
Une nouvelle fois confrontée à la précarité
de sa situation énergétique, la France juge de moins
en moins tolérable l'ampleur de sa dépendance extérieure,
surtout dans un domaine aussi essentiel que celui de l'électricité,
sésame du développement économique. Persuadé
que l'intérêt national commande de changer la donne,
le gouvernement dirigé par Pierre Messmer décide,
en mars 1974, une relance massive du programme d'équipement
nucléaire. Assorti d'une vigoureuse politique d'économie
d'énergie, ce projet de grande ampleur affiche clairement
son objectif : permettre à la France d'assurer par ses propres
moyens son approvisionnement en électricité. La construction
de 16 réacteurs de 900 mégawatts est lancée
dans un premier temps, bientôt suivie par la réalisation
de 16 autres unités de la même puissance. Ce programme
sera poursuivi dans les années 1980 et 1990, s'achevant avec
la mise en service, en 1999, de la deuxième tranche de la
centrale de Civaux, d'une puissance de 1450 mégawatts.
A l'heure actuelle, le parc nucléaire français est
constitué de 58 réacteurs, répartis sur 20
sites et totalisant une puissance électrique installée
de 63 000 mégawatts. Ce parc fournit plus des trois quarts
de l'électricité produite dans le pays.
La France est devenue la deuxième puissance nucléaire
civile du monde après les Etats-Unis (105 réacteurs)
et la première au regard de la part occupée par le
nucléaire dans la production nationale d'électricité.
Le bilan électrique français est bouclé par
l'hydraulique, à hauteur de 15% et par des unités
à combustibles fossiles (charbon et gaz) pour le solde.
Un projet industriel global qui a mûri trente ans
Ce bouleversement de la donne énergétique par un
recours massif au nucléaire est sans équivalent sur
la scène mondiale. Certes, beaucoup d'autres pays ont conduit,
dans la seconde moitié du siècle passé, d'importants
programmes d'équipement électronucléaire, comme
les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la République
de Corée... mais leurs efforts ont été, toutes
proportions gardées, de moindre portée. La réalisation
française est d'autant plus significative qu'elle ne s'est
pas limitée aux seules centrales productrices d'électricité.
Le pays s'est doté d'une industrie nucléaire complète
assurant l'ensemble des opérations du "cycle du combustible",
depuis le raffinage et l'enrichissement de l'uranium jusqu'au retraitement
des combustibles usés et à la gestion des déchets.
Ces réalisations sont le corollaire logique de la décision
de 1974 motivée par la volonté d'autonomie. Car à
quoi bon, dans cette optique, disposer d'un parc de centrales si
l'on reste dépendant, pour le faire fonctionner, de fournitures
et de services achetés à l'étranger ? Le projet
du gouvernement Messmer était porteur d'un outil nucléaire
global, auto-suffisant, seul capable de concrétiser pleinement
le souhait de s'affranchir des contraintes extérieures.
Le choix nucléaire de 1974 ne s'est pas imposé ex-abrupto
à des dirigeants qui auraient eu, dans les affres du moment,
la conviction soudaine de sa nécessité. Il vient de
plus loin. Après la création du Commissariat à
l'Energie Atomique, en 1945, et indépendamment des programmes
entrepris pour la production de plutonium à des fins militaires,
les premières recherches sont conduites pour la mise au point
de réacteurs électrogènes. En 1956, G1 (petit
réacteur prototype), voit le jour à Marcoule, bientôt
suivi de G2 et G3. Lors de l'affaire de Suez, en cette même
année 1956, l'idée qu'il faudrait s'affranchir du
pétrole arabe, plus particulièrement pour la production
d'électricité, vient à l'ordre du jour et le
nucléaire est pressenti comme un des instruments possibles
de ce projet. Les premières centrales de taille commerciale
- relevant de la filière uranium naturel/graphite gaz (UNGG)
- entrent en service dans les années soixante. Les six réacteurs
de cette filière, ainsi que le réacteur de la filière
à eau sous pression construit à Chooz constituent
le parc nucléaire français en fonctionnement en 1974,
contribuant pour 8% à la production d'électricité
du pays.
Si cet apport reste modeste, l'atome civil continue cependant de
s'affirmer de plus en plus, dans l'esprit des dirigeants, comme
une parade crédible à la dépendance extérieure,
et cela d'autant plus que l'hydraulique atteint la limite maximum
de sa contribution, la quasi-totalité des sites favorables
étant équipés.
Ainsi a mûri la décision de 1974, encouragée
par la présence sur le territoire national de réserves
d'uranium non négligeables. Mais si la disponibilité
de cette matière première a favorisé la mise
en route du programme nucléaire français, elle est
loin d'avoir été la condition nécessaire et
suffisante à sa bonne réalisation (cf. infra). Car
il faut considérer que dans le domaine électronucléaire,
ce n'est pas l'accès à la matière première
qui est l'élément déterminant mais la maîtrise
d'une technologie. Moins qu'une course à l'uranium, c'est
la mobilisation d'un savoir-faire technique et industriel qu'impliquait
le choix de 1974. Le pays s'y est employé avec vigueur, dans
une entreprise prenant les allures de grande cause nationale. Hauts
fonctionnaires, ingénieurs, industriels ont été
les fers de lance de ce que l'on peut considérer comme un
des grands projets conduits par la France au 20ème siècle,
le pays se fixant comme objectif de pallier par la technologie la
faiblesse historique de ses ressources énergétiques
naturelles.
