01.09.2015

Préserver la mémoire, un enjeu stratégique. L’exemple de Superphénix

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Par la Rédaction

En 1998, quand Superphénix s’arrête, un savoir-faire et toute une mémoire commencent à se dissiper. Départs à la retraite, mutations, changements d’entreprise ou de secteur, celles et ceux qui ont travaillé sur le projet ne sont plus nombreux. En 2015, ne restent que des dizaines de milliers de documents et des centaines de mètres de rayonnages… Pour préparer ASTRID [1], une équipe s’organise pour garder la mémoire et faire perdurer le savoir-faire français. Comment ? Quels défis a-t-elle dû relever ? Quels enseignements tirer d’un tel travail ?

Après un ouvrage consacré à Phénix, Joël Guidez (CEA) s’attache à un autre surgénérateur [2], Superphénix. Avec l’aide notamment de Gérard Prêle (EDF) et Bernard Carluec (AREVA), Joël signe un travail essentiel de passage de témoin vers les réacteurs de 4e génération.

Les écrits restent

Archiver pour préserver la mémoire

Quand Superphénix s’arrête, le CEA, EDF et AREVA ont organisé l’archivage de leurs données. Le CEA s’est attaché à réunir les résultats d’essais, de mesures, de conception et la maquette du réacteur. Toutes ces informations sont intégrées dans la base de données informatique « MADONA » commune au trois entreprises. AREVA a numérisé toutes les étapes du chantier. Et EDF a dressé des bilans sur toute l’exploitation de Superphénix. Pour Bernard Carluec, « cet important travail d’archivage a été facilité par une réglementation qui demandait que l’on conserve tous les éléments relatifs à la conception. »

Se retrouver dans le labyrinthe

Les données existent, certes. Mais, enfouies derrière des « mètres cubes » de papier, elles ne se laissent pas saisir facilement. « Il y a trop de choses » soupire Joël Guidez (CEA) qui s’est rendu compte lors de l’écriture du livre sur le retour d’expérience du réacteur Phénix, que les archives étaient mal classées, parfois de mauvaise qualité – résultats « de photocopie de photocopie » – et surtout, incomplètes. « Il y avait eu la tentative de faire un CREX [3] à Phénix. J’ai trouvé une foule de documents inutiles sur les boulons, les tuyauteries, les procédés d’aide soudure, etc. Mais je n’ai jamais trouvé la note de départ [4] ni le schéma d’ensemble du CREX » illustre-t-il. Bernard Carluec ajoute qu’il y a des « difficultés pratiques. Tout simplement, avec quel appareil lire les documents placés dans des microfiches ? »

L’indispensable expérience des bâtisseurs

Retrouver la mémoire des réacteurs au sodium

En 1998, le gouvernement ferme l’installation et les équipes de Superphénix s’éparpillent progressivement. « Cette période de vaches maigres a duré huit ans » s’attriste Gérard Prêle. Un temps suffisant pour « oublier ».

Fin 2006, le programme GEN IV suivi du lancement d’ASTRID démarre, le retour d’expérience (REX) de Superphénix est plus que jamais nécessaire. « On ne voulait surtout pas refaire les mêmes erreurs et perdre du temps » sourit Joël Guidez. On rappelle donc les personnes qui avaient œuvré dans les réacteurs rapides au sodium pour les interviewer, se souvenir des raisons qui ont motivé leurs choix techniques, et dresser un REX de la conception à l’exploitation en passant par le licensing.

« La méthode était empirique » se souvient Gérard Prêle. Un séminaire a été organisé qui réunissait « les anciens directeurs » de l’exploitation et les principaux responsables de l’ingénierie de Creys-Malville. Cette rencontre a permis de dégager les 27 sujets les plus importants et de définir une liste des anciens d’AREVA, EDF, de l’Autorité de sûreté nucléaire, de l’Institut de protection et de sûreté nucléaire [5]… pour recueillir leurs témoignages. Au total, une quarantaine d’interviews ont été menées, retranscrites, puis intégrées aux bases de données. Ces entretiens d’une demi-journée ont permis de retracer toutes les étapes, de la construction à l’exploitation de Superphénix. EDFa réalisé une synthèse de l’analyse du REX. « Pour la rédaction de cet ouvrage de mémoire, cela a facilité le travail d’archéologie documentaire. Ces synthèses d’analyse du REX étant déjà disponibles, nous avons pu réduire le nombre de fois où il a fallu “déterrer” de vieux dossiers » remarque Gérard Prêle.

Transmission des savoirs

Désormais, les entreprises mettent en place des processus pour favoriser le partage des connaissances entre les générations, avec des formations, des tutorats, ou encore en faisant travailler plusieurs générations sur un projet commun. Pour Bernard Carluec, « s’il n’y a pas de projet, il n’y a pas de motivation et donc aucune possibilité de conserver la mémoire. ASTRID permet d’impulser une nouvelle dynamique ! »

L’absence de projet n’est pas l’apanage des réacteurs expérimentaux, les REP du parc nucléaire d’EDF sont tout aussi concernés par cette problématique de la transmission de la mémoire. « On n’a pas construit de réacteur depuis longtemps. Même si les évolutions technologiques sont plus faibles, le besoin de mémoire est important » rappelle Bernard Carluec. L’expert d’AREVA suggère la création d’« un club de séniors du nucléaire qui ferait des REX sur des sujets techniques ciblés. »

Le rôle des ouvrages de synthèse

Pour les jeunes ingénieurs

Il est parfois difficile pour une nouvelle recrue d’avoir une vue d’ensemble d’un projet comme Superphénix. « Les ingénieurs ont leur spécialité et sont rarement amenés à échanger avec les spécialistes des autres domaines. Il est donc nécessaire de faire la synthèse pour expliquer le pourquoi et le pour quoi des choix » indique Bernard Carluec. Pour Joël Guidez, ce type d’ouvrage « aide les jeunes ingénieurs à comprendre » et leur permet de « faire la part des choses dans les documents techniques qu’ils vont lire ».

