03.21.2016

Rencontre avec Bernard Fontana, patron d’AREVA NP

bernard fontana - areva np
Publié par Charles Michel-Levy et Gilles Van Eslande

La filière nucléaire française est actuellement en pleine restructuration. Symboles de cette évolution : le recentrage des activités d'AREVA NP sur son coeur de métier, la conception et la construction de chaudières nucléaires, et la prise de contrôle de cette entité par EDF. Décryptage des missions et de la stratégie de ce nouveau fleuron industriel avec Bernard Fontana, Directeur général délégué d’AREVA NP.
 

Bernard Fontana, quel est votre parcours ?

Bernard Fontana - Ingénieur de formation, je suis passé par l’École Polytechnique et l’École Nationale Supérieure de Techniques Avancées. J’ai toujours voulu travailler dans l’industrie, et c’est ce que j’ai fait !

J’ai d’abord travaillé dans l’industrie chimique. Au moment de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, je travaillais pour le groupe SNPE, avec des unités à proximité de l’usine. J’ai dû prendre en main les conséquences de l’accident pour les installations du groupe SNPE.

Ensuite, j’ai rejoint la sidérurgie, chez ArcelorMittal puis Aperam au poste de CEO. Depuis le début de ma carrière, j’apprécie l’importance de la dimension humaine. Chez  Arcelor-Mittal, j’ai été responsable des ressources humaines. J’ai eu l’occasion de traiter des situations dans lesquelles des personnes qui avaient un savoir-faire reconnu se trouvaient dans un contexte de transformation difficile. La conclusion a toujours été la même : l’engagement est déterminant pour résoudre les problèmes. Dans une situation difficile, il faut faire preuve de sang-froid.

Ensuite, j’ai rejoint le cimentier Holcim comme CEO et j’ai participé à la fusion du groupe avec Lafarge. À chaque fois, quelle que soit l’industrie, j’ai fait le même constat : l’activité industrielle est cyclique, avec des hauts et des bas. En période de crise, il faut être capable de résister. Et cela nécessite de rester axé sur la performance, y compris quand les choses vont bien. Une semaine après la fusion Lafarge-Holcim, j’ai rejoint le Groupe AREVA qui me proposait un nouveau défi. Par goût pour l’industrie et les challenges humains, j’ai accepté cette nouvelle aventure !
 

Que pouvez-vous nous dire de la situation d’AREVA ?

BF - Aujourd’hui, AREVA est fragilisé sur le plan financier. Notre dette est élevée, trop par rapport à nos capitaux propres. Les causes sont multiples. A la conjoncture actuelle, marquée par l’après-Fukushima et entretenue par les prix bas du gaz et du pétrole, s’ajoutent des contrats qui se sont révélés pénalisants pour AREVA.
 

Que va faire AREVA pour relever ces défis ?

BF - Pour nous remettre sur pied, le premier mouvement, ce sont les 5 milliards d’euros d’augmentation de capital annoncés par l’État. Bien entendu, il faudra en faire bon usage. Un alignement des intérêts de la filière nucléaire a été décidé. Et cet alignement passe par la prise de contrôle d’AREVA NP - le concepteur de réacteurs nucléaires - par EDF. Bien sûr, chez AREVA, des opérations sont en cours pour consolider et préparer ce futur. On ne part pas de rien. Les salariés du Groupe sont dépositaires d’un savoir-faire de grande valeur, reconnu et recherché dans le monde entier. C’est sur ce savoir-faire et son positionnement international que nous devons nous appuyer.

En ce moment, on entend beaucoup de choses négatives sur le « boulet AREVA », sur « l’ex-fleuron du nucléaire ». Aujourd’hui, cette entreprise à l’histoire exceptionnelle, hors du commun, est en situation de faiblesse. Mais elle travaille pour continuer à tourner, elle se prépare, elle se restructure. Énormément de choses positives sont en train de se passer sans être l’objet d’échos dans les médias. On assiste aujourd’hui à une refondation. Et c’est une chance d’y assister. AREVA sera ce que nous en ferons : notre engagement est plus important que les arbitrages. C’est notre engagement qui est primordial. Et la qualité de celles et ceux qui « font » AREVA me donne confiance en son avenir.

Nous avons des résultats positifs. Il faut le dire. D’abord, sur le chantier de l’EPR de Taishan (Chine), les essais à froid de la tranche 1 sont positifs. Des contrats de maintenance ont été signés au Royaume-Uni et aux États-Unis. Nos propositions du programme Safety Alliance sont reprises en Asie. Malgré le contexte, notre R&D a encore son mot à dire ! Un exemple récent concerne le développement de solutions en matière de cyberdéfense pour le contrôle-commande de sûreté des centrales.
 

Dans les faits, que représente la « refondation » d’AREVA ?

BF - AREVA NP est l’entité du Groupe chargée des réacteurs nucléaires producteurs d’électricité. Elle va passer sous le contrôle d’EDF pour se concentrer sur son métier historique de concepteur et constructeur de chaudières nucléaires. De fait, AREVA NP ne signera plus de contrats « clés en main » comme nous l’avons fait en Finlande, où nous assurons la direction de tout le projet, y compris la partie non nucléaire des installations comme la turbine et l’alternateur. AREVA NP va s’associer à EDF pour être plus efficace sur ces contrats. Cette activité « Réacteurs » inclut les services aux centrales en fonctionnement, notamment celles où nous sommes propriétaires des technologies.