Une ambition nationale entièrement portée
par la puissance publique
La façon dont ce projet a été mené
à bien en une vingtaine d'années - aboutissant à
ce que l'électricité produite en France soit désormais
"nationale" dans sa quasi-totalité - est significative
de la "gouvernance" à la française : c'est
l'Etat qui a tout pris en charge. Loin des tropismes libéraux,
l'outil nucléaire a été conçu, bâti
et exploité par la puissance publique. Ce dirigisme, qui
a d'ailleurs caractérisé toute la gestion du problème
de l'énergie en France durant le 20ème siècle,
n'est pas pour surprendre. Compte tenu de l'enjeu géopolitique
et des mœurs hexagonales, il coulait de source que le projet
nucléaire fût, dans tous les sens du terme, une affaire
d'Etat. L'intervention publique s'est concrétisée
de manière d'autant plus efficace que la quasi-totalité
de la classe politique s'est accordée sur l'objectif fixé.
Si cet unanimisme s'est quelque peu lézardé au cours
de la dernière période, il n'en reste pas moins que
les alternances gouvernementales des années 1980 et 1990
n'ont pas nui à la continuité du projet. Bien au contraire,
elles en ont, en quelque sorte, renforcé la légitimité.
Ce sont donc trois mots qui viennent à l'esprit pour caractériser
le contexte de cet accomplissement majeur : consensus, continuité,
centralisation. C'est à un établissement unique, Electricité
de France, qu'est revenue la responsabilité d'organiser et
de mettre en oeuvre le programme de construction des centrales.
Assurant tout à la fois les tâches d'architecte industriel,
de maître d'œuvre et d'exploitant, EDF a fait appel à
un fournisseur unique pour les îlots nucléaires - Framatome
- et pour les turbines - Alstom -. Chargé de la Recherche-Développement,
le Commissariat à l'Energie Atomique a été
le moteur de l'effort technologique global et a assuré, avec
sa filiale Cogema, la conception et la mise en oeuvre des installations
du cycle du combustible.
Agrégées à ce cercle restreint de leaders,
plusieurs dizaines de sociétés du secteur privé,
aux compétences le plus souvent très spécialisées,
ont apporté un précieux concours au projet.
Dans le droit fil de cette concentration des acteurs, EDF a fait
le choix de la standardisation des équipements. Tous les
réacteurs ont été construits selon un modèle
unique relevant de la filière à eau sous pression(2),
mise au point aux Etats-Unis et largement répandue dans le
monde. Framatome avait précédemment conclu avec la
société américaine Westinghouse un accord de
licence (expiré en 1981) pour l'accès à cette
technologie. Les modifications et les innovations qui y ont été
apportées ont progressivement abouti à l'émergence
d'une version complètement française de la filière.
Avec les réacteurs construits par séries comportant,
dans les trois paliers de puissance (900, 1300, 1450 mégawatts),
des modèles identiques, la standardisation a favorisé
un usage optimal du retour d'expérience et permis un resserrement
des délais de construction et des coûts.
Le financement : principalement assuré par les consommateurs
et les clients
Tel est, brièvement caractérisé, le schéma
qui a permis à la France de se doter, en l'espace de deux
décennies, d'un outil nucléaire complet.
Le coût économique global de cette réalisation
a été évalué, selon les différentes
études, entre 600 et 800 milliards de francs. Nous retiendrons
le terme haut de la fourchette. L'effort apparaît certes important
mais nullement démesuré par rapport aux capacités
nationales. Il représente environ 10% du produit intérieur
brut d'une année, tel qu'enregistré à la fin
de la décennie 1990. Calculé en moyenne annuelle,
durant la période 1974-1999, l'investissement nucléaire
est de l'ordre de 30 milliards de francs, soit un niveau nettement
inférieur aux sommes minimales que, faute de nucléaire,
la France aurait dû débourser en devises pour acheter
à l'étranger les combustibles fossiles nécessaires
à la couverture de ses besoins en électricité.
Par l'intermédiaire de dotations de l'Etat à EDF,
qui ont pris fin en 1982, la collectivité nationale - donc
le contribuable - a participé pour moins de 7% à l'investissement
nucléaire. Hormis cette subvention de faible ampleur et les
dotations budgétaires accordées au CEA en tant qu'établissement
public de recherche, le programme a été entièrement
financé par les acteurs du projet, agissant comme des entreprises
privées pour emprunter ou pour vendre, à l'intérieur
des frontières ou au-delà, des kilowattheures, des
équipements et des services. Ce sont donc les recettes acquises
auprès des consommateurs qui ont permis de financer l'essentiel
des réalisations, le nucléaire s'affirmant globalement
comme une énergie économiquement compétitive
par rapport aux autres sources de production d'électricité.
Il est intéressant de souligner ici que ce grand projet nucléaire
national, impulsé et conduit d'un bout à l'autre par
la puissance publique, s'est révélé en pleine
cohérence, du point de vue de ses paramètres économiques,
avec la logique libérale du marché...
