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La France et le choix électronucléaire : une approche géopolitique

par Francis SORIN, Directeur du Pôle Information de la Société Française d’Energie Nucléaire, Rédacteur en Chef de la Revue Générale Nucléaire

Cet est repris de la Revue Française de Géopolitique (2004 – n° 2). Nous remercions son directeur, Aymeric Chauprade, d’avoir bien voulu autoriser cette reproduction. Cet article fait partie d’un important dossier intitulé "Géopolitique de l’énergie", que la revue consacre à la géopolitique de l’énergie et dont vous trouverez le sommaire en fin de page.

Si l’on avait annoncé à un responsable gouvernemental français des années 1960 qu’EDF deviendrait trente ans plus tard le premier exportateur d’électricité en Europe, il aurait conçu quelques doutes sur la santé mentale de son interlocuteur... Il est vrai qu’à l’époque, au regard des ressources disponibles sur le territoire, tout plaidait pour l’incongruité d’une telle prédiction. Au contraire : la préoccupation quasi-obsessionnelle des dirigeants du pays était d’assurer un permanent qui-vive sur le front de l’approvisionnement en énergie pour éviter le "manque". Une attitude séculaire et que l’on pourrait dire inscrite dans les gènes nationaux... Car la France, dans le même temps qu’elle s’affirmait comme puissance industrielle, s’est vue obligée de composer avec une contrainte géographique majeure : la faiblesse de ses ressources en matières premières énergétiques : pétrole, charbon et gaz. D’où l’obsession de ses dirigeants d’organiser, sur les marchés extérieurs, cette "quête de l’énergie" qui a, tout au long du siècle passé, constitué pour le pays un enjeu géopolitique fondamental.

La décision du gouvernement Messmer - intervenue au lendemain du premier choc pétrolier de 1973 - de lancer un programme nucléaire de grande envergure a changé la donne. La France s’est progressivement affranchie de la contrainte extérieure pour assurer son approvisionnement en électricité. Elle est désormais capable de produire par ses propres moyens - nucléaires et hydrauliques - son courant électrique, lequel représente environ 40 % de la consommation d’énergie totale du pays.

Cette conquête par la France de l’indépendance électrique, acquise en une vingtaine d’années, est un accomplissement géopolitique majeur dont l’opinion n’a probablement pas mesuré toute la portée. Sur ce chapitre-clé de notre histoire énergétique, la présente contribution propose quelques éclairages : elle évoque en premier lieu les motivations ayant conduit au choix électronucléaire et retrace les conditions de sa mise en œuvre ; elle s’attache ensuite à évaluer, en termes stratégiques, économiques, environnementaux, les implications de ce choix ; elle tente enfin de caractériser le nouveau positionnement de la France dans un paysage énergétique européen et mondial en profonde évolution.

Le choix nucléaire... ou pallier le manque de matière première par l’outil technologique

Tout au long du 20ème siècle, l’axe majeur de la politique énergétique française a été de se procurer à l’étranger les matières premières absentes du sous-sol national... avec l’angoisse permanente de rupture d’approvisionnement pouvant conduire à l’asphyxie.

L’approvisionnement en énergie : une obsession française

Lot obligé des gouvernements successifs, cette quête de l’énergie a dû composer avec les contraintes des guerres, des crises et des embargos.

Entre les deux guerres, le pays devient le premier importateur mondial de charbon. Et pour soutenir sa croissance durant les "trente glorieuses", il organise son approvisionnement massif en hydrocarbures liquides ou gazeux en provenance du Moyen-Orient, de l’URSS, de l’Algérie. A la veille du premier choc pétrolier de 1973, le taux d’indépendance énergétique de la France est de 22,5 %, ce qui signifie que son approvisionnement global en énergie est assuré à près de 80 % par des matières premières importées.

Cette dépendance se décline, dans le secteur de l’électricité, à des niveaux à peine moins préoccupants : les combustibles importés participant pour 60 % à la production du courant(1). Le pétrole représente les deux tiers de cet apport extérieur et couvre donc, globalement, 40 % de la consommation électrique française. Quand éclate la guerre du Kippour, en octobre 1973, et que l’OPEP décide de pratiquement doubler le prix de référence du brut, assortissant cette hausse de mesures de restriction de la production, la France subit le "choc" de plein fouet. De 15 milliards en 1972, la facture pétrolière va passer à 52 milliards de francs en 1974 (pour culminer à 162 milliards en 1981). Plus grave : on peut s’interroger, avec une angoisse légitime, sur la disponibilité future d’une matière première aussi sensible, du fait de ses localisations géographiques, aux turbulences internationales.

