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PREMIÈRE PARTIE :
L'ACCIDENT ET SA GESTION TECHNIQUE
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1.1. Le site et le réacteur
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L'accident est advenu, lors d'un essai de sécurité mal conduit,
sur la tranche la plus récente du complexe électronucléaire de Tchernobyl
situé à un peu plus de cent kilomètres au nord de Kiev, capitale
de l'Ukraine (2,6 millions d'habitants), et à une vingtaine de kilomètres
au sud de la frontière du Belarus. Le complexe comportait quatre
réacteurs du type RBMK en fonctionnement et deux en construction.
Le refroidissement des réacteurs était assuré par l'eau d'un lac
artificiel construit sur la rivière Pripiat, affluent du Dniepr.
La ville ancienne de Tchernobyl (12 500 habitants) se trouve à
une quinzaine de kilomètres au sud-est de la centrale et une cité
nouvelle (Pripiat) de 50 000 habitants avait été construite à sa
proximité (à 3 km) pour accueillir les personnels d'exploitation
et leurs familles. Le pays, boisé, avait une faible densité de population
(115 000 à 135 000 habitants au total dans un rayon de 30 km).
Les réacteurs du type RBMK ont été développés pour produire de
l'électricité et, à la demande, du plutonium de qualité militaire.
Certaines caractéristiques techniques en découlent, notamment le
fait de placer le combustible dans des " tubes de force " pour permettre
le déchargement du combustible, réacteur en marche, ce qui permet
d'ajuster le taux d'irradiation de ce dernier à la valeur désirée.
Cette technique permet aussi de réaliser des unités de grande puissance
sans avoir à forger et à transporter de grosses cuves, opérations
délicates que ne maîtrisait pas l'URSS à cette époque. Ces réacteurs
n'ont jamais été exportés hors de l'URSS et étaient donc mal connus
du monde occidental. Le premier de ce type a été construit à Obninsk
en 1954 et le premier 1000 MW a été couplé en 1973 à la centrale
de Leningrad.
Une des particularités de ces réacteurs est d'avoir un "coefficient
de vide positif", c'est à dire que, si la proportion de vapeur s'accroît
pour une raison ou une autre (crise d'ébullition locale ou globale
par baisse de pression, cavitation des pompes, augmentation de température),
la réactivité du cœur augmente. A forte puissance, ce phénomène
est plus que compensé par le coefficient de température négatif
du combustible, mais à basse puissance, le réacteur peut souffrir
d'une réactivité instable10.
L'encadré ci-après résume ses principales
caractéristiques techniques:
| Le réacteur n°4 de Tchernobyl, d'une
puissance nominale de 3200 MWth (1000 MWe), en service depuis
décembre 1983 avec un excellent facteur de charge était formé
d'un empilement de graphite (modérateur) de 12 m de diamètre
et 8 m de hauteur (masse 8500t), traversé par 1660 tubes de
force verticaux de 7 m de hauteur en zirconium allié à du niobium,
d'épaisseur 4 mm, contenant le combustible (en tout 190 tonnes
d'uranium enrichi à 2% sous forme d'oxyde) et 211 canaux pour
barres de contrôle. Le combustible était refroidi par une circulation
d'eau sous pression (liquide à 270° sous 82 bars à l'entrée
des tubes de force, puis bouillante à 285°C sous 70 bars, avec
un titre de vapeur de 14.5%) tandis que l'empilement était refroidi
par un mélange d'azote et d'hélium. La vapeur produite faisait
fonctionner deux turboalternateurs de 500 MWe. |
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1.2. Le sénario de l'accident
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Avant d'arrêter la tranche 4 de la centrale pour une période normale
de maintenance, l'exploitant avait prévu d'effectuer dans l'après-midi
du vendredi 25 avril, un essai déjà réalisé sur d'autres réacteurs
RBMK, ayant pour but de vérifier qu'en cas de perte du réseau électrique
extérieur, les systèmes de sauvegarde (pompes de circulation, barres
de contrôle, alimentation des sectionnements, contrôle commande)
pouvaient être alimentés par le turboalternateur en attendant leur
reprise en secours par les diesels. Les essais réalisés précédemment
avaient montré que le système de régulation de l'excitatrice devait
être ajusté si l'on voulait maintenir une intensité acceptable le
temps voulu pendant le ralentissement du groupe turboalternateur.
