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C'est par le journal télévisé du lundi 28 avril 1986 que chacun
prit connaissance en France d'un accident nucléaire survenu sur
une installation soviétique. Le matin même, des détecteurs de radioactivité
à l'entrée des centrales nucléaires suédoises avaient donné l'alerte
: les employés étaient contaminés.
Le soir même, l'agence TASS reconnaissait l'existence d'un grave
accident et précisait son origine : le réacteur n° 4 de la centrale
de Tchernobyl.
Le 29 avril, le Service Central de Protection contre les Rayonnements
Ionisants (SCPRI32)
dépendant du Ministère de la Santé faisait procéder à des prélèvements
d'air par des avions de ligne survolant le nord de l'Allemagne et
communiquait à l'Agence France Presse la composition des gaz radioactifs
présents dans les couches atmosphériques traversées. Dès lors, le
devenir des masses d'air contaminées, appelées improprement "nuage33"
de Tchernobyl, allait passionner et inquiéter l'opinion, d'autant
que des vents variables d'un jour à l'autre allaient disperser dans
différentes directions des émissions qui ne furent maîtrisées qu'au
bout de dix jours.
La France fut affectée par des produits radioactifs émis le 27
avril, qui parvinrent sur ses frontières du sud-est puis de l'est
dans la nuit du 29 au 30, soit quatre jours après l'accident. Ils
furent détectés par le réseau national de balises du SCPRI, les
stations météo des centres du CEA et des centrales EDF, ainsi que
par diverses autres stations (Monaco par exemple). Le 30 avril à
minuit, le SCPRI envoya à l'AFP un communiqué indiquant "sur
certaines stations du sud-est une légère hausse de la radioactivité
atmosphérique, non significative pour la santé publique", ce
qui fut rapporté par la presse du 2 mai. Il régnait alors en Europe
et sur la France un régime instable de courants atmosphériques et
les particules radioactives lessivées par des pluies locales se
déposèrent en formant des taches radioactives irrégulières dont
l'intensité locale ne put être constatée qu'ultérieurement. Toutefois
l'action du temps et de la distance avait permis de diluer les matières
en suspension. L'intensité des retombées était bien moindre que
dans d'autres pays européens et d'un facteur 100 à 1000 fois plus
faible que celle affectant certaines régions de l'URSS.
C'est le SCPRI qui, conformément à sa mission, effectua l'essentiel
des mesures de radioactivité sur notre territoire (plus de 5000
du 30 avril au 31 mai), en évalua les conséquences sanitaires et
assura la communication correspondante (un communiqué quotidien
aux autorités et aux principales agences de presse), le CEA se chargeant
de l'information sur l'accident lui-même et tentant, à l'aide de
codes de diffusion atmosphérique, d'estimer l'importance probable
des retombées sur notre sol. Des cellules d'information téléphonique
furent ouvertes au public au SCPRI (24 heures sur 24) et au Siège
du CEA. Le chef du SCPRI et le directeur de l'IPSN furent sollicités
sur les ondes et à la télévision. Suite à l'émotion suscitée par
l'accident, le ministre délégué chargé de la Santé et de la Famille,
Mme Barzach34, fit paraître
le 16 mai deux communiqués :
"La Santé n'est aucunement menacée par
les conséquences de cet accident. Les activités courantes peuvent
donc être poursuivies sans précautions particulières, notamment
:
- alimentation : les eaux habituellement
potables, le lait, les produits alimentaires frais ou de conserve
peuvent être consommés quel que soit l'âge du consommateur,
- activités en plein air : elles peuvent être menées sans modification
(travaux divers, jeux, sports, promenade, baignade)"
"Le déroulement des grossesses en cours
ne nécessite aujourd'hui, à ce titre, absolument aucune précaution
particulière".
