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Le nucléaire et l’approvisionnement énergétique de demain – Le Monde – 02-04-2002

Cesser les querelles inutiles à propos du nucléaire

Tribune libre de Jacques BOUCHARD, Président de la Société Française d’Energie Nucléaire, parue dans Le Monde du 2 avril 2002


Dans un article publié par le journal Le Monde, Hubert Reeves développe les raisons qui lui semblent justifier un abandon progressif du recours à l’énergie nucléaire. Il me paraît intéressant de revenir sur ces arguments.

Tout d’abord : le nucléaire n’intéresserait que la France et le Japon, deux pays à organisation centralisée. Des pays plus " avancés ", l’Autriche depuis longtemps, l’Allemagne et la Belgique maintenant auraient compris qu’il fallait mettre un terme à cette erreur stratégique. Mais quid des pays dont les besoins en énergie croissent fortement tels que la Corée, la Chine, l’Inde, la Russie, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud, qui tous s’expriment aujourd’hui, plus ou moins fortement, en faveur de l’énergie nucléaire ? Comment satisfaire les immenses besoins en énergie des pays en développement rapide ? Certes on peut accélérer encore un peu la consommation frénétique des maigres ressources fossiles de la terre ; il n’a fallu que quelques millions d’années pour les constituer ; nos petits enfants n’en auront quasiment plus ; mais… après nous le déluge ! Pourtant, le développement durable ne suppose-t-il pas une préservation des ressources naturelles pour les besoins des générations futures ? Pour cela, un mix énergétique faisant une large place au nucléaire et aux énergies renouvelables sera à terme indispensable.

Que les pays riches conservent un large éventail de choix et se permettent de parler d’économies comme solution d’avenir ou d’investir lourdement dans le développement de moyens d’utilisation des énergies renouvelables, c’est normal. Cela ne résout en rien le problème des pays à très grande population qui aspirent à un minimum vital.

Il est tout aussi difficile d’oublier les conséquences climatiques de l’accroissement des rejets de CO2. Pour revenir en Europe, l’exemple de la Suède est intéressant. Ce pays a choisi le retrait du nucléaire programmé il y a vingt ans et envisage maintenant de repousser la mise en application de cette décision. Pourquoi ? Parce qu’aucune solution de remplacement crédible au plan économique n’est apparue et que l’arrêt de centrales nucléaires se traduirait immédiatement par un accroissement de la production danoise à base de charbon polluant. 

"Les grands pays dont les besoins en énergie croissent fortement s’expriment tous aujourd’hui en faveur du nucléaire."

Ensuite, les risques de pénurie en uranium. Un physicien comme Hubert Reeves ne peut ignorer que l’uranium est un des constituants fondamentaux de la terre et que, contrairement aux combustibles fossiles, il y en a partout dans la croûte terrestre, certes à des concentrations variées mais même l’eau des océans en contient des quantités non négligeables. D’ailleurs, un laboratoire japonais a étudié récemment les conditions pratiques de récupération de l’uranium des océans, concluant que cela coûterait environ dix fois plus cher que l’extraction minière actuelle. Cela ne ferait même pas doubler le coût du kWh nucléaire. Sans aller jusque là, la mise en œuvre de réacteurs à neutrons rapides, consommant la quasi-totalité de l’uranium et non 1% environ comme les réacteurs actuels, nous assurerait plusieurs siècles d’approvisionnement uniquement avec les réserves à bon marché qui sont prises en compte aujourd’hui.

Autre argument fréquemment utilisé par les opposants au nucléaire : Cette source d’énergie n’intervient que peu dans la satisfaction actuelle des besoins pour les transports (à l’exception des chemins de fer), donc elle n’a pas d’avenir. Mais d’une part, ne faut-il pas justement réserver les ressources en énergie fossiles aux usages pour lesquels elles ne sont pas substituables ? Et d’autre part quelle est la part des éoliennes ou du solaire dans les transports ? zéro, zéro, donc les renouvelables n’ont aucun avenir ? Enfin, il faut rappeler qu’à terme, le nucléaire pourrait contribuer plus largement aux transports par la production d’hydrogène.

Alors, bien sûr, il y a les déchets ; et puis le coût des démantèlements. Là encore, il faut rétablir la réalité de certains faits : Les déchets de haute activité et de longue vie, qui résultent directement de la production d’énergie et qui sont à l’origine d’un véritable débat de société, ne représentent que 200 mètres cubes par an pour l’ensemble de la production électrique de la France. Aujourd’hui, ces déchets, inclus dans des verres très résistants à toute agression externe, sont entreposés, en toute sécurité, dans un bâtiment sur le site de La Hague. Un bâtiment pour tous les déchets de haute activité résultant de plus de vingt ans de production électrique en France ! On aimerait que tous les déchets toxiques soient déjà maîtrisés dans des conditions similaires. Pour la suite, la loi Bataille a entraîné la mise en place d ’importants programmes de recherche qui auront abouti en 2006 et dont les résultats permettront au Parlement de se prononcer entre les différentes solutions.