Plusieurs péripéties ont conduit à retarder cet essai. A la demande
du répartiteur d'énergie de Kiev, la baisse programmée de puissance
entamée le 25 avril à 1h06 du matin, a été interrompue à 14h, et
le réacteur est resté alors à mi-puissance sur un seul turboalternateur
durant neuf heures, ce qui a entraîné un empoisonnement Xénon du
cœur, avec une distribution "à deux bosses" du flux axial des neutrons,
très déprimée au centre11,
et très défavorable au plan de la stabilité cinétique. La réduction
volontaire de puissance a repris à 23h10 jusqu'à ce que la valeur
de 500 MWth soit atteinte le samedi 26 à 0h28. La puissance s'est
ensuite effondrée (puissance neutronique nulle, puissance thermique
30 MW) lors du basculement, mal synchronisé par les opérateurs,
du système automatique local de commande des barres au système global.
Il en est résulté un empoisonnement Xénon accru. Or, pour réaliser
l'essai, il fallait retrouver de la puissance et les opérateurs
ont dû extraire presque toutes les barres de contrôle, ce qu'interdisaient
les consignes.
A partir de ce moment (0h30) toute utilisation de l'arrêt d'urgence
conduisait inéluctablement à l'endommagement du combustible, du
fait de la mauvaise conception des barres de contrôle et sécurité
: chacune d'elles était en effet munie d'un prolongateurs en graphite
de 4.5 m de longueur suspendu à l'absorbant par une tige de 1.4
m qui, dès lors qu'elle était complètement extraite, repoussait
en tombant une colonne d'eau de 1m de hauteur hors du cœur, augmentant
ainsi la réactivité locale12.
Parallèlement, les conditions thermodynamiques de l'eau ont été
modifiées en mettant en service à 1h06 les huit pompes de circulation
à fort débit en vue de refroidir le cœur pendant l'essai ; la marge
de sous-refroidissement devenait très faible (3°C) et dès lors,
toute augmentation de température ou toute diminution de débit entraînait
l'ébullition en masse de l'eau située à l'entrée basse du réacteur,
augmentant encore la réactivité.
A 1h23mn04s, les paramètres du réacteur étant stabilisés, l'essai
prévu a été engagé par la fermeture de la vanne d'admission de la
vapeur à la turbine ; le ralentissement du turboalternateur a entraîné
celui de 4 des 8 pompes de circulation (les 4 autres étant reliées
au réseau). L'accident a été déclenché à 1h23mn40s
par l'opérateur quand il a appuyé sur le bouton d'arrêt d'urgence
: l'insertion des barres, dont la chute était lente (20 secondes!)
a entraîné une augmentation de la réactivité locale en partie basse
du réacteur et l'énergie déposée dans une partie des combustibles
a conduit à leur rupture brutale et à celle de quelques canaux.
L'ébullition en masse de l'eau a ensuite engendré le passage du
réacteur en situation de prompte criticité et la puissance a pu
atteindre en quelques secondes cent fois la valeur nominale, soit
300 000 MWth !
La reconstitution précise des phénomènes physiques et chimico-physiques
qui sont intervenus est très difficile : interaction de l'oxyde
d'uranium avec l'eau, provoquant la rupture des tubes de force,
déflagration de l'hydrogène produit lors de la décomposition de
l'eau par les structures métalliques portées à très haute température,
soulèvement de la dalle supérieure portant les mécanismes de barres
etc.

Figure 1 - Coupe du réacteur
accidenté (source : rapport UNSCEAR)
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Les exploitants perçurent deux explosions successives, la seconde
plus forte que la première, qui firent se soulever de 14 m la dalle
supérieure du cœur (450 t) et conduisirent à la destruction des
superstructures du bâtiment. Du combustible, des composants du cœur
et des structures furent projetés sur le toit des bâtiments adjacents
et sur le sol, entraînant un relâchement massif de produits radioactifs
dans l'environnement. Les débris du cœur déclenchèrent une trentaine
d'incendies sur les toits avoisinants (hall des machines et ce qui
restait du bâtiment réacteur) et par des passages de câble menacèrent
le réacteur n°3.