Une nouvelle fois confrontée à la précarité de sa situation énergétique, la France juge de moins en moins tolérable l’ampleur de sa dépendance extérieure, surtout dans un domaine aussi essentiel que celui de l’électricité, sésame du développement économique. Persuadé que l’intérêt national commande de changer la donne, le gouvernement dirigé par Pierre Messmer décide, en mars 1974, une relance massive du programme d’équipement nucléaire. Assorti d’une vigoureuse politique d’économie d’énergie, ce projet de grande ampleur affiche clairement son objectif : permettre à la France d’assurer par ses propres moyens son approvisionnement en électricité. La construction de 16 réacteurs de 900 mégawatts est lancée dans un premier temps, bientôt suivie par la réalisation de 16 autres unités de la même puissance. Ce programme sera poursuivi dans les années 1980 et 1990, s’achevant avec la mise en service, en 1999, de la deuxième tranche de la centrale de Civaux, d’une puissance de 1450 mégawatts.

A l’heure actuelle, le parc nucléaire français est constitué de 58 réacteurs, répartis sur 20 sites et totalisant une puissance électrique installée de 63 000 mégawatts. Ce parc fournit plus des trois quarts de l’électricité produite dans le pays.

La France est devenue la deuxième puissance nucléaire civile du monde après les Etats-Unis (105 réacteurs) et la première au regard de la part occupée par le nucléaire dans la production nationale d’électricité. Le bilan électrique français est bouclé par l’hydraulique, à hauteur de 15 % et par des unités à combustibles fossiles (charbon et gaz) pour le solde.

Un projet industriel global qui a mûri trente ans

Ce bouleversement de la donne énergétique par un recours massif au nucléaire est sans équivalent sur la scène mondiale. Certes, beaucoup d’autres pays ont conduit, dans la seconde moitié du siècle passé, d’importants programmes d’équipement électronucléaire, comme les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la République de Corée... mais leurs efforts ont été, toutes proportions gardées, de moindre portée. La réalisation française est d’autant plus significative qu’elle ne s’est pas limitée aux seules centrales productrices d’électricité. Le pays s’est doté d’une industrie nucléaire complète assurant l’ensemble des opérations du "cycle du combustible", depuis le raffinage et l’enrichissement de l’uranium jusqu’au retraitement des combustibles usés et à la gestion des déchets. Ces réalisations sont le corollaire logique de la décision de 1974 motivée par la volonté d’autonomie. Car à quoi bon, dans cette optique, disposer d’un parc de centrales si l’on reste dépendant, pour le faire fonctionner, de fournitures et de services achetés à l’étranger ? Le projet du gouvernement Messmer était porteur d’un outil nucléaire global, auto-suffisant, seul capable de concrétiser pleinement le souhait de s’affranchir des contraintes extérieures.

Le choix nucléaire de 1974 ne s’est pas imposé ex-abrupto à des dirigeants qui auraient eu, dans les affres du moment, la conviction soudaine de sa nécessité. Il vient de plus loin. Après la création du Commissariat à l’Energie Atomique, en 1945, et indépendamment des programmes entrepris pour la production de plutonium à des fins militaires, les premières recherches sont conduites pour la mise au point de réacteurs électrogènes. En 1956, G1 (petit réacteur prototype), voit le jour à Marcoule, bientôt suivi de G2 et G3. Lors de l’affaire de Suez, en cette même année 1956, l’idée qu’il faudrait s’affranchir du pétrole arabe, plus particulièrement pour la production d’électricité, vient à l’ordre du jour et le nucléaire est pressenti comme un des instruments possibles de ce projet. Les premières centrales de taille commerciale - relevant de la filière uranium naturel/graphite gaz (UNGG) - entrent en service dans les années soixante. Les six réacteurs de cette filière, ainsi que le réacteur de la filière à eau sous pression construit à Chooz constituent le parc nucléaire français en fonctionnement en 1974, contribuant pour 8% à la production d’électricité du pays.

Si cet apport reste modeste, l’atome civil continue cependant de s’affirmer de plus en plus, dans l’esprit des dirigeants, comme une parade crédible à la dépendance extérieure, et cela d’autant plus que l’hydraulique atteint la limite maximum de sa contribution, la quasi-totalité des sites favorables étant équipés.

