20.04.2015

L’Inde : un géant nucléaire en devenir

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Publié par Boris Le Ngoc

Dès son indépendance, l’Inde s’est intéressée au nucléaire, souhaitant faire de l’atome un des piliers de son mix énergétique. Ce choix est animé à la fois par l’ambition de renforcer l’indépendance énergétique du pays, la volonté d’améliorer le quotidien des Indiens et le désir de lutter contre le changement climatique et la pollution.

La stratégie des gouvernements successifs s’articule autour d’une idée forte : concilier développement économique et préservation de l’environnement. Si les efforts sont visibles, le chemin est encore long… Dans un pays de plus d’un milliard d’habitants, 300 millions d’entre eux n’ont toujours pas accès à l’électricité, pourtant indispensable à la conservation des aliments, l’éclairage, la santé...

L’Inde considère le nucléaire comme étant l’une des technologies à même de répondre aux défis auxquels le pays fait face. Après la Chine, c’est un des principaux marchés du nucléaire. Précurseur et référence mondiale, la France a noué depuis plusieurs années des liens avec ses partenaires indiens, comme en témoignent les accords signés la semaine passée entre AREVA et deux entreprises indiennes (Nuclear Power Corporation of India Limited et Larsen & Toubro)  pour la construction de six réacteurs EPR à Jaitapur (Maharashtra).

Quelle est la stratégie nucléaire de l’Inde ? Comment les acteurs français se mobilisent-ils ? Décryptage. 

 

Une pollution atmosphérique croissante

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), New Delhi, la capitale indienne, est la ville la plus polluée du monde. La qualité de l’air y est fortement altérée par la présence de particules fines et de CO2 provenant de la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) et d’une biomasse de très faible qualité. Utilisée par les Indiens pour cuisiner et se chauffer, la biomasse dégage de la fumée et produit une pollution nocive dans les habitations.
Une autre étude va plus loin et évalue à 3 000 le nombre de décès annuels dûs à la pollution. Devenue irrespirable, l’air accroît les risques de cancer du poumon, de bronchite et de maladies cardiaques.

 

 

De grandes ambitions climatiques

Depuis 1990, l’Inde est allée à rebours de ce qui était préconisé par la communauté scientifique internationale pour lutter contre le changement climatique. Au lieu de les réduire, le pays a vu ses émissions de CO2 croître de manière exponentielle : + 180 % entre 1990 et 2010.

Loin de baisser les bras, le sous-continent souhaite devenir exemplaire. Les deux derniers premiers ministres ont rappelé leurs ambitions en la matière et la nécessité de développer le nucléaire pour y parvenir.  En 2013,  Manmohan Singh  réaffirmait que « l’énergie nucléaire demeurera un élément essentiel et toujours plus important de notre mix énergétique ».

Cette année, Narendra Modi enfonce le coin : « Voyez l’ironie. La communauté internationale organise une conférence climatique, mais si nous lui disons que nous voulons utiliser l’énergie nucléaire – ce qui est une bonne voie pour protéger l’environnement – et que nous leur demandons du combustible pour faire fonctionner les centrales, elle refuse. »

 

Des besoins énergétiques grandissants

Entre 1990 et 2011, la consommation d’énergie de l’Inde a doublé et la tendance ne risque pas de s’inverser. Selon l’Energy Outlook du groupe pétrolier BP, en 2035, la consommation d’énergie indienne sera plus forte (+128 %) que les capacités de production (+117 %). La consommation d'électricité, elle aussi, devrait croître et doubler d'ici 2020.

Pour répondre à cette demande, il sera indispensable de développer de nouvelles sources de production. Et, au risque de dégrader encore plus la qualité de l’air et d’aggraver la situation climatique, il est indispensable que l’énergie provienne de sources décarbonées : hydraulique, nucléaire, éolien, solaire, CSC, etc.

D’importants efforts devront être engagés pour inverser une tendance largement favorable aux énergies fossiles. En 2012, celles-ci représentent 73 % de l’énergie primaire contre 5 % pour les énergies décarbonées. Le reste, 22 %, provient d’une biomasse mal maitrisée.

Si rien n’est fait, la part des énergies fossiles pourrait être de 87 % en 2035.

 

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L’ambition nucléaire

Avec 20 réacteurs[1] produisant 4,8 GWe et assurant 2 % de la production d’électricité du pays, le parc nucléaire indien reste modeste en regard de la taille du pays et des enjeux.

L’Inde a engagé un programme important - 6 réacteurs sont en construction[2] - et est de facto devenu l’un des principaux marchés, juste derrière la Chine. Le pays devrait produire 14,6 MWe de capacité nucléaire d’ici 2020. En 2050, le nucléaire pourrait fournir 25 % de l’électricité.