L'encadré ci-après rappelle les actions de communication du SCPRI
pour la période du 28 avril au 31 mai35
- 1759 télex et 905 télécopies
expédiés ou reçus
- réception de plus de 3500 appels téléphoniques
- distribution de plus de 500 consignes sanitaires aux préfets,
DDASS, DDPC, Centres anti-poisons, contrôles sanitaires aux
frontières, médecins, pharmaciens et particuliers
- réception de 18 équipes (plus de 40 reporters et cameramen)
de journalistes de presse, de radio et de télévision. Pour le
seul 30 avril, 6 chaînes de télévision (dont 3 américaines et
une japonaise). |
Dans son rapport annuel pour 1986, l' IPSN écrit de son côté :
"La pression médiatique a été très importante
et, en accord avec la Direction du CEA, la Direction de l'IPSN a
joué dès le début la carte de la transparence et de la disponibilité
maximales, pour les sujets ressortissant de
sa responsabilité. Les principales actions de communication
ont revêtu la forme d'émissions télévisées sur les chaînes françaises
et sur des chaînes locales et étrangères ; de conférences de presse
par le Directeur de l'Institut36;
de contacts téléphoniques ou directs avec des journalistes de toute
la presse française et étrangère ; d'exposés audiovisuels au profit
des ministères, de comités officiels, de sociétés savantes, d'EDF
et Framatome, etc. ; de réponses à des questions du milieu médical
ou de particuliers ; de l'élaboration et de la diffusion aux agences
de presse et à la presse, de documents techniques dont le "rapport
Tchernobyl" etc.
Ces bilans quantitatifs sur la communication, à première vue satisfaisants,
tranchent avec l'image désastreuse qu'en ont donné les médias, mettant
en question sa forme et/ou son contenu, ce qui montre sans doute
qu'elle n'était pas adaptée à son temps. Les intervenants n'ont
pas réussi à faire partager leurs convictions affichées sur le faible
danger encouru par la population française. On peut invoquer plusieurs
causes objectives :
- la gravité de l'accident était sans précédent connu à l'époque.
L'accident de Three Mile Island en 1979 n'avait eu aucune conséquence
radiologique hors de l'enceinte du réacteur, les seules victimes
à déplorer provenant de l'affolement consécutif à une décision d'évacuation
hâtive et mal gérée de la population. Quant à celui beaucoup plus
ancien (1957) de Windscale en Grande Bretagne, il n'avait conduit
qu'à détruire 3000 tonnes de lait, dont l'activité était supérieure
au seuil défini alors, soit 3700 Bq/l.
- les réacteurs de type RBMK étaient mal connus et l'URSS ne donnait
que très peu d'informations sur l'accident. Il fallut attendre quatre
mois pour qu'une réunion organisée au siège de l' AIEA (en août)
avec un spécialiste soviétique (le Dr Legassov) éclaire la communauté
nucléaire mondiale. Le CEA/IPSN en fut donc réduit à émettre des
hypothèses sur les évènements qui avaient pu survenir et leur gravité
: défaut de refroidissement comme à TMI, excursion de puissance
?
- les retombées en France survenaient à la veille d'un "pont" démarrant
le lendemain jeudi 1er mai, jour où la presse ne paraît pas (certains
correspondants habituels étaient absents) et où l'activité du pays
fonctionne au ralenti.
- le temps alloué aux interviews télévisées ne permet guère d'expliquer
les fondements de la radioprotection et les multiples unités utilisées,
certaines d'entre elles encore d'usage récent.
Mais il faut reconnaître aussi qu'il avait fallu improviser rapidement
l'organisation de la communication officielle et que celle-ci fut
jugée trop centralisée.
Les déclarations, plus qualitatives que quantitativement étayées,
selon lesquelles les retombées en France ne présentaient aucun danger
sanitaire heurtèrent les tenants de l'hypothèse de linéarité des
effets aux doses sans seuil, qui considèrent que tout surcroît d'irradiation,
même très faible, est nuisible à la santé37.
Divers laboratoires universitaires effectuèrent de leur propre initiative
des mesures de radioactivité dans l'environnement et publièrent
leurs résultats bruts assortis de leurs commentaires. Ces actions
furent à l'origine d'associations diverses, telles la CRII-RAD38,
qui participent aujourd'hui à certaines campagnes de mesures.
Hors de l'URSS, les pays européens exposés à la contamination radioactive
prirent des mesures restrictives pour la consommation des produits
alimentaires et les experts de la Communauté Européenne dûrent se
réunir à plusieurs reprises (les 6, 16, 25 et 30 mai) pour définir
des seuils d'activité massique acceptable pour les denrées alimentaires
importées des pays tiers (le 6 mai, une valeur limite de 500 Bq/l
en I-131 fut adoptée pour le lait, seuil, on le voit, beaucoup plus
contraignant que celui admis en 1957 lors de l'accident de Windscale).