Ainsi a mûri la décision de 1974, encouragée par la présence sur le territoire national de réserves d’uranium non négligeables. Mais si la disponibilité de cette matière première a favorisé la mise en route du programme nucléaire français, elle est loin d’avoir été la condition nécessaire et suffisante à sa bonne réalisation (cf. infra). Car il faut considérer que dans le domaine électronucléaire, ce n’est pas l’accès à la matière première qui est l’élément déterminant mais la maîtrise d’une technologie. Moins qu’une course à l’uranium, c’est la mobilisation d’un savoir-faire technique et industriel qu’impliquait le choix de 1974. Le pays s’y est employé avec vigueur, dans une entreprise prenant les allures de grande cause nationale. Hauts fonctionnaires, ingénieurs, industriels ont été les fers de lance de ce que l’on peut considérer comme un des grands projets conduits par la France au 20ème siècle, le pays se fixant comme objectif de pallier par la technologie la faiblesse historique de ses ressources énergétiques naturelles.

Une ambition nationale entièrement portée par la puissance publique

La façon dont ce projet a été mené à bien en une vingtaine d’années - aboutissant à ce que l’électricité produite en France soit désormais "nationale" dans sa quasi-totalité - est significative de la "gouvernance" à la française : c’est l’Etat qui a tout pris en charge. Loin des tropismes libéraux, l’outil nucléaire a été conçu, bâti et exploité par la puissance publique. Ce dirigisme, qui a d’ailleurs caractérisé toute la gestion du problème de l’énergie en France durant le 20ème siècle, n’est pas pour surprendre. Compte tenu de l’enjeu géopolitique et des mœurs hexagonales, il coulait de source que le projet nucléaire fût, dans tous les sens du terme, une affaire d’Etat. L’intervention publique s’est concrétisée de manière d’autant plus efficace que la quasi-totalité de la classe politique s’est accordée sur l’objectif fixé. Si cet unanimisme s’est quelque peu lézardé au cours de la dernière période, il n’en reste pas moins que les alternances gouvernementales des années 1980 et 1990 n’ont pas nui à la continuité du projet. Bien au contraire, elles en ont, en quelque sorte, renforcé la légitimité.

Ce sont donc trois mots qui viennent à l’esprit pour caractériser le contexte de cet accomplissement majeur : consensus, continuité, centralisation. C’est à un établissement unique, Electricité de France, qu’est revenue la responsabilité d’organiser et de mettre en oeuvre le programme de construction des centrales. Assurant tout à la fois les tâches d’architecte industriel, de maître d’œuvre et d’exploitant, EDF a fait appel à un fournisseur unique pour les îlots nucléaires - Framatome - et pour les turbines - Alstom -. Chargé de la Recherche-Développement, le Commissariat à l’Energie Atomique a été le moteur de l’effort technologique global et a assuré, avec sa filiale Cogema, la conception et la mise en oeuvre des installations du cycle du combustible.

Agrégées à ce cercle restreint de leaders, plusieurs dizaines de sociétés du secteur privé, aux compétences le plus souvent très spécialisées, ont apporté un précieux concours au projet.

Dans le droit fil de cette concentration des acteurs, EDF a fait le choix de la standardisation des équipements. Tous les réacteurs ont été construits selon un modèle unique relevant de la filière à eau sous pression(2), mise au point aux Etats-Unis et largement répandue dans le monde. Framatome avait précédemment conclu avec la société américaine Westinghouse un accord de licence (expiré en 1981) pour l’accès à cette technologie. Les modifications et les innovations qui y ont été apportées ont progressivement abouti à l’émergence d’une version complètement française de la filière. Avec les réacteurs construits par séries comportant, dans les trois paliers de puissance (900, 1300, 1450 mégawatts), des modèles identiques, la standardisation a favorisé un usage optimal du retour d’expérience et permis un resserrement des délais de construction et des coûts.

Le financement : principalement assuré par les consommateurs et les clients

Tel est, brièvement caractérisé, le schéma qui a permis à la France de se doter, en l’espace de deux décennies, d’un outil nucléaire complet.

Le coût économique global de cette réalisation a été évalué, selon les différentes études, entre 600 et 800 milliards de francs. Nous retiendrons le terme haut de la fourchette. L’effort apparaît certes important mais nullement démesuré par rapport aux capacités nationales. Il représente environ 10 % du produit intérieur brut d’une année, tel qu’enregistré à la fin de la décennie 1990. Calculé en moyenne annuelle, durant la période 1974-1999, l’investissement nucléaire est de l’ordre de 30 milliards de francs, soit un niveau nettement inférieur aux sommes minimales que, faute de nucléaire, la France aurait dû débourser en devises pour acheter à l’étranger les combustibles fossiles nécessaires à la couverture de ses besoins en électricité.