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De
l'indépendance électrique au leadership sur le
marché nucléaire mondial |
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Le choix nucléaire revêt pour la France une portée
stratégique majeure : il l'installe en pays capable d'assurer
par ses propres moyens son approvisionnement en électricité.
A l'abri des crises, des embargos, des fluctuations tarifaires pouvant
affecter les marchés internationaux de l'énergie, la
France a désormais toute latitude pour gérer comme elle
l'entend sa politique en matière d'électricité.
Affranchie de toute contrainte extérieure, elle est devenue,
dans ce domaine, un acteur souverain.
A l'heure actuelle, la part du nucléaire dans la production
totale d'électricité en France est de l'ordre de 76%
; celle de l'hydraulique est d'environ 15%. Le concours élevé
de ces énergies "nationales" à la fourniture
de courant établit désormais à plus de 50% le
taux d'indépendance énergétique globale du pays.
Ce niveau d'indépendance, comparable à celui de l'Union
Européenne, est exceptionnel pour un pays qui ne dispose, sur
son territoire, d'aucune réserve conséquente de matière
première énergétique.
Ce constat appelle un commentaire sur la matière "uranium",
dont la provenance essentiellement extérieure pourrait amener
à s'interroger sur la réalité de l'indépendance
électrique française.
En fait, ce métal relativement abondant dans l'écorce
terrestre est assez équitablement réparti à travers
le monde. Pour des raisons essentiellement économiques, la
France a été amenée, dans les années 1980
et 1990, à fermer les mines qu'elle exploitait sur son territoire.
Depuis lors, elle a pris des participations dans des gisements situés
dans des zones géographiques diversifiées (Canada, Australie,
Niger, Kazakhstan...) et représentant actuellement 10% des
ressources mondiales. Au sein du groupe AREVA(3), Cogema assure l'exploitation
de ces gisements, s'affichant en numéro 2 mondial sur le marché
de l'uranium avec une production annuelle de plus de 7000 tonnes.
La France exerce ainsi un contrôle direct sur les ressources
en uranium appelées à satisfaire ses besoins courants.
Par ailleurs, elle a constitué au fil des années, et
elle maintient à niveau, des stocks immédiatement disponibles
représentant plusieurs années de consommation(4). L'ensemble
de ce capital énergétique garantit au pays un approvisionnement
stable... et lui permet de garder en réserve, dans son sous-sol,
des ressources d'uranium inexploitées, évaluées
aujourd'hui à quelques dizaines de milliers de tonnes.
Il faut souligner par ailleurs que, compte tenu de sa densité
énergétique(5), l'uranium n'est requis qu'en quantités
très réduites pour faire fonctionner un réacteur.
De ce fait, et étant donné son prix relativement bas,
il n'intervient que pour environ 5% dans le coût de revient
total du kilowattheure nucléaire, contrairement aux combustibles
fossiles - charbon, gaz et pétrole - qui représentent
de 60% à 80% du coût de l'électricité produite
dans les centrales thermiques classiques. Il en résulte qu'environ
95% des dépenses réalisées dans le cadre du programme
nucléaire français demeurent à l'intérieur
du pays, alimentant l'activité économique nationale
et l'emploi.
On peut ainsi établir que ni sur le plan stratégique,
ni sur le plan économique, les paramètres de "l'indépendance"
ne sont écornés par le schéma d'approvisionnement
en uranium mis en place par la France. Comme on le soulignait précédemment,
la production d'électricité nucléaire n'est
pas une course au combustible ; c'est avant tout une question d'infrastructure.
La composition du coût de revient du kilowattheure amène
à considérer une centrale nucléaire comme une
richesse "en soi" puisque c'est l'outil qu'elle représente,
bien plus que le combustible consommé, qui a la part essentielle
dans la valeur économique de l'électricité
produite. C'est la disponibilité de ces outils et celle de
toutes les installations concourant aux opérations du cycle
du combustible, qui est le facteur fondamental de l'indépendance
électrique dont la France peut aujourd'hui se prévaloir.
Un pays "vendeur" sur la scène énergétique
mondiale
L'autre effet majeur, en termes de géopolitique, du choix
nucléaire de 1974 est venu, pourrait-on dire, de surcroît
: la France a pris place en tant que "vendeur" sur le
marché mondial de l'énergie. Certes, le pays continue
d'acheter à l'étranger le charbon, le gaz et surtout
le pétrole destinés à couvrir la moitié
de ses besoins en énergie. Mais, pour ce qui concerne l'électricité,
le flux des échanges extérieurs s'est inversé.
La France s'est non seulement affranchie des importations, jusqu'alors
obligées, de combustibles fossiles, mais elle est devenue
le premier fournisseur mondial de produit et services nucléaires.
Ce statut nouveau, qui n'était pas "dans les plans"
des décideurs de 1974, ajoute aux implications déterminantes
découlant du renversement de la donne énergétique
extérieure.
- La plus immédiate de ces implications est une importante
économie de devises résultant de l'arrêt des
importations de combustibles fossiles comme source électrogène.
