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LES CANCERS DE
LA THYROIDE DUS A L'ACCIDENT DE TCHERNOBYL
par Yvon GRALL1,
Bernard LEROUGE (avril 2004)
MM. Grall et Lerouge sont membres du GR21
(Groupe de réflexion sur l'énergie et l'environnement
au XXIème siècle de la SFEN)
Ce
document s’appuie sur les données de l’UNSCEAR
(United Nations Scientific Committee on Effects of Atomic Radiations),
sur le texte d’une conférence donnée le 6/11/03
à HEC par le Pr. André Aurengo, Chef du Service de
Médecine Nucléaire à la Pitié-Salpêtrière
(qui y a soigné une trentaine d’enfants ukrainiens
souffrant de cancers de la thyroïde), sur l’article de
Florent de Vathaire dans la revue « Contrôle »
de janvier 2004 et sur diverses interventions faites lors du récent
colloque « Nucléaire et Santé » (Paris,
le 15/1/04), notamment celle du Pr. Wémeau, président
du Groupe de Recherche sur la Thyroïde.
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Dans l'ex-URSS |
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En 1990, trois à quatre ans
après l’accident de Tchernobyl (26/4/86), apparaissaient
au Belarus et en Ukraine des cancers de la thyroïde chez de
tout jeunes enfants. Or, ces cancers sont très rares à
cet âge (1 par an et par million d’habitants en temps
normal). En l’an 2000, on pouvait dénombrer environ
2 000 cas chez des personnes jeunes, habitant dans les Etats de
l’ex-URSS affectés par les retombées. Au moment
de l’accident, 98% d’entre elles avaient moins de 10
ans et 80% moins de 5 ans. L’épidémie n’est
pas terminée et dans l’état de nos connaissances
sur le sujet, on peut s’attendre à environ 5 000 cas
sur une durée de 40 ans.
Heureusement, ces cancers n’ont conduit qu’à
un petit nombre de décès, malgré des conditions
de dépistage et de soin parfois difficiles à assurer
: par exemple, sur 1152 enfants opérés (le plus souvent
par thyroïdectomie totale) et bien suivis par la suite, on
note après 10 ans un taux de survie globale spécifique
de 99.6%.
Ces cancers radio-induits sont clairement attribuables à
l’absorption d’isotopes radioactifs de l’iode
émis par la centrale, soit par inhalation soit par ingestion
de produits frais contaminés, notamment lactés : essentiellement
I-131 (demi-vie 8 j), mais aussi I-132 (demi-vie 2,3 h) et I-133
(demi-vie 20,8 h). Aux environs de la centrale, l’I-132 n’a
causé que 20% de la dose, mais son débit de dose,
qui joue probablement un rôle essentiel dans l’apparition
des cancers a été beaucoup plus élevé(2).
L’iode se concentre dans la thyroïde qui reçoit
une dose près de 2 000 fois plus forte que le reste du corps
(350 mGy par MBq d’iode à la thyroïde, contre
20 mGy pour le reste du corps). La situation est plus grave chez
l’enfant car la thyroïde est plus petite et plus sensible
au phénomène de la cancérogénèse
(pour une même quantité de radioactivité, la
thyroïde du nouveau-né reçoit une dose environ
10 fois supérieure à celle de l’adulte : par
exemple, à partir du 3ème mois de grossesse,
le fœtus dont la thyroïde devient fonctionnelle reçoit
1 Gy par MBq d’iode ingéré par sa mère.
Du fait du retard avec lequel de nombreuses enquêtes ont été
faites, on n’a qu’une idée très approximative
de la dose qu’ont reçue les enfants. Un certain consensus
a conduit à penser que 3000 enfants (17 000 selon d’autres
sources !) ont reçu une dose supérieure à 1
Gy à la thyroïde et 500 (ou 4 000 selon d’autres
sources !) plus de 10 Gy. Un facteur aggravant a été
la carence chronique en iode des habitants de la région,
rendant leur thyroïde plus réceptive à l’iode
reçue. Pour minimiser les effets potentiels de l’accident,
il eut fallu faire absorber à la population et notamment
aux enfants et aux femmes enceintes, dès l’annonce
de l’accident, des pastilles d’iode ou des produits
iodés. Mais la consigne ne fut donnée (et encore moins
suivie) que partiellement, et avec retard. En revanche, cette mesure
fut prise à temps en Pologne où l’on ne constata
aucune augmentation détectable de ces cancers de l’enfant.
Rappelons que rien de tel n’est apparu chez les adultes comme
on le verra plus loin.