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1.3. Les diverses causes de l'accident
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C'est en août 1986, à Vienne, dans le cadre d'une réunion spécialement
organisée par l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA)
que le délégué soviétique, Valery Legassov donna les premières informations
sur l'accident. Il incrimina essentiellement des erreurs graves
d'exploitation :
- le non-respect des conditions de fonctionnement prévues pour le
jour précédent
- le viol des consignes de sécurité et la mise hors service de certaines
sécurités automatiques.
Il souligna (à tort) que l'accident ne serait pas advenu si une
seule de ces multiples défaillances n'avait pas eu lieu. Le directeur
de la centrale et l'ingénieur en chef présent en salle de commande
furent jugés coupables et condamnés à des peines d'emprisonnement.
Mais, en 1991, le rapport d'une commission du Comité d'Etat chargé
de la sûreté nucléaire de l'URSS (CECSIN), présidé par le Russe
Steinberg reconnaît enfin les défauts de conception
des RBMK :
- l'existence de plages d'instabilité à basse puissance,
- les vices de conception des barres de contrôle : leur temps de
chute excessif (20 s contre 2 s dans les Réacteurs à Eau Pressurisée
du monde occidental) et la présence de prolongateurs pouvant augmenter
la réactivité du cœur au début de leur chute lorsqu'elles sont en
position haute.
Volkov, de l'Institut Kurchatov, réhabilitera les exploitants en
écrivant notamment : "L'ampleur de l'accident
n'a donc pas été déterminé par des actions du personnel, mais par
l'ignorance, principalement de la part
des cadres scientifiques, de l'effet du titre en vapeur sur la réactivité
du cœur des RBMK. Cette ignorance a conduit à mal analyser la sûreté
de fonctionnement, à négliger les apparitions répétées de l'important
effet des vides sur la réactivité pendant l'exploitation, à accorder
une confiance abusive à l'efficacité du système d'injection de secours
qui, en fait, n'a pu faire face ni à l'accident de Tchernobyl, ni
à de nombreuses autres situations, et à formuler naturellement des
procédures incorrectes.
Cette insuffisance du niveau scientifique
s'explique surtout par les raisons suivantes :
- le très petit nombre des études de physique neutronique des réacteurs
RBMK,
- le fait d'avoir négligé les écarts dans les résultats obtenus
par différentes méthodes,
- l'absence d'études expérimentales dans des conditions proches
des conditions naturelles.
Pendant longtemps le Ministère de l'Energie
de l'URSS a exploité les RBMK avec des instabilités neutroniques
sans prêter attention aux signaux inhabituels et répétés des systèmes
de sûreté liés au niveau de puissance.(.) et n'a pas exigé d'enquêtes
approfondies sur les situations d'urgence. Nous sommes forcés de
conclure qu'un accident du genre de celui
de Tchernobyl était inévitable13."
L'absence d'enceinte de confinement résistante (contrairement aux
REP français) est aussi mise en avant dans les pays de l'OCDE. Mais
aurait-on pu en concevoir une capable de résister à un tel accident,
spécifique des RBMK ?
Plus évidente est l'absence de culture de
sûreté dans le "système soviétique" qui prévalait alors :
- plusieurs incidents précurseurs étaient survenus, dont le premier
sur le réacteur RBMK de Leningrad, mais ils étaient restés confidentiels
et aucun enseignement n'en avait encore été tiré.
- cet essai risqué n'avait fait l'objet d'aucune analyse préalable
de sûreté par une structure indépendante.
- l'exploitant n'était pas conscient des risques qu'il encourait
du fait de l'instabilité potentielle du réacteur.
- l'effet positif des barres de contrôle avait été mesuré en 1983
sur le RBMK d'Ignalina et lors des essais de démarrage de Tchernobyl
4, une modification de leur conception était envisagée par les équipes
moscovites, mais les exploitants n'avaient pas été alertés.
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1.4. Premières interventions
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Divers groupes de pompiers se dévouèrent pour tenter de maîtriser
les divers incendies déclenchés, dans un environnement enfumé hautement
radioactif : 14 pompiers entrèrent en action quatre minutes après
l'accident, et 250 deux heures et demie plus tard. Une heure après,
à 4h50 du matin, la plupart des feux étaient éteints. C'est durant
cette première séquence que des doses mortelles d'irradiation furent
subies par des intervenants.