Selon que l'on se réfère au pétrole, au charbon
ou au gaz et compte tenu des fluctuations du prix de ces matières
premières, le chiffrage des achats évités renvoie
à une large fourchette. On peut cependant estimer à
un minimum de 7 milliards d'euros, en moyenne annuelle, l'économie
réalisée. La cessation de la ponction extérieure,
qui grevait régulièrement la richesse nationale depuis
des décennies, est un événement de première
importance pour l'économie du pays et la situation de sa
balance commerciale.
- Rompant avec les importations obligées, la France est
devenue exportatrice d'électricité, alimentant ses
voisins européens à raison de quelque 50 à
70 terawattheures(6) annuels depuis les années 1990. Cette
situation nouvelle tient au fait que le pays dispose de capacités
de production excédentaires par rapport à ses besoins
courants ainsi qu’à la très bonne disponibilité
des centrales (qui s'affiche à un taux moyen supérieur
à 80% au lieu des 75% estimés à l'origine).
Alors, autant exploiter ce surcroît de capacité en
fournissant aux pays voisins des kilowattheures à des prix
particulièrement compétitifs. C'est ainsi qu'EDF est
devenu le premier exportateur d'électricité en Europe
pour un chiffre d'affaires annuel moyen de l'ordre de 2,5 milliards
d'euros au cours de la dernière période.
- Troisième conséquence, en termes d'échanges
extérieurs, de la décision de 1974 : la France a pris
place sur le marché international des équipements
et des services nucléaires, où elle fait à
présent figure de leader. Comme il a été dit
précédemment, l'effort nucléaire français
ne s'est pas limité à la construction de centrales
: il a généré un ensemble industriel cohérent,
capable d'assurer toutes les opérations nécessaires
à la mise en oeuvre, au fonctionnement et au bouclage du
cycle électronucléaire. Les résultats à
l'exportation les plus marquants de cette industrie ont été
la vente de centrales nucléaires "clés en mains"
à la Belgique, à l'Afrique du Sud, à la Corée
du Sud, à la Chine. Le Groupe Areva est, depuis sa constitution
en 2001, le fer de lance de ces activités à l'international.
Il exploite notamment l'usine d'enrichissement de l'uranium d'Eurodif
- usine "Georges Besse" - sur le site du Tricastin, capable
de satisfaire les besoins en uranium enrichi d'une centaine de réacteurs,
soit près du quart du parc mondial. Areva possède
également l'usine de retraitement des combustibles usés
de la Hague, la plus importante du monde, dont la moitié
de la capacité est dévolue au retraitement de combustibles
en provenance de l'étranger. Présent, comme on l'a
vu, dans le domaine de l'exploitation de l'uranium, Areva intervient
également sur les marchés mondiaux de la fabrication
des combustibles, de la conduite et de la maintenance des réacteurs,
du traitement et du conditionnement des déchets, de l'assainissement
des sites radioactifs, etc...
D'autres entreprises de moindre dimension concourent aux activités
à l'international de l'industrie nucléaire française
dont le total des exportations (hors courant électrique)
représente un chiffre d'affaires annuel de l'ordre de 3 à
4 milliards d'euros.
L'impact sur la balance commerciale
La somme des exportations et des économies réalisées
sur les importations de matières premières énergétiques
donne la mesure de l'impact global de l'outil nucléaire sur
les comptes extérieurs de la France : Il est de l'ordre de
13 milliards d'euros annuels. Ce chiffre est à rapprocher
de l'excédent commercial moyen enregistré depuis 10
ans par le pays, qui s'établit à 20 milliards d'euros.
Cette comparaison illustre la contribution déterminante apportée
par l'industrie nucléaire à la balance commerciale
de la France : si les lourds déficits extérieurs enregistrés
dans les années quatre-vingt ont été résorbés
et si des excédents ont pu être dégagés
à partir des années quatre-vingt-dix(7), c'est pour
une large part grâce à la disponibilité et à
l'activité exportatrice de l'outil nucléaire.
Au-delà de ce constat d'ordre économique, nous verrons
que c'est en termes de présence et d'influence de la France
dans l'ordre énergétique mondial que doivent s'appréhender
les retombées du programme nucléaire. Dans un espace
de haute technologie, la France occupe une place de leader, dispensant
ses produits et ses prestations techniques à des pays comme
les Etats-Unis, le Japon, la Chine. Sa compétence en fait
un partenaire recherché pour les accords bilatéraux
de coopération et un animateur influent des grands projets
internationaux où s'esquisse le nucléaire du futur.
Dans ces instances, et au niveau plus global des stratégies
énergétiques concertées sur le plan mondial,
la France "nucléaire" est devenue un interlocuteur
dont la voix compte... bien au-delà de ce que pèsent
les maigres ressources énergétiques dont elle dispose
sur son territoire.
Une énergie "nationale" à quel
coût ?
Pour prix d'une indépendance électrique durablement
gagnée, la France n'a pas dû consentir au sacrifice
économique de payer plus cher son approvisionnement en kilowattheures
"nationaux". L'électricité tirée
de l'uranium s'est révélée en effet peu coûteuse
à produire. Quel que soit le mode de calcul retenu, le coût
de revient du kilowattheure s'est affirmé compétitif,
en France, par rapport aux coûts des kilowattheures gaz et
charbon. Evalué à 3,2 centimes(8) d'euro, le coût
de revient du kilowattheure nucléaire inclut, précisons-le,
les coûts de retraitement des combustibles, de stockage des
déchets, de démantèlement des centrales, ainsi
que les coûts de recherche supportés par EDF.