Bien que les cancers thyroïdiens soient peu apparus chez les
survivants d’Hiroshima et Nagasaki, le risque potentiel est
connu depuis longtemps et des filtres à iode de grande efficacité
sont installés à la sortie des circuits de ventilation
de toutes les installations nucléaires. C’est aussi
pour minimiser ce risque, lors de scénarios d’accidents
graves exceptionnels incitant à dépressuriser partiellement
l’enceinte, qu’à la demande formelle de l’ex-Service
Central de Protection des Rayonnements Ionisants (que dirigeait
alors le Pr. Pellerin), des filtres à sable ont été
installés en supplément sur tous les REP, capables
de retenir plus de 90% des iodes et césiums qui seraient
alors relâchés.
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La situation en France |
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C’est dans la soirée
du 30 avril 1986 que des masses d’air contaminées en
provenance de Tchernobyl (improprement appelées « nuage
») ont atteint la France par le Sud-Est et l’Est, commençant
à contaminer le sol de notre pays de manière très
irrégulière, selon la topographie et la pluviosité
locale.
L’annonce de cette arrivée a été faite
aussitôt (télex du SCPRI à l’AFP du 30/4
à 24.00). Les experts ont considéré et déclaré
que les risques encourus étaient très faibles vu l’éloignement
du lieu de l’accident entraînant à la fois une
dispersion dans l’espace des radio-nucléides et la
disparition dans le temps de ceux à vie courte comme l’I-132
(et dans une moindre mesure l’I-133). Le gouvernement a suivi
leurs recommandations et n’a pris que de très rares
mesures d’interdiction vis-à-vis des produits alimentaires
produits sur notre sol(3). L’apparente absence
de réaction officielle, contrastant avec l’attitude
de certains gouvernements étrangers (dont certaines régions
étaient davantage touchées que notre pays) a choqué
les partisans d’un principe de précaution conçu
de manière radicale, qui considèrent que toute irradiation,
aussi minime soit-elle, a une probabilité non nulle d’induire
un cancer (en application d’une « relation linéaire
sans seuil » toujours fortement contestée au plan scientifique).
Ultérieurement, des cartes de la contamination surfacique
de la France ont été dressées après
de nombreuses mesures (non de l’iode qui a disparu mais du
césium-137 résiduel dont le comportement est proche)
ou des estimations(4). On peut en déduire des
doses pour la population mais, même avec des hypothèses
pessimistes de consommation(5), nous restons en France
cent à mille fois en dessous des valeurs
estimées dans les régions les plus touchées
de l’Ukraine ou du Belarus, et vraiment dans le domaine dit
des « faibles doses ». Or ce domaine est bien connu
dans le monde médical où des études très
précises, portant sur des effectifs suffisamment importants,
ont démontré qu’il n’y avait pas d’augmentation
significative du cancer thyroïdien de l’enfant en dessous
d’une dose de 100 mGy délivrée à la thyroïde
(Méta-analyse d’E. Ron).
La contestation, qui a parfois pris une tournure politique, s’est
appuyée sur l’augmentation régulière
du nombre de cancers de la thyroïde répertoriés
en France, qui est indiscutable.
Cancers thyroïdiens
en France 1975-1995
Or, comme le montre la figure ci-dessus (Source : Institut
de Veille Sanitaire), cette augmentation est continue depuis
que des données existent (1975), donc bien avant l’accident
de Tchernobyl. Certes le nombre de cancers déclarés
augmente (ils représentent à peu près 1% des
cancers français), touchant deux à trois fois plus les
femmes que les hommes, mais en même temps la mortalité
correspondante a tendance à diminuer. Comment cela
s’explique-t-il ?
La raison principale évoquée par les endocrinologues
et les médecins nucléaires tient au progrès
du dépistage : l’augmentation correspond à
l’essor des techniques échographiques. Autrefois, pour
dépister un cancer, il fallait qu’il fasse à peu
près 1cm de diamètre, alors que l’échographie
permet de le déceler maintenant à partir de 2 mm. D’autre
part, la pratique a changé et les médecins examinent
la thyroïde de leurs patients plus souvent qu’auparavant.
Bien sûr, cette technique et cette pratique ne sont pas propres
à la France et dans tous les pays développés,
comme les Etats-Unis et le Canada, qui n’ont pas été
affectés par les retombées de Tchernobyl, on peut retrouver
les mêmes effets et relever la même augmentation régulière
des cancers détectés.
Or, chez l’adulte, plusieurs études convergentes montrent
que la pathologie cancéreuse de type médullaire a une
extrême prévalence, c’est à dire qu’environ
40% des adultes ont des nodules suspects dans la thyroïde au-delà
de 40 ans, et 50% au-delà de 60 ans. De surcroît, les
cancers thyroïdiens occultes (de véritables petits cancers
qui ne se développeront pas), existent chez
6 à 28% des adultes, qui l’ignorent. Rien qu’en
région parisienne, il y en a bien un million ! Quand on cherche
des cancers, on en trouve, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’existaient
pas auparavant.