Par l’intermédiaire de dotations de l’Etat à EDF, qui ont pris fin en 1982, la collectivité nationale - donc le contribuable - a participé pour moins de 7% à l’investissement nucléaire. Hormis cette subvention de faible ampleur et les dotations budgétaires accordées au CEA en tant qu’établissement public de recherche, le programme a été entièrement financé par les acteurs du projet, agissant comme des entreprises privées pour emprunter ou pour vendre, à l’intérieur des frontières ou au-delà, des kilowattheures, des équipements et des services. Ce sont donc les recettes acquises auprès des consommateurs qui ont permis de financer l’essentiel des réalisations, le nucléaire s’affirmant globalement comme une énergie économiquement compétitive par rapport aux autres sources de production d’électricité. Il est intéressant de souligner ici que ce grand projet nucléaire national, impulsé et conduit d’un bout à l’autre par la puissance publique, s’est révélé en pleine cohérence, du point de vue de ses paramètres économiques, avec la logique libérale du marché...

De l’indépendance électrique au leadership sur le marché nucléaire mondial

Le choix nucléaire revêt pour la France une portée stratégique majeure : il l’installe en pays capable d’assurer par ses propres moyens son approvisionnement en électricité. A l’abri des crises, des embargos, des fluctuations tarifaires pouvant affecter les marchés internationaux de l’énergie, la France a désormais toute latitude pour gérer comme elle l’entend sa politique en matière d’électricité. Affranchie de toute contrainte extérieure, elle est devenue, dans ce domaine, un acteur souverain.

A l’heure actuelle, la part du nucléaire dans la production totale d’électricité en France est de l’ordre de 76 % ; celle de l’hydraulique est d’environ 15 %. Le concours élevé de ces énergies "nationales" à la fourniture de courant établit désormais à plus de 50 % le taux d’indépendance énergétique globale du pays.

Ce niveau d’indépendance, comparable à celui de l’Union Européenne, est exceptionnel pour un pays qui ne dispose, sur son territoire, d’aucune réserve conséquente de matière première énergétique.

Ce constat appelle un commentaire sur la matière "uranium", dont la provenance essentiellement extérieure pourrait amener à s’interroger sur la réalité de l’indépendance électrique française.

En fait, ce métal relativement abondant dans l’écorce terrestre est assez équitablement réparti à travers le monde. Pour des raisons essentiellement économiques, la France a été amenée, dans les années 1980 et 1990, à fermer les mines qu’elle exploitait sur son territoire. Depuis lors, elle a pris des participations dans des gisements situés dans des zones géographiques diversifiées (Canada, Australie, Niger, Kazakhstan...) et représentant actuellement 10% des ressources mondiales. Au sein du groupe AREVA(3), Cogema assure l’exploitation de ces gisements, s’affichant en numéro 2 mondial sur le marché de l’uranium avec une production annuelle de plus de 7000 tonnes.

La France exerce ainsi un contrôle direct sur les ressources en uranium appelées à satisfaire ses besoins courants. Par ailleurs, elle a constitué au fil des années, et elle maintient à niveau, des stocks immédiatement disponibles représentant plusieurs années de consommation(4). L’ensemble de ce capital énergétique garantit au pays un approvisionnement stable... et lui permet de garder en réserve, dans son sous-sol, des ressources d’uranium inexploitées, évaluées aujourd’hui à quelques dizaines de milliers de tonnes.

Il faut souligner par ailleurs que, compte tenu de sa densité énergétique(5), l’uranium n’est requis qu’en quantités très réduites pour faire fonctionner un réacteur. De ce fait, et étant donné son prix relativement bas, il n’intervient que pour environ 5 % dans le coût de revient total du kilowattheure nucléaire, contrairement aux combustibles fossiles - charbon, gaz et pétrole - qui représentent de 60 % à 80 % du coût de l’électricité produite dans les centrales thermiques classiques. Il en résulte qu’environ 95 % des dépenses réalisées dans le cadre du programme nucléaire français demeurent à l’intérieur du pays, alimentant l’activité économique nationale et l’emploi.

On peut ainsi établir que ni sur le plan stratégique, ni sur le plan économique, les paramètres de "l’indépendance" ne sont écornés par le schéma d’approvisionnement en uranium mis en place par la France. Comme on le soulignait précédemment, la production d’électricité nucléaire n’est pas une course au combustible ; c’est avant tout une question d’infrastructure. La composition du coût de revient du kilowattheure amène à considérer une centrale nucléaire comme une richesse "en soi" puisque c’est l’outil qu’elle représente, bien plus que le combustible consommé, qui a la part essentielle dans la valeur économique de l’électricité produite. C’est la disponibilité de ces outils et celle de toutes les installations concourant aux opérations du cycle du combustible, qui est le facteur fondamental de l’indépendance électrique dont la France peut aujourd’hui se prévaloir.