Ce faible coût de revient a permis de mettre à la
disposition de la collectivité nationale une électricité
bon marché, se situant dans la moyenne basse des tarifs pratiqués
dans l'Union Européenne. On peut dire ainsi que l'effort
nucléaire français, s'il n'a pas été
supporté par les contribuables, n'a pas davantage coûté
aux consommateurs. Bien au contraire : entre 1986 et 1996, EDF a
baissé de 19% les prix de vente de son électricité
et a poursuivi à hauteur de 14%, durant les cinq années
suivantes, cette diminution tarifaire.
Cette facture électrique resserrée a profité
aux ménages mais aussi aux entreprises qui voient, grâce
à elle, leur compétitivité renforcée.
Si l'on envisage le plus long terme, on constate que tous les paramètres
jouent dans le sens d'une compétitivité accrue de
l'électricité nucléaire. En premier lieu parce
que son coût de revient a pour caractéristique d'être
stable dans la durée. C'est principalement, comme on l'a
vu, un coût de main d'œuvre, quasiment insensible au
cours de l'uranium, qui n'en représente que 5%... alors qu'un
doublement du prix du gaz ou du pétrole accroîtrait
de 50% à 70% les coûts de revient des kilowattheures
correspondants. Indépendant des aléas des marchés,
le coût intrinsèquement stable du kWh nucléaire
signifie pour la France maîtrise et visibilité à
long terme sur les conditions économiques de la production
d'électricité(9).
Pour l'avenir, la perspective d'un parc en voie de complet amortissement
(il l'est aujourd'hui à plus de 50%) et l'éventuelle
prolongation de la durée de vie de certaines centrales laissent
prévoir une baisse très importante du coût de
revient du kilowattheure. Celui-ci est prévu à 1,2
centime d'euro pour une installation prolongée au-delà
de 40 ans de fonctionnement(10), dépenses de jouvence comprises
(soit une division par trois du coût de revient actuel). Sans
généraliser à l'ensemble du parc cette hypothèse
extrême, il faut noter que le coût du kilowattheure
produit par des centrales neuves entrant en service dans les années
2015/2020 est estimé à 2,7 centimes d'euros. Il ne
fait guère de doute qu'à un tel niveau, le nucléaire
accentuera son avantage économique par rapport aux énergies
fossiles dont la compétitivité future pourrait être
obérée par deux handicaps majeurs : le renchérissement
du gaz et du pétrole, qui apparaît inévitable
à l'horizon des prochaines décennies et la prise en
compte des coûts externes de la production d'électricité
: comme le montre une récente étude effectuée
par la Commission européenne(11) la prise en compte de ces
coûts - qui correspondent à la valeur monétaire
des dommages causés aux populations et à l'environnement
par les différentes sources électrogènes -
conduirait à un renchérissement de 25 à 100%
du coût total des kilowattheures issus des combustibles fossiles
alors que le coût de l'électricité nucléaire
resterait pratiquement inchangé. Si, comme il est vraisemblable,
les préoccupations environnementales conduisent dans la prochaine
période à des accords internationaux intégrant,
d'une manière ou d'une autre, ces coûts externes dans
le prix de revient des kilowattheures, l'avantage économique
du nucléaire s'en trouverait d'autant plus renforcé
et durablement établi.
Sûreté - environnement : avantages et contraintes
La notion de "coût externe" renvoie à la
démarche consistant à mesurer et à traduire
en termes économiques les dommages sanitaires et environnementaux
causés par les différentes sources de production d'électricité.
A cette aune, le nucléaire s'affirme - avec les énergies
renouvelables - comme un des modes de production électrique
les moins pénalisants. Il présente notamment la caractéristique
écologique majeure de ne rejeter à l'atmosphère
aucun gaz à effet de serre(12) ou autre polluant chimique.
En bref, les statistiques sur les rejets montrent que le nucléaire
a installé la France aux premiers rangs des pays industrialisés
(avec la Suède) où l'atmosphère est le moins
polluée par la production d'électricité.
Dans le domaine de la sécurité et de la santé
des personnes, les impacts de l'énergie nucléaire
se révèlent également limités, largement
inférieurs à ceux des énergies fossiles. L'accident
de Tchernobyl, très lié au contexte de l'Union Soviétique
de l'époque et à sa technologie, ne doit pas faire
oublier qu'en 40 ans d'exploitation, les centrales nucléaires
n'ont fait en France aucune victime, hormis des accidents de chantier
dans les phases de construction ou de très rares accidents
lors de l'exploitation minière de l'uranium. Par rapport
à la situation qui prévalait jusqu'au début
des années 1970, lorsque la France fabriquait une partie
de son électricité avec le charbon qu'elle allait
chercher dans ses mines au prix de victimes se comptant par milliers,
on mesure le chemin parcouru.
Il reste que le nucléaire impose à ses utilisateurs
de sérieuses contraintes. Une vigilance permanente est de
règle, depuis la conception jusqu'à l'exploitation
quotidienne des installations, pour écarter les risques de
dysfonctionnement et maîtriser les conséquences d'accidents
toujours possibles. La même vigilance est de mise pour assurer
la radioprotection des personnels et maintenir à des niveaux
acceptables les quantités de radioactivité relâchée
dans l'environnement sous forme d’effluents liquides ou gazeux.
