16.05.2016

Fission sur les planches

ission, une pièce qui interroge en profondeur la responsabilité morale du chercheur. W. PARRA/SDP
Publié par Boris Le Ngoc (SFEN)

Depuis sa découverte, l’atome inspire metteurs en scène et comédiens. Leur imagination est portée par la science, étonnante, complexe et exigeante, et par l’histoire de ces femmes et de ces hommes, scientifiques du siècle dernier, tiraillés entre l’enthousiasme de la découverte et leur envie d’inventer des technologies pour utiliser cette énergie. C’est cette histoire que racontent Jacques et Olivier Treiner dans leur dernière pièce : Fission.
 

Au printemps 1945, à la faveur de la progression des Alliés en Allemagne, et notamment des troupes françaises, une mission dirigée par un physicien américain fut chargée de rechercher les principaux responsables scientifiques du projet de bombe nucléaire allemand. Dix physiciens de tout premier plan, membres du Club de l’uranium d’Hitler, furent ainsi arrêtés, transférés dans un premier temps en France, puis en Belgique, et finalement en Angleterre où ils furent détenus au secret, dans un manoir situé près de Cambridge, à Farm Hall, de juillet à décembre 1945.

Farm Hall était géré par les services de renseignement britanniques, et les pièces communes furent équipées de micros cachés qui permirent d’enregistrer les principales conversations des détenus.

Ce huis-clos authentique constitue le cadre de la pièce Fission, écrite par le physicien Jacques Treiner et son fils Olivier, scénariste-réalisateur. Ils se sont servi des transcriptions des conversations qui permettent de suivre jour après jour, crise après crise, la métamorphose psychologique fascinante à laquelle se livre l’ensemble des détenus. Pourquoi ?
 

Une double fission

Le 6 août 1945, les prisonniers de Farm Hall apprennent en écoutant la BBC, qu’une bombe avait été larguée sur Hiroshima (Japon). « Cela les met au désespoir » explique Jacques Treiner, co-auteur de la pièce. « Déjà vaincus en tant qu’allemands, les voilà vaincus en tant que scientifiques, eux qui pensaient être en avance par rapport aux Alliés. Ils se retrouvent au fond du trou ». Démoralisés, isolés du monde, sans idée du sort qui les attend, ils tentent de deviner de quoi l’avenir sera fait et d’imaginer comment s’y insérer. 

Fission n’est pas une pièce sur la science mais sur le scientifique et sa conscience. « Ce qui est intéressant du point de vue dramatique, et donc théâtral, c’est la diversité des réactions humaines dans ce contexte où ils ont tout perdu » résume Jacques Treiner. Quand ils comprennent que les Alliés ont découvert la bombe, ces collaborateurs du nazisme s’arrangent avec leur passé. « Chacun est poussé au bout de ce qu’il est, en tant qu’individu plongé dans une situation historique qui les dépasse tous ».  

Trouveront-ils dans leur échec à construire la bombe de quoi s’affranchir de leur participation au régime nazi ? Parviendront-ils à réinterpréter leur propre passé pour en faire un conte acceptable, pour eux d’abord, puis pour le monde entier ? « Ils vont transformer ce ratage en une position morale et proclamer : nous étions avec le diable (le nazisme) mais nous ne lui avons pas donné l’arme terrible qui aurait pu le faire gagner. Par contre, nos collègues exilés étaient du côté du bien mais ils ont fait cette arme terrible qu’ils ont envoyé sur des civils ». 

Pendant sa captivité à Farm Hall, en novembre 1945, Otto Hahn reçoit le prix Nobel de chimie pour la découverte de la fission, en 1938 à Berlin. Cette distinction lui avait été attribuée en 1944, mais mis en réserve, le régime nazi interdisant à ses ressortissants de recevoir cette distinction. L’attribution du Nobel à Otto Hahn pose néanmoins quelques questions. En effet, la découverte du phénomène de fission n’est pas le fruit du travail solitaire de ce chimiste génial, mais résulte d'une collaboration soutenue entre Otto Hahn et Else (« Lise ») Meitner, physicienne autrichienne, considérée alors simplement comme assistante du chimiste… Viennoise, d'origine juive, devenue physicienne malgré le sexisme des milieux universitaires des années 1900, pacifiste indéfectible, surnommée par Albert Einstein la « Marie Curie allemande », Else Meitner doit fuir l’Allemagne en 1938 après l’Anschluss pour se réfugier en Suède, d'où elle continuera à correspondre, souvent secrètement, avec Otto Hahn. Trois fois pressentie pour le prix Nobel, elle ne l'obtint jamais, même si le prix Nobel de chimie fut attribué à Otto Hahn pour des travaux auxquels elle avait largement contribué – et qu’elle avait même initiés.

Ce personnage romanesque, Jacques et Olivier Treiner l'ont fait intervenir à plusieurs reprises dans la pièce : au début, au moment de la découverte de la fission, puis comme une voix dans la conscience d’Otto Hahn.

Fission dépeint une double fission : celle de la découverte de la fission de l'atome, accompagnée de la fission de la communauté des physiciens lors de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, entre ceux qui sont restés en Allemagne par nationalisme ou engagement politique et ceux qui se sont exilés. On suit cette fission à travers deux couples de personnages, Lise Meitner et Otto Hahn d’une part, Carl Friedrich von Weizsäcker (un des détenus de Farm Hall) et Edward Teller d’autre part (« père » de la bombe à hydrogène, utilisée à Nagasaki).
 

Entre science et éthique

78 ans après la découverte de la fission, 71 ans après Hiroshima, cette pièce est « une réflexion sur la responsabilité morale et historique des scientifiques et sur l’engagement  personnel face à un régime totalitaire » explique Jacques Treiner. « Avec la bombe, la science pose de nouvelles questions : fallait-il inventer un tel objet ? Quelle différence entre découvrir la fission et inventer la bombe ? Cette question se pose encore aujourd'hui pour la biologie : certaines découvertes peuvent conduire à élaborer des armes bactériologiques… ». 
 

Entre fascination et frisson, Fission est une expérience réussie. La pièce se joue jusqu’au 22 juin au théâtre de la Reine Blanche à Paris.
 

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