Malgré la considérable quantité d'eau apportée (qui produisit beaucoup
de vapeur), le feu reprit 20 heures après l'explosion à partir des
gaz formés par l'action de la vapeur sur le graphite (présent en
grande quantité dans ce type de réacteur) et sur le zirconium des
gaines (CO et H2) avec une flamme de 50 m de hauteur projetant des
matières radioactives jusqu'à une altitude de 1 500m, ce qui facilitait
sa lointaine migration.
Les premières mesures prises pour contrer la combustion du cœur,
empêcher tout risque de criticité et diminuer les relâchements d'éléments
radioactifs ont consisté à jeter par hélicoptère (1 800 vols) des
matériaux absorbants les neutrons (produits contenant du bore) et
des produits lourds (plomb, sable, argile) : 5 000 t de matériaux
furent ainsi jetés, un peu au hasard du fait de la mauvaise visibilité
et du très fort niveau d'irradiation interdisant une approche fine,
en direction de la cavité ou sur les toits en flamme. Ce mauvais
largage a peut-être contribué à la reprise du feu et des relâchements
qui ne cessèrent, abruptement, que le 7 mai, probablement à la suite
de l'injection d'azote liquide dans les parties basses du réacteur.
Les produits de fission et le combustible se transformèrent en composés
stables chimiquement (on peut alors parler de "curiums" ou de "lave").
Leur distribution entre les soubassements et les parties hautes
du réacteur n'est que grossièrement connue (Figure 1 : Coupe du
bâtiment réacteur endommagé). Ces versements de matériaux furent
d'autant plus interrompus que, sous leur charge, on craignait l'effondrement
des structures. Un tunnel creusé durant quinze jours à partir de
la tranche 3 menacée par le sinistre a permis également d'installer
une dalle de béton capable de protéger les eaux souterraines des
matières radioactives fondues.
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1.5. Les mesures d'assainissement radioactif
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Diverses mesures ont été prises en urgence pour protéger les nappes
phréatiques et réduire les risques de contamination du Dniepr et
du lac alimentant en eau la ville de Kiev.
Devant l'ampleur de la tâche et la nécessité de limiter autant
que possible les doses individuelles, l'Etat soviétique a fait appel
à un très grand nombre de personnels, militaires (240 000 environ)
ou civils (certains ayant l'expérience de travaux sous rayonnement),
en provenance de toute l'URSS et travaillant à tour de rôle. Toute
personne ayant œuvré sur le site pour cet objectif (de 1986 à 1990)
recevra plus tard un certificat attestant son statut de "liquidateur",
donnant droit à certains avantages. Leur nombre total déclaré est
d'environ 600 000. Les liquidateurs
furent chargés de travaux de décontamination du site et des routes,
de l'entreposage de déchets, de la construction de barrages, de
la réalisation de nouveaux logements pour le personnel d'exploitation
(les trois autres tranches restant en fonctionnement) dont les familles
furent relogées à 50 km de là, dans la ville nouvelle de Slavutich.
Mais leur principale tâche fut la construction du sarcophage.
Cet édifice de 300 000 t, construit de mai à novembre 1986 autour
du réacteur accidenté, avait pour but :
- d'empêcher que la radioactivité présente dans les "laves" et les
structures restantes du réacteur ne se disperse dans l'environnement,
- de limiter l'entrée d'eau de pluie susceptible de contaminer le
sol,
- de permettre de poursuivre l'exploitation du réacteur n° 3, mitoyen
du réacteur accidenté, qui partageait des installations communes
comme le hall des turbines et le bâtiment des auxiliaires.
Le sarcophage a été constitué de poutres et de grandes plaques
métalliques qui, du fait des débits de dose très élevés, n'ont pu
être posées qu'à l'aide de grues, sans possibilité d'assurer de
manière précise leur jointure et leur fixation. La surface cumulée
des ouvertures était de l'ordre de 1000m2 (ce qui permettait d'ailleurs
un refroidissement des structures par circulation d'air). Ces espaces
ont pu être réduits de moitié à la suite des travaux de 1995-1997.