"On aimerait que tous les déchets toxiques soient maîtrisés dans les mêmes conditions que le sont aujourd’hui les déchets nucléaires."


A côté de ces déchets de haute activité et de longue vie, il y a des quantités plus importantes de déchets radioactifs de plus faible activité ou de courte vie, une part d’entre eux d’ailleurs, venant d’autres domaines que la production d’énergie, médical, industriel ou autre. Des solutions techniques pour gérer ces déchets de façon sûre existent. Certaines sont déjà mises en œuvre au plan industriel, comme à Soulaines dans l’Aube, pour les autres, il appartiendra aux décideurs politiques ou économiques de faire les choix qui leur paraîtront opportuns en 2006, sur la base des résultats des recherches en cours.

Le démantèlement est effectivement coûteux, mais il est intégré dans le prix de l’électricité. Il faut tout de même se réjouir que l’industrie nucléaire ait fait le choix de ne pas laisser de friches industrielles. Il faut ainsi préciser aux lecteurs, par ailleurs consommateurs, qu’ils contribuent, en payant leur facture d’électricité à la constitution de provisions qui, le jour venu, couvriront la totalité des coûts de démantèlement.

Le nucléaire serait plus coûteux que toutes les autres sources de production d’électricité ? Comment expliquer dans ce cas que le kWh en France soit parmi les moins chers d’Europe ? A ce compte, EDF devrait déjà être en faillite ! Plus sérieusement, il suffit de prendre connaissance des études du Ministère de l’Industrie sur les coûts comparés des différentes sources d’énergie ou du rapport de MM. Charpin, Dessus, Pellat, commandé par le Premier Ministre et qui fait le bilan de l’ensemble des coûts des différentes filières. Ces études montrent qu’en base le kWh nucléaire reste le moins coûteux, son seul concurrent étant le gaz avec des centrales à cycle combiné à condition que les cours du gaz naturel soient au plus bas, ce qui n’est plus le cas maintenant depuis deux ans. Il faut rappeler que les prix du gaz, comme ceux du pétrole, sont soumis aux aléas de la géopolitique ! Des études similaires aux Etats-Unis ont conclu que depuis 1999 le nucléaire produisait le courant le plus économique, dépassant désormais son concurrent le charbon, traditionnellement en tête de la compétition dans ce pays. C’est ainsi que des demandes d’autorisation de construction de centrales ont été déposées aux Etats-Unis par des électriciens auprès de la NRC, ce qui traduit la viabilité économique de cette filière.

Ceci étant, Hubert Reeves a raison de souligner le caractère avant tout psychologique de l’opposition au nucléaire. Tchernobyl y est certainement pour une part ; l’absence de perception sensorielle expliquant aussi une relation difficile entre l’homme et la radioactivité.

Mais que faire face à l’accroissement inéluctable des besoins en énergie de l’humanité ?

Développer les énergies renouvelables ? Oui, sans hésitation, mais sans tromper nos concitoyens sur les perspectives réalistes. Les problèmes économiques qui n’ont pas été surmontés en cinquante ans et qui tiennent pour l’essentiel au caractère dilué et irrégulier de ces sources d’énergie (le courant éolien coûte trois à quatre fois plus cher que le nucléaire ; le solaire dix fois plus cher) ne seront pas résolus par miracle du jour au lendemain.

"Un mix énergétique, faisant une large place au nucléaire et aux énergies renouvelables sera indispensable."

Faire des économies ? Oui, sans hésitation, mais cela ne peut concerner que les pays riches dont la part dans les besoins globaux ira de toute façon en décroissant.

La Fusion thermonucléaire ? Elle reste un espoir, mais certainement pas pour contribuer dans les toutes prochaines décennies.

Consommer encore plus de gaz ? Les combustibles fossiles représentent déjà 87 % de l’énergie primaire mise en œuvre aujourd’hui, dont près de 60 % pour les hydrocarbures. On parle beaucoup de mix énergétique. La part des hydrocarbures, pétrole et gaz, doit absolument être réduite, pour limiter les rejets en CO2 et éviter d’accroître les tensions géopolitiques liées à la localisation des ressources.

Alors, cessons les querelles inutiles ; tous les moyens doivent être mis en œuvre pour satisfaire un développement durable tout en préservant l’environnement. L’énergie nucléaire a sa place, probablement pour une part très supérieure à sa place actuelle sur le plan mondial. Il faut continuer d’en améliorer tous les aspects, économie, sûreté, conséquences environnementales, comme pour les autres sources d’énergie et les équipes qui, partout dans le monde, préparent le futur n’ont qu’une ambition, mettre à disposition des prochaines générations une source d’énergie encore plus économique, propre, fiable et pérenne.

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