S’il y avait eu un effet Tchernobyl, il aurait dû être
plus net dans les départements français les plus touchés.
Or, dans le Bas-Rhin qui a été l’un des plus contaminés
le nombre de ces cancers a doublé depuis 1986, alors que dans
le Calvados, pratiquement épargné par la contamination,
leur nombre a dans le même temps, quadruplé ! Ce qui
est mis là en évidence, c’est la différence
des efforts de dépistage et peut-être la meilleure précision
des relevés épidémiologiques, et non un phénomène
pathologique particulier.
Enfin, un effet Tchernobyl aurait dû entraîner une augmentation
significative des cancers thyroïdiens exclusivement chez les
enfants, car chez l’adulte la thyroïde, dont les cellules
se multiplient peu, est particulièrement radio-résistante
et l’on n’a jamais constaté d’augmentation
du risque de cancer thyroïdien aux doses thérapeutiques
(très supérieures aux retombées de Tchernobyl
en France, les études ayant porté sur 45 000 personnes
ayant subi un traitement par radio-éléments).
L’un des registres les plus anciens et les mieux tenus est celui
de Champagne Ardenne. Il montre que dans cette région, le nombre
de cancers de la thyroïde apparaissant chez les enfants (0 ou
1 par an) n’a pas varié depuis vingt ans. La même
constatation a été faite ultérieurement en Franche
Comté.
De plus, quand on analyse les caractéristiques des très
rares cas de cancers de la thyroïde de ces enfants, on ne retrouve
pas les réarrangements chromosomiques trouvés dans 75%
des cas de cancer radio-induit chez l’enfant tels qu’on
les a constatés en Ukraine et au Belarus.
En conclusion, tous les spécialistes s’accordent
pour considérer que les retombées de l’accident
de Tchernobyl n’ont pu causer aucun cancer supplémentaire
de la thyroïde en France(6).
Cependant, plus de 400 personnes souffrant d’un cancer de
la thyroïde ont porté plainte contre l’Etat français,
coupable selon elles (ou plutôt selon l’association
qui les recrute) de ne pas avoir pris de mesures de protection suffisantes
en mai 1986. Or l’âge de la plupart de ces patients
ne correspond en rien à celui où existe une radio-sensibilité
(0 à 15 ans en 1986) !
On ne peut donc que s’interroger sur les fondements d’une
telle plainte et souhaiter que les faits précis rapportés
ci-dessus soient largement diffusés auprès des médias,
du corps médical et du public afin de dissiper les inquiétudes
et les craintes nées d’une information encore très
insuffisante sur ce sujet.
_________________________________________________________
(1) Yvon Grall, ancien chef du service de médecine
nucléaire de l’hôpital Lariboisière. Bernard
Lerouge, président du GR
21 (Groupe de réflexion sur l’énergie et
l’environnement au XXIème siècle de la SFEN)
(2)Les débits de dose sont en rapport inverse des demi-vies
: quand on reçoit 1 mGy d’I-131, cela ne correspond
qu’à un débit de dose de 5 millionièmes
de Gy/h, soit 10 fois le débit de dose naturelle ; en revanche,
1 mGy d’I-132 correspond à un débit de dose
de 400 mGy/h.
(3) des restrictions et contrôles furent décidés
vis à vis des produits importés de l’est de
l’Europe. Des limites de contamination furent adoptées
à Bruxelles après plusieurs réunions.
(4) Diverses cartes ont été publiées par l’IRSN.
Le Pr. Aurengo a été chargé par le gouvernement
précédent et l’actuel gouvernement de présider
un groupe de travail chargé d’étudier la cohérence
des différentes sources de données existantes, à
modéliser la contamination du territoire en 1986 et d’en
déduire les doses et les risques correspondants pour la population
française. Au 21/3/04, ce groupe n’avait pas encore
remis son rapport.
(5) La publication la plus récente propose les valeurs suivantes
dans les régions de l’Est de la France supposées
contaminées à 45 000 Bq/m2 :1,9 mSv pour le nourrisson
(<6 mois), 7,9 mSv de 7 mois à 4 ans, 4,5 mSv de 5 à
9ans et 2,5 mSv pour l’enfant de 10 à 14 ans.
(6) Pas plus d’ailleurs que dans les autres pays d’Europe.
L’application stricte de l’hypothèse d’une
« relation linéaire sans seuil » ne conduirait
qu’à une vingtaine de cas maximum (étude InVS-IRSN)
soit une valeur inférieure aux variations statistiques habituelles
attendues dans ce type d’étude. 
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