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1.6. L'assistance technique et financière
internationale
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1.6.1. Aspects politiques et financiers14
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Les événements politiques intervenus dans les années qui ont suivi
l'accident ont incité les pays occidentaux à proposer leur aide
technique et financière pour diminuer les risques de nouvelles contaminations,
d'autant plus que les liens entre Moscou et Kiev se distendaient.
Le protocole d'accord signé le 20/12/1995 par l'Ukraine, les pays
du G7 et la Commission Européenne a inscrit la fermeture de Tchernobyl
dans le contexte de la réforme du secteur énergétique ukrainien.
Il repose sur un engagement mutuel : l'Ukraine ferme Tchernobyl
fin 2000 et les Occidentaux apportent leur aide pour définir et
financer les besoins électriques du pays, pour renforcer la sûreté
nucléaire et pour répondre aux problèmes sociaux posés par la fermeture
de la centrale qui emploie près de 6 000 personnes.
L'application de ces principes conduisait alors à une évaluation
financière de $ 2.3 milliards, dont 1,8 au titre de prêts de la
Banque Mondiale et de la BERD, et 0.5 au titre de dons du G7 et
de l'Union Européenne. Aujourd'hui 1,4 milliards ont été investis
dont 1,05 en dons (60% proviennent des pays de l'Union Européenne
et de la Commission Européenne) : ils ont principalement servi à
des travaux sur la tranche 3 lorsqu'elle était encore en fonctionnement,
à ceux nécessités par sa mise à l'arrêt, effectivement réalisée
le 15/12/2000 (avec la construction d'une installation de conditionnement/entreposage
des combustibles usés, d'ateliers de traitement des déchets d'exploitation
liquides et solides), enfin au projet SIP de renforcement du sarcophage
(voir 1.6.2). Riskaudit, filiale de l'IRSN et de son homologue allemand
GRS, associé à ANPA (Italie) et AVN (Belgique) apporte son soutien
technique à l'autorité de sûreté ukrainienne SCNRU.
D'autres projets seront lancés pour accroître l'efficacité de la
gestion du marché de l'électricité, moderniser le parc thermique
classique et achever la construction des deux réacteurs VVER 1000
de Rovno 4 et Khmelnitsky 2 selon des normes acceptables par la
communauté internationale.
La Commission Européenne a proposé notamment15
de poursuivre son aide dans le cadre de son programme TACIS16
, d'amélioration de la sûreté en exploitation, de renforcement des
organismes de sûreté, de recherche d'autres sources d'énergie à
long terme et de définition des projets concernant le sarcophage
(une nouvelle somme de €100 millions serait allouée à l'étude et
réalisation de ces projets).
Par ailleurs, en avril 1996, les ministres français et allemand
de l'environnement ont annoncé une initiative de collaboration avec
l'Ukraine, le Belarus et la Russie sur trois sujets : sûreté du
sarcophage, impact de l'accident sur l'environnement, santé des
populations. En juillet 1997, la France, l'Allemagne et l'Ukraine
ont formalisé cette initiative par la signature d'un accord entre
l'IPSN, son homologue allemand GRS et le Centre de Tchernobyl créé
en 1996. Cette initiative est financée par les deux gouvernements
et les électriciens EDF et VdEW (budget de 6 millions d'euros).
La référence (5) détaille son programme d'actions.
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1.6.2. Le projet SIP (Shelter Implementation
Plan)
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On estime aujourd'hui que le sarcophage contient 5 000 m3 d'eau
de pluie dans ses soubassements. La précarité de la construction
a conduit à évaluer l'impact potentiel d'un effondrement de la toiture.
C'est ainsi qu'à son voisinage, et par vent faible (hypothèse pessimiste),
les doses dues à l'inhalation pendant le passage du panache radioactif
qui en résulterait pourraient être importantes pour les travailleurs
du site. Au delà de 10 km, la dose deviendrait inférieure à la dose
maximum admise pour les travailleurs (50 mSv) et, à l'extérieur
de la zone d'exclusion de 30 km, l'inhalation ne constituerait plus
un risque significatif pour le public.
Outre l'effondrement du sarcophage, deux autres risques ont été
identifiés :
- un risque de criticité entre le combustible solidifié et l'eau
(événement jugé très improbable),
- un risque de remise en suspension dans l'atmosphère d'aérosols
radioactifs provenant de la décomposition superficielle des laves.