Enfin, toute activité de production électronucléaire
laisse deux fardeaux en héritage :
- des déchets, certes de faible volume, mais qui nécessitent
des modes de conditionnement et de stockage rigoureux garantissant
leur innocuité pour le très long terme,
- les installations elles-mêmes, centrales ou usines du cycle
du combustible, qui, arrivées en fin de vie, doivent être
démantelées, laissant leur zone d'implantation exempte
de toute pollution radioactive.
L'ensemble de ces exigences impose la mise en place d'un système
de prévention, de contrôle et de traitement particulièrement
lourd et se devant de fonctionner sans défaillance. La France
l'a bâti progressivement et doit le gérer comme une
des composantes fondamentales de son effort nucléaire.
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La France nucléaire
dans le cours nouveau de la mondialisation énergétique |
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Volonté d'indépendance ; volonté de maîtriser
l'accès à la ressource énergétique dans
les meilleures conditions de disponibilité et de coût
: le choix électronucléaire français a obéi
à des considérations géopolitiques que l'on pourrait
dire traditionnelles.
Dans la mesure où chaque pays est naturellement amené
à défendre ses intérêts particuliers et
à jouer sa propre partition dans le concert mondial, ces critères
restent des moteurs fondamentaux de décision. Mais ils ne sont
plus les seuls. Car la menace du réchauffement climatique par
l'aggravation de l'effet de serre et la prise de conscience de l'épuisement
rapproché des combustibles fossiles ont conduit, depuis une
dizaine d'années, à la mondialisation de la question
énergétique. Celle-ci s'appréhende aujourd'hui
comme un enjeu planétaire invitant les acteurs étatiques
à raisonner non plus seulement en fonction de leur situation
propre, mais aussi selon une démarche collective élargie
à l'ensemble de la communauté humaine. Au-delà
des particularismes nationaux
Cette démarche est orientée par deux nécessités
fondamentales :
- celle de réduire les émissions de gaz à effet
de serre - notamment les émissions de gaz carbonique - largement
imputables à la production d'énergie par le charbon,
le gaz et le pétrole. L'engagement de ce projet s'est concrétisé
par l'adoption, en 1997, du protocole de Kyoto auquel la France
est partie prenante. Outre des économies d'énergie,
cela implique une limitation du recours aux trois grandes sources
fossiles qui fournissent aujourd'hui 80% de l'énergie consommée
dans le monde. Cette limitation renvoie à l'autre volet de
la démarche, à savoir la nécessité d'assurer
la gestion économe d'une ressource rare : au rythme actuel
de consommation, les réserves connues de pétrole et
de gaz seront en voie d'épuisement vers les années
2050 et celles de charbon dans deux siècles. Il n'est plus
envisageable de continuer de puiser inconsidérément,
sans égard pour les générations suivantes,
dans ce capital énergétique non renouvelable.
Parallèlement à ces restrictions nécessaires,
l'impératif s'impose de produire des quantités de
plus en plus massives d'énergie - et notamment d'électricité
- pour répondre aux besoins induits par la croissance démographique
et réduire les criantes inégalités de consommation
entre Nord et Sud.
C'est en ces termes, commandés par des préoccupations
environnementales, stratégiques et sociales que se pose aujourd'hui,
au-delà des intérêts nationaux, le problème
de l'approvisionnement en énergie. Ce nouveau positionnement
appelle au développement des deux grandes sources d'énergie
non émettrices de CO2 : le nucléaire et les énergies
renouvelables (ENR)(13) qui couvrent aujourd'hui respectivement
6,5% et 8% (hors biomasse) de la demande énergétique
mondiale. Dans ce contexte, le choix nucléaire français
voit sa justification renforcée. Elaboré il y a trente
ans dans une logique d'indépendance nationale, il se révèle
aujourd'hui en concordance avec les scénarios du futur défrichant
les voies possibles d'un "développement durable".
Cette perspective implique notamment que les pays industrialisés
accroissent la part du nucléaire - une énergie qu'ils
maîtrisent techniquement et économiquement - dans leurs
systèmes de production d'électricité. Cela
permettrait d'économiser les ressources fossiles et de les
rendre plus disponibles et moins chères pour les pays défavorisés
dont un des problèmes majeurs obérant le développement
est l'accès à l'énergie.
Dans tous les cas, la perspective vraisemblable d'une relance du
nucléaire au niveau mondial - tout au moins dans les pays
du "Nord" et dans les grands pays en voie d'industrialisation
comme l'Inde ou la Chine - outre qu'elle contribuerait à
réduire les tensions géopolitiques sur les marchés
de l'énergie, ne pourrait que conforter la situation française,
tant sur le plan politique que sur le plan commercial. Forte de
son expérience et disposant de toute la gamme des technologies
dans un secteur où son savoir-faire est internationalement
reconnu, la France "nucléaire", légitimée
dans son choix précurseur, se positionnerait en acteur majeur
de la relance annoncée.