Un pays "vendeur" sur la scène énergétique mondiale

L’autre effet majeur, en termes de géopolitique, du choix nucléaire de 1974 est venu, pourrait-on dire, de surcroît : la France a pris place en tant que "vendeur" sur le marché mondial de l’énergie. Certes, le pays continue d’acheter à l’étranger le charbon, le gaz et surtout le pétrole destinés à couvrir la moitié de ses besoins en énergie. Mais, pour ce qui concerne l’électricité, le flux des échanges extérieurs s’est inversé. La France s’est non seulement affranchie des importations, jusqu’alors obligées, de combustibles fossiles, mais elle est devenue le premier fournisseur mondial de produit et services nucléaires. Ce statut nouveau, qui n’était pas "dans les plans" des décideurs de 1974, ajoute aux implications déterminantes découlant du renversement de la donne énergétique extérieure.

  • La plus immédiate de ces implications est une importante économie de devises résultant de l’arrêt des importations de combustibles fossiles comme source électrogène. Selon que l’on se réfère au pétrole, au charbon ou au gaz et compte tenu des fluctuations du prix de ces matières premières, le chiffrage des achats évités renvoie à une large fourchette. On peut cependant estimer à un minimum de 7 milliards d’euros, en moyenne annuelle, l’économie réalisée. La cessation de la ponction extérieure, qui grevait régulièrement la richesse nationale depuis des décennies, est un événement de première importance pour l’économie du pays et la situation de sa balance commerciale.
     
  • Rompant avec les importations obligées, la France est devenue exportatrice d’électricité, alimentant ses voisins européens à raison de quelque 50 à 70 terawattheures(6) annuels depuis les années 1990. Cette situation nouvelle tient au fait que le pays dispose de capacités de production excédentaires par rapport à ses besoins courants ainsi qu’à la très bonne disponibilité des centrales (qui s’affiche à un taux moyen supérieur à 80% au lieu des 75 % estimés à l’origine). Alors, autant exploiter ce surcroît de capacité en fournissant aux pays voisins des kilowattheures à des prix particulièrement compétitifs. C’est ainsi qu’EDF est devenu le premier exportateur d’électricité en Europe pour un chiffre d’affaires annuel moyen de l’ordre de 2,5 milliards d’euros au cours de la dernière période.
     
  • Troisième conséquence, en termes d’échanges extérieurs, de la décision de 1974 : la France a pris place sur le marché international des équipements et des services nucléaires, où elle fait à présent figure de leader. Comme il a été dit précédemment, l’effort nucléaire français ne s’est pas limité à la construction de centrales : il a généré un ensemble industriel cohérent, capable d’assurer toutes les opérations nécessaires à la mise en oeuvre, au fonctionnement et au bouclage du cycle électronucléaire. Les résultats à l’exportation les plus marquants de cette industrie ont été la vente de centrales nucléaires "clés en mains" à la Belgique, à l’Afrique du Sud, à la Corée du Sud, à la Chine. Le Groupe Areva est, depuis sa constitution en 2001, le fer de lance de ces activités à l’international. Il exploite notamment l’usine d’enrichissement de l’uranium d’Eurodif - usine "Georges Besse" - sur le site du Tricastin, capable de satisfaire les besoins en uranium enrichi d’une centaine de réacteurs, soit près du quart du parc mondial. Areva possède également l’usine de retraitement des combustibles usés de la Hague, la plus importante du monde, dont la moitié de la capacité est dévolue au retraitement de combustibles en provenance de l’étranger. Présent, comme on l’a vu, dans le domaine de l’exploitation de l’uranium, Areva intervient également sur les marchés mondiaux de la fabrication des combustibles, de la conduite et de la maintenance des réacteurs, du traitement et du conditionnement des déchets, de l’assainissement des sites radioactifs, etc.

D’autres entreprises de moindre dimension concourent aux activités à l’international de l’industrie nucléaire française dont le total des exportations (hors courant électrique) représente un chiffre d’affaires annuel de l’ordre de 3 à 4 milliards d’euros.

L’impact sur la balance commerciale

La somme des exportations et des économies réalisées sur les importations de matières premières énergétiques donne la mesure de l’impact global de l’outil nucléaire sur les comptes extérieurs de la France : Il est de l’ordre de 13 milliards d’euros annuels. Ce chiffre est à rapprocher de l’excédent commercial moyen enregistré depuis 10 ans par le pays, qui s’établit à 20 milliards d’euros. Cette comparaison illustre la contribution déterminante apportée par l’industrie nucléaire à la balance commerciale de la France : si les lourds déficits extérieurs enregistrés dans les années quatre-vingt ont été résorbés et si des excédents ont pu être dégagés à partir des années quatre-vingt-dix(7), c’est pour une large part grâce à la disponibilité et à l’activité exportatrice de l’outil nucléaire.