Pour l'empêcher, une solution permettant de fixer les poussières
est pulvérisée périodiquement.
Le projet SIP, d'une durée de huit ans, lancé en 1998 par un groupe
d'experts du G7, est financé par les pays occidentaux à hauteur
de $760 millions dont 50 à la charge de l'Ukraine. Il a pour but
de stabiliser le sarcophage et mettre en place des mesures de protection
des travailleurs et de l'environnement. La réalisation de ce projet
est assurée par une entité dépendant de la centrale de Tchernobyl,
assistée d'une structure de projet rassemblant les sociétés américaines
Bechtel et Battelle ainsi qu'EDF, structure qui doit définir le
programme des tâches élémentaires permettant d'atteindre les objectifs
du projet SIP et de solliciter les autorisations de l'autorité de
sûreté ukrainienne. La première étape (état des lieux) d'une durée
de deux ans est achevée. Les sociétés françaises Technicatome et
SGN sont chacune leader d'un groupe d'entreprises chargées de diverses
tâches (sûreté, radioprotection, assainissement, etc.).
De plus, un travail de compilation et de synthèse très important
a été engagé dans le cadre de "l'initiative franco-allemande pour
Tchernobyl" en collaboration avec des organismes russes et ukrainiens,
afin d'élaborer une base de données sur l'état et la sûreté du sarcophage
qui permettra d'améliorer l'estimation des risques radiologiques
à l'intérieur et aux abords du bâtiment et de valider les mesures
de protection actuelles.

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1.7. Les enseignements tirés
de l'accident
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En URSS (Russie, Ukraine, Lituanie), des modifications ont été
apportées aux autres réacteurs RBMK en fonctionnement (13 en tout
au 1/01/2001) : elles ont porté sur les caractéristiques du combustible
(enrichissement plus élevé pour diminuer "l'effet de vide"), sur
le dessin des barres de contrôle et sur la protection de la dalle
supérieure contre les accidents de surpression. Une meilleure organisation
de la sûreté, lentement mise en place, et la prise de conscience
des risques concourent en outre à un meilleur niveau global de sûreté,
sans que soit atteint cependant le standard occidental. Ailleurs,
on comprit assez vite que cet accident n'était pas seulement "soviétique"
et que les pays de l'OCDE pouvaient aussi en tirer des enseignements
utiles. Citons quelques conséquences directes ou indirectes :
Sur la conception des réacteurs en
France :
- une recherche exhaustive de toutes les possibilités de réalisation
d'un accident de réactivité dans tous les réacteurs fut engagée,
permettant d'identifier dans les REP une séquence potentiellement
dangereuse, réacteur à l'arrêt (des contre-mesures ont été prises),
- une originalité des REP français consiste en l'installation de
"filtres à sable" permettant, en cas d'accident conduisant à une
surpression excessive de l'enceinte, de relâcher progressivement
une partie des gaz qui y seraient contenus en retenant 99% des iodes
et césiums. Ce système, conçu à la suite de l'accident de TMI (mais
qui suppose l'intégrité de l'enceinte), trouve là une nouvelle justification.
- pour la prochaine génération de REP (projet franco-allemand EPR,
projets américains), on prévoit des dispositions nouvelles destinées
à assurer le refroidissement d'un cœur fondu et à garantir l'intégrité
à long terme de l'enceinte de confinement.
Sur l'exploitation des réacteurs et
les conditions de leur autorisation
:
- on prit partout conscience qu'un accident n'importe où dans le
monde pouvait avoir des répercussions désastreuses pour les programmes
en cours ou à venir. Le nécessaire solidarité entre les exploitants
s'est concrétisée par la création, en mai 1989 et à leur initiative,
d'une association internationale : WANO (World Association of Nuclear
Operators. Toutes les sociétés concernées en font partie, mettant
en commun leur expérience. On lui doit l'installation un peu partout
de simulateurs et le développement général de la culture de sûreté,
- l'association WENRA (Western Europe Nuclear Regulators Association)
des autorités de sûreté de nombreux pays d'Europe occidentale, créée
en début 1999 a instauré un dialogue permanent avec les autorités
de sûreté des pays de l'Est.