La France et les nouveaux objectifs énergétiques
européens
Parallèlement à ce scénario intéressant
le moyen terme, l'internationalisation de la question énergétique
telle qu'elle se décline au niveau de l'Union Européenne
appelle de nouveaux objectifs et de nouveaux comportements de la
part des Etats membres. L'accent est mis sur deux orientations essentielles
: diminuer la dépendance énergétique de l'Union
qui est aujourd'hui de 50% et qui pourrait atteindre 70% d'ici 30
ans faute d'interventions appropriées ; diminuer les émissions
de gaz à effet de serre en développant les énergies
renouvelables et en repensant l'avenir de l'énergie nucléaire
qui est aujourd'hui la première source d'électricité
en Europe. Cette stratégie, explicitée en l'an 2000
dans un "Livre Vert" présenté par la Commission,
est appelée à se déployer alors que se met
en place - autre orientation fondamentale de la politique énergétique
de l'UE - un grand marché intégré du gaz et
de l'électricité. Inauguré fin 2002, ce marché
sera ouvert en 2004 pour l'ensemble des consommateurs non résidentiels
et en 2007 pour chaque particulier.
Jusqu'à ces dernières années, la France a géré
son approvisionnement électrique en relative autonomie par
rapport à l'ensemble européen. Cette logique d'isolement
le cède aujourd'hui à une logique d'intégration,
installant la France, comme les autres Etats membres, en acteur
du destin communautaire. De ce point de vue, au regard des objectifs
fixés par l'Union, la France fait figure de "bon élève"
de la classe européenne : avec ses 63 000 mégawatts
électriques de capacité nucléaire installée,
elle contribue fortement à réduire la dépendance
communautaire à l'égard des approvisionnements extérieurs
et concourt à la limitation des rejets de gaz à effet
de serre. Lorsqu'il s'agira, à partir des années 2010/2020,
de remplacer les centrales au charbon et nucléaires existantes,
la poursuite des objectifs européens devrait conduire, en
bonne logique, à un renforcement de la part du nucléaire
dans le bouquet énergétique de l'Union. Mais les décisions
récentes de certains Etats membres, tels l'Allemagne et la
Belgique, de "sortir du nucléaire" et les fortes
réticences qui se manifestent dans les instances communautaires
à l'encontre de cette forme d'énergie entachent l'avenir
d'une incertitude récurrente. On touche ici à la fragilité
fondamentale du dossier nucléaire : si cette industrie a
su mettre en place à tous les niveaux - y compris pour la
gestion des déchets - les conditions techniques garantissant
une sûreté de fonctionnement satisfaisante, elle continue
de se heurter au problème de son acceptation par le public,
plus particulièrement en Europe. Que cette méfiance
s'estompe, sous l'effet des nécessités stratégiques
et environnementales, et la France s'affirmera tout naturellement
comme un pays moteur de la relance nucléaire européenne,
mettant à la disposition de ses partenaires la vaste panoplie
de ses compétences techniques. Mais il se pourrait aussi,
à l'inverse, que la France soit conduite à faire fructifier
ses acquis nucléaires pour son propre compte dans un espace
européen réfractaire à toute avancée
significative et concerté de l'atome civil. Pour surmonter
ce relatif isolement, elle s'efforcerait d'intensifier ses coopérations
- comme elle l'a déjà entrepris - avec les autres
grands espaces nucléaires que sont l'Asie et l'Amérique
du Nord.
Un acteur influent aux rendez-vous du futur
Dans tous les cas, la France continuera de bénéficier,
à horizon prévisible, de son choix nucléaire,
qui lui garantit un approvisionnement en électricité
sûr, compétitif et non polluant. Dans le cadre des
projets internationaux destinés à la mise au point
des réacteurs du futur, elle est appelée à
tenir un rôle important. Ces réacteurs dits de "quatrième
génération" et leur cycle du combustible associé
devraient pouvoir être déployés à partir
des années 2030/2040. Répondant à de hauts
niveaux d'exigence en matière de sûreté, de
gestion des déchets, de compétitivité économique,
de non-prolifération, ils visent bien sûr à
la production d'électricité mais pourront également
s'adapter à d'autres applications, comme la production d'hydrogène
ou le dessalement de l'eau de mer. Le forum Génération
IV, créé en 2000 à l'initiative des Etats-Unis
et qui regroupe dix pays(14), - dont la France - est l'instance
la plus en pointe dans ces recherches. Le forum a sélectionné,
pour faire l'objet d'études poussées et éventuellement
de mises au point définitives, six concepts de réacteurs,
dont des systèmes surgénérateurs capables d'utiliser
l'uranium avec un meilleur rendement et d'en faire une source pratiquement
inépuisable d'énergie. La France, qui possède
un bon acquis expérimental dans cette filière(15),
y travaille plus particulièrement. Disposant par ailleurs,
avec l'EPR(16), d'un réacteur de génération
3 appelé à prendre le relais des centrales actuellement
en service et pouvant être mis en chantier immédiatement,
elle est en situation, forte de son acquis nucléaire, d'aborder
les rendez-vous énergétiques du 21ème siècle
en acteur influent.
(1) En 1973, la part
des différentes énergies dans la production d'électricité
en France s'établit ainsi : pétrole : 39% ; charbon
: 16% ; hydraulique : 27% ; nucléaire : 8% ; autres : 10%.