Le livre consacré à Superphénix est structuré autour de thèmes techniques (neutronique, matériaux, chimie, etc.) résumés dans un volume entre dix et vingt pages. « En une vingtaine de pages, on a une vision d’ensemble sur un sujet. Par exemple sur la neutronique, on verra défiler les essais de divergences, les essais périodiques, les problèmes survenus pendant le fonctionnement, etc. résume Joël Guidez. Le but est d’avoir un livre qui s’intéresse avant tout à une synthèse qui ne rentre pas trop dans des détails techniques trop particuliers et peu extrapolables. »

Ce travail de fourmi – qui s’appuie sur la documentation et la mémoire des bâtisseurs – est soumis à un contrôle. « Il y a un comité de relecture tripartite, EDF, AREVA et CEA, dont côté CEA le chef projet ASTRID et Frank Carré, directeur scientifique, précise Joël Guidez. Chaque chapitre a été relu par les spécialistes concernés pour une vérification des données et des synthèses. »

La théorie des fractales

L’ouvrage de synthèse sur Super-phénix s’organise, comme celui sur le REX Phénix, suivant la théorie des fractales, par coups de projecteur successifs, vers des niveaux de plus en plus détaillés.

Chaque chapitre comporte un résumé qui « doit permettre d’avoir une première compréhension ». Ce premier niveau est destiné aux lecteurs profanes qui cherchent une vue générale.

Puis, chaque chapitre (entre dix et vingt pages) offre une vision synthétique sur un sujet technique, « où les données courent souvent sur 35 ans et dans de nombreuses références » indique Joël Guidez. Ce second niveau permet de comprendre les points essentiels d’un thème.

Pour aller plus loin, les lecteurs sont invités à se plonger dans… des archives ! « Le livre ne donne que des sources ouvertes et internationales, précise Joël Guidez. Cela permet de s’ouvrir, tout en préservant la connaissance. » Parallèlement au livre, une note interne est rédigée dans laquelle se trouvent « toutes les références, y compris internes » qui ont permis d’élaborer cette synthèse. Il s’agit du troisième niveau. Elle permet aux spécialistes d’aller plus loin et de retrouver les données plus précises et détaillées.

L’exemple américain

Manque de méthodologie ou indifférence pour les projets passés, les Français – et les acteurs de la filière nucléaire n’en réchappent pas – négligent l’étape du retour d’expérience quand une installation s’arrête.

Outre-Atlantique, les Américains ont développé une véritable culture d’après-projet. « Dès qu’ils arrêtent un projet, une équipe est dédiée pour produire un rapport technique détaillé, s’exclame Joël Guidez. Ils se donnent les moyens pour clore un projet et synthétiser leurs résultats. Ce n’est pas toujours le cas en France ! »

Joël propose de s’inspirer de cette culture : « On pourrait identifier les installations en passe de fermer et à chaque fois, rédiger un rapport technique complet de synthèse, avec les références. De sorte que lorsque l’on voudra s’inspirer de cette installation dans plusieurs décennies, on ne réinvente pas l’eau chaude. »

La mémoire instrument d’influence et de convergence

Au-delà de la transmission de la mémoire intergénérationnelle, un ouvrage comme celui consacré à Superphénix est un outil d’influence qui sert à diffuser au-delà de l’Hexagone la technologie française. « Quand des étrangers viennent en France, en visite ou pour une formation ou pour un stage, on leur donne le bouquin ! » s’enthousiasme Joël, plusieurs fois invité par des universités ou des ingénieries étrangères pour présenter sa synthèse. « Cela leur donne envie d’en savoir plus sur notre technologie et pourquoi pas de travailler dans la même direction ! »

À ceux qui s’inquiéteraient d’un transfert des connaissances, Joël répond : « Ce n’est pas parce qu’ils ont lu vingt pages de synthèse sur la neutronique – par exemple -, qu’ils auront la réponse à toutes les questions sur le sujet. Par contre, cela peut les conforter dans les grandes lignes d’une voie technique intéressante puisque déjà éprouvée. À long terme, cela facilite la convergence globale vers des voies de recherche identiques et sans divergence irrémédiable » conclut Joël Guidez.

1.

ASTRID est un projet de démonstrateur technologique de quatrième génération. Développé par le CEA, ce réacteur de 600 MWe sera à « neutrons rapides » (RNR)

 

2.

Les surgénérateurs peuvent produire plus de combustible qu’ils n’en consomment. Ce phénomène offre ainsi la possibilité de tirer de l’uranium extrait du sol la totalité de l’énergie de fission qu’il enferme.

3.

CREX: Circuit d’évacuation de puissance résiduel branché sur l’échangeur intermédiaire.

4.

Note technique qui donne les caractéristiques générales.

5.

L’IPSN était un institut du CEA, effectuant des recherches et expertises sur la maîtrise des risques nucléaires et de leurs conséquences. Depuis sa fusion avec l’Office de protection contre les rayonnements ionisants en 2002, c’est aujourd’hui une des entités de l’IRSN.