Sur la communication :
- en France, le Conseil Supérieur de la Sécurité Nucléaire a été
transformé en Conseil Supérieur de la Sécurité et
de l'Information Nucléaire (CSSIN) accueillant des spécialistes
de la communication pour accroître la qualité de l'information et
la transparence. Sur la suggestion de l'un de ses membres17
, son vice-président, le journaliste Pierre Desgraupes, a décidé
la création d'une échelle de gravité
nationale des événements significatifs pour la sûreté, permettant
aux médias de mieux percevoir l'ampleur des risques associés. Cette
échelle, légèrement modifiée, a été adoptée internationalement (échelle
INES). Elle comporte sept degrés, Tchernobyl se plaçant au niveau
7. A partir du niveau 1 (simple anomalie d'exploitation) tout incident
fait l'objet d'une information internationale,
- des accords de notification rapide,
d'un pays à un autre, d'un accident nucléaire, et d'assistance en
cas de situation d'urgence radiologique ont trouvé leur expression
dans des conventions internationales conclues dans le cadre de l'AIEA
et de l'Union Européenne.
Sur l'intervention en cas d'accident
:
- il a été décidé de distribuer aux populations vivant à proximité
d'une centrale française des pastilles d'iode à absorber en cas
d'accident grave pour prévenir l'apparition de cancers de la thyroïde,
- un intérêt accru a été porté aux plans d'urgence interne (PUI),
aux plans particuliers d'intervention (PPI) et à leur validation
par des exercices.
Sur les normes de radioprotection
:
- sous l'égide de l'OMS et de la FAO un accord international sur
le niveau de contamination des denrées alimentaires entrant dans
le commerce international a été conclu,
- la Commission Internationale de Protection Radiologique a précisé
ses recommandations relatives aux interventions en cas d'accident
en mettant l'accent sur la justification et l'optimisation des interventions.
Sur la sûreté :
- dès le mois d'août 1986 l'AIEA a saisi le "Groupe consultatif
international pour la sûreté nucléaire" (INSAG) pour analyser l'accident
et en tirer des enseignements. Le premier rapport de ce groupe (INSAG
1) a été mis à jour en 1996 (INSAG 7),
- par la suite l'INSAG s'est attaché à formuler et à préciser une
doctrine commune au plan international en matière de sûreté, en
particulier à travers les documents suivants :
INSAG
3 "Principes fondamentaux de sûreté pour les centrales nucléaires"
(1990)
INSAG
4 "Culture de sûreté" (1991)
INSAG
5 "Sûreté de l'énergie d'origine nucléaire" (1993)
INSAG
10 "La défense en profondeur" (1997).
Sur les programmes de recherches :
- recherches sur le devenir des radionucléides déposés dans l'environnement,
- intérêt accru pour l'étude des accidents graves avec fusion du
cœur.

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10 En 1972, dans le cadre d'un accord général d'information
entre le CEA et son homologue soviétique (le GKAE), nos physiciens
avaient pris connaissance des projets RBMK et de cette particularité
et avaient mis en garde leurs interlocuteurs contre ses dangers. Une
mission britannique avait, elle aussi, fait les mêmes remarques. Le
GKAE était donc bien conscient de l'existence d'un risque.
11 Le Xénon-135 est un produit de fission de 9.2 h de période,
extrêmement avide de neutrons, dont la teneur dans le combustible
se modifie lors des variations de puissance du réacteur. Son augmentation
(ou sa diminution) modifie à son tour le coefficient multiplicateur
local de la réaction en chaîne et en conséquence la distribution des
neutrons dans le réacteur.
12 La partie active du cœur se réduisait à une galette
plate de grand diamètre, très instable radialement, conduisant à des
premiers dégâts sur quelques canaux seulement.
13 C'est nous qui soulignons. Ajoutons que Valery Legassov,
avant de se suicider, avait dans un testament reconnu les mêmes travers.
14 source: note IPSN de décembre 2000 et réf 7.
15 Communication de la Commission au Conseil et au Parlement
européen.
16 Technical Assistance to the Community of Independent
States (721 millions d'euros engagés de 1991 à 1999 pour 650 projets).
17 Pierre Tanguy, Inspecteur Général de la Sûreté Nucléaire
à EDF .
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