Au-delà de ce constat d’ordre économique, nous verrons que c’est en termes de présence et d’influence de la France dans l’ordre énergétique mondial que doivent s’appréhender les retombées du programme nucléaire. Dans un espace de haute technologie, la France occupe une place de leader, dispensant ses produits et ses prestations techniques à des pays comme les Etats-Unis, le Japon, la Chine. Sa compétence en fait un partenaire recherché pour les accords bilatéraux de coopération et un animateur influent des grands projets internationaux où s’esquisse le nucléaire du futur. Dans ces instances, et au niveau plus global des stratégies énergétiques concertées sur le plan mondial, la France "nucléaire" est devenue un interlocuteur dont la voix compte... bien au-delà de ce que pèsent les maigres ressources énergétiques dont elle dispose sur son territoire.

Une énergie "nationale" à quel coût ?

Pour prix d’une indépendance électrique durablement gagnée, la France n’a pas dû consentir au sacrifice économique de payer plus cher son approvisionnement en kilowattheures "nationaux". L’électricité tirée de l’uranium s’est révélée en effet peu coûteuse à produire. Quel que soit le mode de calcul retenu, le coût de revient du kilowattheure s’est affirmé compétitif, en France, par rapport aux coûts des kilowattheures gaz et charbon. Evalué à 3,2 centimes(8) d’euro, le coût de revient du kilowattheure nucléaire inclut, précisons-le, les coûts de retraitement des combustibles, de stockage des déchets, de démantèlement des centrales, ainsi que les coûts de recherche supportés par EDF.

Ce faible coût de revient a permis de mettre à la disposition de la collectivité nationale une électricité bon marché, se situant dans la moyenne basse des tarifs pratiqués dans l’Union Européenne. On peut dire ainsi que l’effort nucléaire français, s’il n’a pas été supporté par les contribuables, n’a pas davantage coûté aux consommateurs. Bien au contraire : entre 1986 et 1996, EDF a baissé de 19% les prix de vente de son électricité et a poursuivi

à hauteur de 14%, durant les cinq années suivantes, cette diminution tarifaire.

Cette facture électrique resserrée a profité aux ménages mais aussi aux entreprises qui voient, grâce à elle, leur compétitivité renforcée.

Si l’on envisage le plus long terme, on constate que tous les paramètres jouent dans le sens d’une compétitivité accrue de l’électricité nucléaire. En premier lieu parce que son coût de revient a pour caractéristique d’être stable dans la durée. C’est principalement, comme on l’a vu, un coût de main d’œuvre, quasiment insensible au cours de l’uranium, qui n’en représente que 5 %... alors qu’un doublement du prix du gaz ou du pétrole accroîtrait de 50 % à 70 % les coûts de revient des kilowattheures correspondants. Indépendant des aléas des marchés, le coût intrinsèquement stable du kWh nucléaire signifie pour la France maîtrise et visibilité à long terme sur les conditions économiques de la production d’électricité(9).

Pour l’avenir, la perspective d’un parc en voie de complet amortissement (il l’est aujourd’hui à plus de 50 %) et l’éventuelle prolongation de la durée de vie de certaines centrales laissent prévoir une baisse très importante du coût de revient du kilowattheure. Celui-ci est prévu à 1,2 centime d’euro pour une installation prolongée au-delà de 40 ans de fonctionnement(10), dépenses de jouvence comprises (soit une division par trois du coût de revient actuel). Sans généraliser à l’ensemble du parc cette hypothèse extrême, il faut noter que le coût du kilowattheure produit par des centrales neuves entrant en service dans les années 2015/2020 est estimé à 2,7 centimes d’euros. Il ne fait guère de doute qu’à un tel niveau, le nucléaire accentuera son avantage économique par rapport aux énergies fossiles dont la compétitivité future pourrait être obérée par deux handicaps majeurs : le renchérissement du gaz et du pétrole, qui apparaît inévitable à l’horizon des prochaines décennies et la prise en compte des coûts externes de la production d’électricité : comme le montre une récente étude effectuée par la Commission européenne(11) la prise en compte de ces coûts - qui correspondent à la valeur monétaire des dommages causés aux populations et à l’environnement par les différentes sources électrogènes - conduirait à un renchérissement de 25 à 100% du coût total des kilowattheures issus des combustibles fossiles alors que le coût de l’électricité nucléaire resterait pratiquement inchangé. Si, comme il est vraisemblable, les préoccupations environnementales conduisent dans la prochaine période à des accords internationaux intégrant, d’une manière ou d’une autre, ces coûts externes dans le prix de revient des kilowattheures, l’avantage économique du nucléaire s’en trouverait d’autant plus renforcé et durablement établi.