Isolée jusqu’en 2008, la plus grande démocratie du monde a développé seule son programme nucléaire dès 1944 et a engagé une stratégie en trois étapes :

  • Première étape : exploiter autant de réacteurs à eau lourde pressurisées que possible puis retraiter le combustible usé issu de ces réacteurs pour accumuler le plutonium nécessaire pour déployer des réacteurs à neutrons rapides (RNR).
  • Deuxième étape : en lien avec le cycle de combustible fermé, utiliser du plutonium dans un réacteur de 4e génération à neutrons rapides. Tout en produisant de l’électricité, ce réacteur convertira du thorium en uranium 233, utile à la troisième phase.
  • Troisième étape : utiliser un réacteur avancé à eau lourde, fonctionnant à partir de thorium, dont l’Inde dispose en grandes quantités, et d’uranium 233. Le potentiel d’un tel réacteur pourrait s’évaluer à 4 ou 5 millions MW.

 

Le partenariat franco-indien

Les relations franco-indiennes dans le nucléaire figurent parmi les plus anciennes établies par la France, avec la signature d'un premier accord de coopération en 1953.

Ces relations furent particulièrement dynamiques jusqu'au milieu des années 1980, puis se sont progressivement distendues avec le renforcement du régime international de non-prolifération. Dès 1992, toute forme de coopération nucléaire avec l'Inde était interdite, l’Inde n’étant pas signataire du Traité de Non-Prolifération et ayant refusé de placer ses installations nucléaires sous garantie de l'AIEA.

En 1998, le Président Chirac renouait le dialogue avec Delhi, replaçant le nucléaire dans les discussions diplomatiques.

 

AREVA pour construire six réacteurs EPR

Le 10 avril dernier, à l’occasion de la visite en France du Premier ministre indien Narendra Modi, AREVA a signé avec des partenaires indiens deux contrats de pré-ingénierie marquant la progression du projet EPR de Jaitapur.

Le premier porte sur un accord avec Nuclear Power Corporation of India Limited (NPCIL). Il s'agit de lancer les premiers travaux d'ingénierie en vue de construire six réacteurs nucléaires EPR à Jaitapur, dans l’ouest du pays. Le projet a été initié en 2009.

Le deuxième contrat a été signé avec Larsen & Toubro, le plus grand groupe indien d’ingénierie et de fabrication d’équipements lourds, pour définir les champs de coopération sur le futur chantier EPR. Ces études permettront aux partenaires de préparer la certification du réacteur en Inde et de finaliser les spécifications techniques du projet.

Aujourd’hui, les discussions entre AREVA et ses partenaires indiens portent en particulier sur le tarif de rachat de l’électricité et la responsabilité en cas d’accident, la loi indienne prévoyant la responsabilité illimitée du fabricant. 

 

 

Le CEA pour les réacteurs de 4ème  génération

Les relations entre le CEA et le Département de l'Énergie Atomique indien (DAE) se sont développées avec la signature en 2002 d'un accord-cadre de coopération dans le domaine scientifique sans transfert de technologie. Les deux organismes travaillent ensemble sur le réacteur de recherche Jules Horowitz (en construction à Cadarache dans le Gard) et sur la sûreté des réacteurs à neutrons rapides (4ème  génération).

Le réacteur à neutrons rapides indien, le FBTR (Fast Breeder Test Reactor), est en fonctionnement au centre IGCAR (Indhira Gandhi Centre for Atomic Research) situé à Kalpakkam, près de Chennai sur la côte de l’Océan Indien. Disposant d’un caloporteur sodium, la technologie du PFBR est analogue à celle du réacteur Phénix élaboré en 1973 par le CEA et à celle du prototype ASTRID. Le PFBR devrait démarrer cette année.

Dans les années 2000, des experts du CEA se sont rendus à Kalpakkam pendant la construction du réacteur PFBR et de nouveaux séjours techniques seront envisagés lors des essais de sûreté au démarrage du réacteur.

 

Le nucléaire, une énergie qui a de l'avenir

L’énergie nucléaire est appelée à se développer dans les pays émergents. L’Inde en est un des meilleurs exemples. Le nucléaire est indispensable pour les pays qui, comme l’Inde, ne peuvent pas (et ne doivent pas) choisir entre l’amélioration de la qualité de vie et la préservation de l’environnement. La république indienne, qui a depuis longtemps inscrit le nucléaire dans son programme de développement, est déjà une grande puissance nucléaire. Les efforts qu’elle fournit en matière de R&D et de constructions nouvelles, démontrent bien que les héritiers de Gandhi entendent compter encore longtemps sur une énergie décarbonnée compétitive et efficace au service du progrès.

 

Copyright photo : Shankar S.

 

[1] 18 à eau lourde pressurisée et 2 à eau bouillante

[2] des réacteurs à eau lourdes et un réacteur de 4e génération