AREVA NP comprend aussi la conception du combustible nucléaire. Quand on est propriétaire des technologies, on connait les réglages qui font les meilleurs rendements. Et c’est important pour nos clients. AREVA NP va aussi simplifier son fonctionnement et clarifier les rôles de tous. Les problèmes doivent être traités là où ils se trouvent et la Direction générale va se recentrer sur ses missions. Nous définissons des processus directeurs à décliner au plus près des équipes, sur chaque site d’AREVA NP. Il faut réduire les interfaces. Et c’est plus facile de résoudre les problèmes quand on est sur place.

Parmi ces processus, il y a la transmission du savoir, essentielle dans notre métier. Cela veut dire que nous devons préserver la transmission de nos savoir-faire. Cette transmission est bien sûr humaine : les « Anciens » transmettent aux plus jeunes. Mais sur le très long terme - qui est celui de l’exploitation de nos réacteurs - cela pose aussi la question du support du transfert du savoir : dans 50 ans ou plus, est-ce que l’on utilisera encore des supports numériques ? Du papier ? Autre chose ? Nous y travaillons déjà.
 


Comment voyez-vous l’avenir du nucléaire dans le monde ?

BF - La capacité nucléaire installée est actuellement de 400 GWe. D’ici 15 ans, elle va augmenter de 200 GWe. En Europe, ça va se stabiliser. Mais la moitié de cette augmentation va se faire en Chine. Le nucléaire participe pleinement au défi post-COP21. Dans cette perspective, AREVA NP a un rôle à jouer. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’AREVA NP ? Notre définition, notre profession de foi, c’est d’être « des hommes, des femmes et des technologies performants, pour des centrales nucléaires sûres et compétitives à travers le monde ».

À l’exigence de sûreté incontournable, il faut ajouter l’exigence de compétitivité. L’ambition d’AREVA NP est d’être le meilleur sur la sûreté ET la compétitivité. J’insiste : il n’est pas question d’être « le plus grand », mais simplement le meilleur. La compétitivité est liée à une bonne maitrise de la propriété intellectuelle. Cela permet de créer de la valeur à partir de nos connaissances et nos compétences. On ne peut pas brader cela. Il faut sélectionner ce que l’on peut transmettre, ce que l’on doit conserver. Et valoriser les défis technologiques en les concrétisant dans des programmes.
 

Quelles sont les forces d’AREVA NP ?

BF - Il faut être clair : une stratégie ne vaut que par son exécution. C’est pourquoi les deux domaines que j’identifie sont l’excellence commerciale et l’excellence opérationnelle. L’excellence commerciale, c’est trouver ce qui a de la valeur pour le client. En l’occurrence, nos technologies, notre savoir-faire et tout ce qu’un client peut attendre de nous. L’excellence commerciale, c’est identifier l’objectif, tandis que l’excellence opérationnelle, c’est la façon dont on atteint cet objectif. Il faut le faire efficacement. Cela passe, entre autres,  par la qualité de notre organisation et de nos systèmes d’information.
 

Et quelles sont ses valeurs ?

BF - Le nouvel AREVA NP s’appuie sur cinq piliers. Cinq valeurs fondatrices.

La première, son ADN, la plus importante, c’est la sûreté et la sécurité. C’est tellement évident pour nous que je ne pense pas nécessaire de devoir le détailler.

Nous devons aussi penser au futur, le préparer, avoir une vision à long-terme. Notre secteur d’activité l’exige. Et nous le savons et le vivons déjà.

Troisième élément, la performance fait aussi partie intégrante de notre ADN. La performance est le moteur de notre activité.

Une autre valeur sur laquelle je veux insister est l’intégrité. J’aborde ici une idée importante. Même dans le nucléaire, les êtres humains peuvent faire des erreurs. Quand une erreur est identifiée, il faut la traiter. La défaillance d’un membre de l’organisation peut être palliée par AREVA NP dans son ensemble, à condition que l’on en ait connaissance. Cela ne peut se faire qu’au prix de l’intégrité, du dialogue. C’est à dire la capacité à dire les choses. Et c’est capital. Le droit à l’erreur s’accompagne du devoir de la déclarer.

Enfin, une autre partie intégrante de ce nouvel AREVA NP, c’est la passion. Passion du challenge, passion de l’engagement des personnes. Cette passion se retrouve déjà à tous les échelons de l’entreprise. Et ces valeurs, il faut que chacun puisse les vivre au quotidien.

 

Diriger AREVA NP ne doit pas être simple. Qu’est-ce qui vous motive ?

BF - Les crises sont les périodes pendant lesquelles on apprend le plus. J’en ai vécu plusieurs. Maintenant, dans mon parcours professionnel, être Directeur d’AREVA NP, c’est un challenge. Et ça tombe bien : c’est ce que je recherche !

Quand j’avais 20 ans, un patron d’alors me disait que la sidérurgie, qui était en pleine crise, était un secteur d’avenir. Et 20 ans plus tard, j’ai rejoint Arcelor ! Aujourd’hui, dans la filière nucléaire, c’est la même chose. Je sais qu’AREVA va rebondir. Défis techniques, défis financiers, défis humains… Sans sous-estimer les difficultés, j’ai confiance en l’avenir de cette entreprise. Malgré les difficultés, je suis convaincu qu’il y a matière à être heureux. C’est ce que je souhaite à mes équipes, dont l’engagement est capital.


Crédit photo : Julien LUTT