Sûreté - environnement : avantages et contraintes

La notion de "coût externe" renvoie à la démarche consistant à mesurer et à traduire en termes économiques les dommages sanitaires et environnementaux causés par les différentes sources de production d’électricité. A cette aune, le nucléaire s’affirme - avec les énergies renouvelables - comme un des modes de production électrique les moins pénalisants. Il présente notamment la caractéristique écologique majeure de ne rejeter à l’atmosphère aucun gaz à effet de serre(12) ou autre polluant chimique.

En bref, les statistiques sur les rejets montrent que le nucléaire a installé la France aux premiers rangs des pays industrialisés (avec la Suède) où l’atmosphère est le moins polluée par la production d’électricité.

Dans le domaine de la sécurité et de la santé des personnes, les impacts de l’énergie nucléaire se révèlent également limités, largement inférieurs à ceux des énergies fossiles. L’accident de Tchernobyl, très lié au contexte de l’Union Soviétique de l’époque et à sa technologie, ne doit pas faire oublier qu’en 40 ans d’exploitation, les centrales nucléaires n’ont fait en France aucune victime, hormis des accidents de chantier dans les phases de construction ou de très rares accidents lors de l’exploitation minière de l’uranium. Par rapport à la situation qui prévalait jusqu’au début des années 1970, lorsque la France fabriquait une partie de son électricité avec le charbon qu’elle allait chercher dans ses mines au prix de victimes se comptant par milliers, on mesure le chemin parcouru.

Il reste que le nucléaire impose à ses utilisateurs de sérieuses contraintes. Une vigilance permanente est de règle, depuis la conception jusqu’à l’exploitation quotidienne des installations, pour écarter les risques de dysfonctionnement et maîtriser les conséquences d’accidents toujours possibles. La même vigilance est de mise pour assurer la radioprotection des personnels et maintenir à des niveaux acceptables les quantités de radioactivité relâchée dans l’environnement sous forme d’effluents liquides ou gazeux. Enfin, toute activité de production électronucléaire laisse deux fardeaux en héritage :

  • des déchets, certes de faible volume, mais qui nécessitent des modes de conditionnement et de stockage rigoureux garantissant leur innocuité pour le très long terme,
  • les installations elles-mêmes, centrales ou usines du cycle du combustible, qui, arrivées en fin de vie, doivent être démantelées, laissant leur zone d’implantation exempte de toute pollution radioactive.

L’ensemble de ces exigences impose la mise en place d’un système de prévention, de contrôle et de traitement particulièrement lourd et se devant de fonctionner sans défaillance. La France l’a bâti progressivement et doit le gérer comme une des composantes fondamentales de son effort nucléaire.

La France nucléaire dans le cours nouveau de la mondialisation énergétique

Volonté d’indépendance ; volonté de maîtriser l’accès à la ressource énergétique dans les meilleures conditions de disponibilité et de coût : le choix électronucléaire français a obéi à des considérations géopolitiques que l’on pourrait dire traditionnelles.

Dans la mesure où chaque pays est naturellement amené à défendre ses intérêts particuliers et à jouer sa propre partition dans le concert mondial, ces critères restent des moteurs fondamentaux de décision. Mais ils ne sont plus les seuls. Car la menace du réchauffement climatique par l’aggravation de l’effet de serre et la prise de conscience de l’épuisement rapproché des combustibles fossiles ont conduit, depuis une dizaine d’années, à la mondialisation de la question énergétique. Celle-ci s’appréhende aujourd’hui comme un enjeu planétaire invitant les acteurs étatiques à raisonner non plus seulement en fonction de leur situation propre, mais aussi selon une démarche collective élargie à l’ensemble de la communauté humaine.

Au-delà des particularismes nationaux

Cette démarche est orientée par deux nécessités fondamentales :
- celle de réduire les émissions de gaz à effet de serre - notamment les émissions de gaz carbonique - largement imputables à la production d’énergie par le charbon, le gaz et le pétrole. L’engagement de ce projet s’est concrétisé par l’adoption, en 1997, du protocole de Kyoto auquel la France est partie prenante. Outre des économies d’énergie, cela implique une limitation du recours aux trois grandes sources fossiles qui fournissent aujourd’hui 80 % de l’énergie consommée dans le monde. Cette limitation renvoie à l’autre volet de la démarche, à savoir la nécessité d’assurer la gestion économe d’une ressource rare : au rythme actuel de consommation, les réserves connues de pétrole et de gaz seront en voie d’épuisement vers les années 2050 et celles de charbon dans deux siècles. Il n’est plus envisageable de continuer de puiser inconsidérément, sans égard pour les générations suivantes, dans ce capital énergétique non renouvelable.

