ACCIDENT DE TCHERNOBYL : DOSSIER 16 ANS APRÈS

 

Rapporteur : Bernard LEROUGE

Ce dossier a été élaboré par le GR 21 (Groupe de Réflexion Énergie / Environnement du XXIè siècle) qui réunit, au sein de la Société Française d'Energie Nucléaire (SFEN), des cadres retraités aux multiples compétences qui réfléchissent en commun et en toute indépendance aux questions relatives à l'énergie et à l'environnement.

Ce texte reprend celui du dossier établi en mai 2001 (15 ans après), en l'actualisant ou en apportant des compléments. Les modifications portent essentiellement sur la présentation générale, les § 1.1 - 3.9 - 4.2 - 4.4 - 4.5 et la bibliographie.

 

PRÉSENTATION GÉNÉRALE

Le 26 avril 1986, à 01.23.40 du matin (heure locale) survenait dans un réacteur électronucléaire de forte puissance de la centrale ukrainienne de Tchernobyl (dans l'ex-URSS) le pire accident que cette forme d'énergie ait connu.

Cette catastrophe dont les multiples conséquences sanitaires, économiques et sociales, directes ou indirectes, ont affecté l'Ukraine, la Biélorussie et la Fédération de Russie ont eu bien d'autres répercussions nationales et internationales : sans doute a-t-elle achevé de convaincre Mikhaïl Gorbatchev, au pouvoir depuis un an, d'accélérer les réformes de l'URSS (perestroïka, glasnost); mais le monde entier, déjà ébranlé par l'accident de la centrale de Three Mile Island survenu sept ans plus tôt, s'est à nouveau interrogé sur les risques que faisait courir l'énergie nucléaire, et dans nombre de pays européens sous le vent des retombées radioactives, l'émotion et l'inquiétude des populations ont conduit plusieurs gouvernements à réviser considérablement leurs programmes.

Pris de court, et sans information directe en provenance de l'URSS durant les quatre mois qui ont suivi, les experts des pays occidentaux ont eu beaucoup de mal à donner à chaud des réponses satisfaisantes aux questions des médias, d'autant que certains problèmes nouveaux, par exemple sur l'évolution de la contamination de l'environnement, se posaient à eux. Actuellement, les conséquences sanitaires de l'accident dans les pays les plus affectés font encore l'objet de polémiques hors des cercles restreints de spécialistes, et les estimations les plus fantaisistes circulent sur le nombre réel de victimes déjà recensées ou de personnes "potentiellement condamnées". En France, nombreux sont ceux qui sont convaincus que notre pays a réellement souffert des retombées constatées sur notre sol.

Il y a, il est vrai, de réelles difficultés à connaître précisément les effets de la catastrophe, du fait que ces effets, s'ils existent, sont dans de nombreux cas masqués par les occurrences spontanées de même nature. C'est notamment le cas tant pour les "liquidateurs1" que pour les populations concernées en Ukraine, Belarus et Russie, pour les leucémies et cancers autres que ceux de la thyroïde; c'est également le cas en France pour les cancers de la thyroïde. Les études épidémiologiques sont impuissantes à discerner les pathologies provoquées par les rayonnements parmi l'ensemble des pathologies observées2. Comment s'étonner, dans ces conditions, que certains attribuent à la catastrophe toutes les pathologies, alors que d'autres considèrent qu'on ne peut rien lui attribuer ?

Il existe cependant un domaine où le "bruit de fond" ne masque pas les conséquences de la catastrophe : il s'agit des cancers de la thyroïde des enfants nés avant l'accident dans les régions du Belarus, de l'Ukraine et de la Russie ayant subi de fortes retombées d'iode radioactif. Ces cancers d'enfants sont normalement rares, alors qu'une épidémie est apparue dans ces régions au bout d'un temps de latence de quatre années et se poursuit encore aujourd'hui. Selon le Comité Scientifique des Nations Unies sur l'effet des Rayonnements Atomiques (nous utiliserons le sigle anglais UNSCEAR3), ces cancers sont bien recensés et on en aurait dénombré 1800 à fin 1998. Une autre organisation internationale, le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires4 (en anglais OCHA) a cependant publié, début 2000, un communiqué faisant état de plus de 11 000 cas, sans indiquer ses sources ; ce chiffre a été abondamment repris par les médias et le président de l'UNSCEAR s'est ému auprès du Secrétaire Général des Nations Unies d'une telle information, infondée selon lui5. Autant des opinions différentes pouvaient s'expliquer lorsque les effets de la catastrophe étaient indiscernables du bruit de fond, autant elles ne s'expliquaient pas dans ce cas ci. M.Kofi Annan a alors décidé d'organiser à Kiev, du 4 au 8 juin 2001, une troisième conférence sur les " effets sanitaires de l'accident de Tchernobyl ", en y convoquant des représentants de l'UNSCEAR, de l'OCHA, de L'Agence Internationale de l' Energie Atomique (AIEA) et de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), aux côtés d'organismes compétents des trois républiques concernées de l'ex-URSS6. Nous ferons part dans ce dossier des conclusions de cette dernière conférence.