(2) La filière
française uranium naturel/graphite gaz (UNGG) mise au point
par le CEA et dont relevaient les premières centrales construites
dans les années soixante a été écartée
en 1969 au profit de la filière à eau sous pression,
la plus développée dans le monde.
(3) Areva réunit
depuis 2001 les activités de Cogema et de Framatome ANP,
respectivement spécialisés dans le cycle du combustible
et les réacteurs et services nucléaires. Le groupe
s'affiche en leader mondial de l'industrie nucléaire, avec
50 000 collaborateurs répartis dans plus de 30 pays. Areva
rassemble également des sociétés de premier
plan dans le domaine de la connectique.
(4) La France a constitué
également des stocks de plutonium, autre matière énergétique
contribuant à l'alimentation partielle des réacteurs
actuels (mélangée à l'uranium dans les combustibles
MOX) et capable d'assurer les besoins des réacteurs surgénérateurs
au cas où cette filière viendrait à être
industriellement développée.
(5) Un gramme d'uranium
fissile produit la même quantité d'énergie que
2,4 tonnes de charbon.
(6) 1 terawattheure
= 1 milliard de kilowattheures
(7) En 1989, 1990
et 1991, la balance commerciale française était déficitaire
de 8,6 ; 9,8 ; 4,8 milliards d'euros. A partir de 1992, on enregistre
des soldes positifs (6,3 milliards d'euros cette année).
En 2000, 2001 et 2002, les excédents ont été
de 19,8 ; 3 ; 10 milliards d'euros.
(8) C'est la valeur
admise à l'heure actuelle, établie par les services
du Ministère de l'Economie des Finances et de l'Industrie.
Pour cause de concurrence internationale, EDF, ainsi que les autres
exploitants nucléaires européens s'abstiennent de
tout communication précise sur leurs coûts de production.
(9) Même si
les coûts réels futurs du démantèlement
des centrales et du stockage des déchets se révélaient
nettement supérieurs aux prévisions, la faible incidence
de ces deux postes dans le coût de revient du kWh nucléaire
n'entraînerait qu'une hausse très limitée de
celui-ci.
(10) Estimation établie
par la Direction de la Prévision - Ministère de l'Economie,
des Finances et de l'Industrie.
(11) Etude externe
- External Costs of Energy - publiée en 1998 par la Commission
Européenne. L'OCDE conduit également des travaux sur
les coûts externes de la production d'électricité.
(12) ... sauf des
quantités tout à fait marginales pendant la construction
des centrales et la fabrication des combustibles.
(14) Sont membres
du Forum Generation IV : L'Afrique du Sud, l'Argentine, le Brésil,
le Canada, les Etats-Unis, la France, le Japon, la République
de Corée, la Suisse, le Royaume-Uni.
(13) Sous le vocable
d'énergie renouvelable, on range essentiellement les énergies
hydraulique, solaire, éolienne, géothermique ainsi
que la biomasse.
(15) La France exploite
le réacteur surgénérateur Phenix, à
Marcoule. Une décision du gouvernement Jospin a mis fin -
on peut le regretter - à l'exploitation du réacteur
surgénérateur de grande taille Superphénix,
à Creys-Malville. Celui-ci est en cours de démantèlement.
(16) European Pressurized
water Reactor : réacteur mis au point dans le cadre d'une
coopération franco-allemande Framatome / Siemens KWU.
.
| Revue
Française de Géopolitique N°2/2004
"Géopolitique de l'énergie"
|
Introduction
- Géopolitique du pétrole et de l'énergie
au XXIe siècle
Jean-Pierre Favennec
|
Le
défi énergétique pour la France
- Une géopolitique mondiale de l'énergie et
un plan stratégique pour la France
Pascal Renardet
- La France et le choix électronucléaire,
une approche géopolitique ,
Francis Sorin
|
Énergie
et Union européenne
- Les rapports de force autour de l'énergie en Europe
Grégory Houillon
- Le programme Inogate de l'Union européenne
Jacques Walch
|
Énergie
et Russie
- Gazprom dans la géopolitique russe
Viatcheslav Avioutskii
- Hydrocarbures et politiques extérieure
et intérieure russes : outil de coopération
et de coercition
Cyrille Gloaguen
- Les oligarques contre la Russie
Aymeric Chauprade
|
Énergie
et Chine
- L'hydroélectricité en Chine: nouvelle politique
énergétique et enjeu hydropolitique
Valérie Rivière
|
Énergie
et Afrique
- Une nouvelle géopolitique du pétrole en Afrique
Aymeric Chauprade
|
Routes
de l'énergie
- Géopolitique du transport maritime des hydrocarbures
: le cas du sud-est asiatique
Éric Frecon, Francis Lepoittevin
|
Réflexion
sur l'avenir du dernier géant pétrolier indépendant
au Moyen-Orient
- L'Iran à la croisée des chemins
Frédéric Tellier
|
Géopolitique
et écologie
- Des conséquences géopolitiques à prévoir
du désastre écologique
Aymeric Chauprade
|
Notes
de lecture
Pierre-Emmanuel Barral, Jacques Saint-Pierre,
Philippe Wodka-Gallien
Annexe de l'article "Le défi énergétique
de la France", de Pascal Renardet
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