L'Allemagne en particulier, assez touchée dans certaines régions
(Bavière notamment) prit sur l'ensemble de son territoire des mesures
que le gouvernement français n'adopta pas. Une phrase dont l'origine
mériterait d'être élucidée fut rapportée selon laquelle "le nuage
n'avait pas traversé la frontière"39.
Les critiques les plus récentes adressées au Professeur Pellerin,
chef du SCPRI de l'époque, le conduisirent à porter par deux fois
plainte pour diffamation, une première fois contre les auteurs d'un
livre40 (le tribunal
se déclara incompétent sur le fond mais reconnut la diffamation),
la seconde contre le député européen Noël Mamère et France Télévision.
Le jugement de ce procès, gagné en première instance le 11/10/2001,
a été confirmé en appel le 3/10/2001. L'arrêt précise "
qu'il ressort du dossier que celui-ci (M.Pellerin) n'a jamais tenu
de tels propos (sur le non-survol de la France par le nuage
radioactif), et que sa position était de
dire que le taux de radioactivité avait augmenté en France, ce qui
signifiait forcément que le pays avait été survolé, mais que cette
augmentation n'aurait aucune conséquence néfaste sur la santé publique,
ce qui n'a toujours pas été réfuté avec certitude ".
Lors d'un accident inattendu et très médiatisé comme celui-ci,
deux écueils doivent être évités : prendre des mesures de précaution
excessives susceptibles de provoquer, du fait d'interprétations
diverses, des paniques injustifiées entraînant des conséquences
fâcheuses (un des risques est ici d'inciter indirectement à des
interruptions volontaires de grossesse totalement non fondées, comme
il s'en serait produit dans plusieurs pays d'Europe41),
et inversement tenir des propos trop rassurants laissant croire
que l'on traite à la légère les questions de santé publique et que
l'on cache l'ampleur des risques. Le " principe de précaution "
tant invoqué de nos jours ne doit pourtant pas inciter les décideurs
à se défausser d'un risque très minime où leur responsabilité pourrait
être recherchée, en faisant courir en contrepartie des risques très
supérieurs, mais les engageant moins personnellement. Mieux vaut
sans doute privilégier de vraies mesures préventives42
et faire, en cas d'accident, la juste balance des risques plutôt
que " d'ouvrir le parapluie ".
Dans son éditorial du bulletin de l'OPRI de décembre 2000, le professeur
Lacronique écrit :
"En tant que Président de l'organisme qui
a succédé au SCPRI, il m'arrive souvent de devoir répondre à la
question suivante: "Que feriez-vous aujourd'hui si vous étiez confronté
à un accident identique ?". Ma réponse est invariable: "Je ferais
sans doute le même diagnostic sanitaire pour la France que mon prédécesseur
en 1986. Mais comme nous sommes en l'an 2000 et que les attitudes
ont changé depuis cette époque, je ferais ce qu'il ferait sans doute
lui-même aujourd'hui à ma place, en multipliant les mesures de précaution,
et surtout en faisant jouer les mécanismes de décision collective
du réseau de sécurité du nucléaire français."
Nombre de grands médecins, constatant le nombre de morts imputables
au tabac rien qu'en France depuis l'accident de Tchernobyl (près
d'un million) et le peu d'écho de leurs mises en garde sur ce danger,
s'étonnent des réactions que suscite la crainte d'un
seul décès éventuel par cancer de la thyroïde (risque qu'ils
réfutent). Mais sans doute la comparaison entre les risques librement
consentis par les individus (certaines attitudes sont quasi suicidaires,
ou involontairement meurtrières) et leurs exigences en matière de
sécurité publique relève-t-elle plutôt du sociologue que du médecin.
Ils s'interrogent également sur leurs responsabilités en matière
d'information et les moyens d'améliorer cette dernière43.
La création en janvier 2001 d'une Fédération des Enseignants de
Radiobiologie, Radiothérapie et Radioprotection (FE3R) veut répondre
à cette préoccupation. Encore faut-il que sa voix puisse se faire
entendre.

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