A plusieurs reprises, la dernière en 1996, la SFEN a tenté de trier dans les informations données par les médias "le vrai, du faux et de l'incertain7" . Notre objectif ici est de rassembler et condenser du mieux possible les informations disponibles sur les causes et conséquences de cet accident en renvoyant le lecteur à des rapports plus détaillés et bien documentés. Nous nous appuierons essentiellement sur les rapports de l'UNSCEAR, dont celui d'avril 2001, les conclusions de la conférence de Kiev, les bilans publiés par l'IPSN (aujourd'hui IRSN), les rapports du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) et de l'Institut de Veille Sanitaire (InVS), ainsi que sur des informations transmises par des médecins français en contact avec leurs homologues des pays contaminés8.

La prudence s'impose. La validation des données scientifiques, étape obligée de la connaissance des faits, est mal comprise de l'opinion. Ces données, matière première de la théorie scientifique sont acquises lentement, vérifiées, évaluées par les pairs, confrontées au doute systématique et organisées dans un ensemble cohérent par un jeu d'hypothèses annoncées9. Les scientifiques condamnent de manière stricte toute manipulation dans l'acquisition du fait expérimental (ou épidémiologique) qui sera transformé en donnée scientifique : ce point très sensible est l'occasion régulière de procès faits aux auteurs indélicats. Ces caractéristiques opposent évidemment la connaissance scientifique, résultat d'une procédure universelle, à l'information, qui n'obéit qu'à la bonne foi de ses auteurs dans les cas les plus favorables.

Le présent document est divisé en quatre parties.
- la première traite de l'accident proprement dit en s'étendant sur son déroulement et ses causes,
- la seconde rappelle les rejets de radioactivité, les contaminations, les évacuations de la population et les doses qui en ont découlé dans l'ex-URSS,
- la troisième expose les conséquences sanitaires connues à ce jour dans les pays de l'ex-URSS,
- la dernière a trait aux conséquences constatées dans d'autres pays d'Europe et particulièrement en France (contaminations, irradiations, risques sanitaires). Les problèmes de communication rencontrés dans le passé sont évoqués.

L'annexe rappelle les notions principales de radioprotection utiles à la compréhension du texte (définitions, unités, effets des rayonnements, niveaux d'irradiation courants).



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1 On a appelé "liquidateurs" (terme d'origine française utilisé en russe) les divers civils et militaires intervenus sur le site après l'accident pour divers travaux d'assainissement.
2 Voir à ce propos la publication de l'Institut de Veille Sanitaire (InVS) et de l'Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire (IPSN) de décembre 2000.
3 Ce comité, créé en 1955 pour analyser les effets sanitaires des essais atomiques aériens, a étendu son champ de compétence aux rejets radioactifs de toutes natures. Il réunit actuellement des scientifiques de haut niveau de 21 pays et s'appuie sur l'expertise de centaines d'experts.
4 Le rapport de ce Bureau a pour objectif de récolter des fonds pour financer un programme d'aide aux territoires les plus contaminés.
5 Lettre du 8 juin 2000.
6 D'autres experts ont également participé aux travaux, notamment Margot Tirmarche de l'IPSN.
7 Comment rester sans réaction devant les excès de certaines émissions de télévision! Que l'on puisse, par exemple, présenter des photos bien connues de fœtus en bocaux, victimes de la thalidomide, pour les imputer à Tchernobyl est scandaleux et devrait pouvoir être sanctionné. De même, l'émission du 12/10/2001 sur FR3, "Tchernobyl, autopsie d'un nuage" a suscité les réactions indignées de sept sociétés savantes, compétentes en radiologie et biophysique.
8 Citons aussi les diverses communications du 4ème colloque "Nucléaire et Santé" (25 janvier 2001).
9 L'annexe G du rapport de l'UNSCEAR (expositions et effets de l'accident de Tchernobyl) comporte plus de quatre cents références.