Parallèlement à ces restrictions nécessaires, l’impératif s’impose de produire des quantités de plus en plus massives d’énergie - et notamment d’électricité - pour répondre aux besoins induits par la croissance démographique et réduire les criantes inégalités de consommation entre Nord et Sud.

C’est en ces termes, commandés par des préoccupations environnementales, stratégiques et sociales que se pose aujourd’hui, au-delà des intérêts nationaux, le problème de l’approvisionnement en énergie. Ce nouveau positionnement appelle au développement des deux grandes sources d’énergie non émettrices de CO2 : le nucléaire et les énergies renouvelables (ENR)(13) qui couvrent aujourd’hui respectivement 6,5 % et 8 % (hors biomasse) de la demande énergétique mondiale. Dans ce contexte, le choix nucléaire français voit sa justification renforcée. Elaboré il y a trente ans dans une logique d’indépendance nationale, il se révèle aujourd’hui en concordance avec les scénarios du futur défrichant les voies possibles d’un "développement durable".

Cette perspective implique notamment que les pays industrialisés accroissent la part du nucléaire - une énergie qu’ils maîtrisent techniquement et économiquement - dans leurs systèmes de production d’électricité. Cela permettrait d’économiser les ressources fossiles et de les rendre plus disponibles et moins chères pour les pays défavorisés dont un des problèmes majeurs obérant le développement est l’accès à l’énergie.

Dans tous les cas, la perspective vraisemblable d’une relance du nucléaire au niveau mondial - tout au moins dans les pays du "Nord" et dans les grands pays en voie d’industrialisation comme l’Inde ou la Chine - outre qu’elle contribuerait à réduire les tensions géopolitiques sur les marchés de l’énergie, ne pourrait que conforter la situation française, tant sur le plan politique que sur le plan commercial. Forte de son expérience et disposant de toute la gamme des technologies dans un secteur où son savoir-faire est internationalement reconnu, la France "nucléaire", légitimée dans son choix précurseur, se positionnerait en acteur majeur de la relance annoncée.

La France et les nouveaux objectifs énergétiques européens

Parallèlement à ce scénario intéressant le moyen terme, l’internationalisation de la question énergétique telle qu’elle se décline au niveau de l’Union Européenne appelle de nouveaux objectifs et de nouveaux comportements de la part des Etats membres. L’accent est mis sur deux orientations essentielles : diminuer la dépendance énergétique de l’Union qui est aujourd’hui de 50 % et qui pourrait atteindre 70 % d’ici 30 ans faute d’interventions appropriées ; diminuer les émissions de gaz à effet de serre en développant les énergies renouvelables et en repensant l’avenir de l’énergie nucléaire qui est aujourd’hui la première source d’électricité en Europe. Cette stratégie, explicitée en l’an 2000 dans un "Livre Vert" présenté par la Commission, est appelée à se déployer alors que se met en place - autre orientation fondamentale de la politique énergétique de l’UE - un grand marché intégré du gaz et de l’électricité. Inauguré fin 2002, ce marché sera ouvert en 2004 pour l’ensemble des consommateurs non résidentiels et en 2007 pour chaque particulier.

Jusqu’à ces dernières années, la France a géré son approvisionnement électrique en relative autonomie par rapport à l’ensemble européen. Cette logique d’isolement le cède aujourd’hui à une logique d’intégration, installant la France, comme les autres Etats membres, en acteur du destin communautaire. De ce point de vue, au regard des objectifs fixés par l’Union, la France fait figure de "bon élève" de la classe européenne : avec ses 63 000 mégawatts électriques de capacité nucléaire installée, elle contribue fortement à réduire la dépendance communautaire à l’égard des approvisionnements extérieurs et concourt à la limitation des rejets de gaz à effet de serre. Lorsqu’il s’agira, à partir des années 2010/2020, de remplacer les centrales au charbon et nucléaires existantes, la poursuite des objectifs européens devrait conduire, en bonne logique, à un renforcement de la part du nucléaire dans le bouquet énergétique de l’Union. Mais les décisions récentes de certains Etats membres, tels l’Allemagne et la Belgique, de "sortir du nucléaire" et les fortes réticences qui se manifestent dans les instances communautaires à l’encontre de cette forme d’énergie entachent l’avenir d’une incertitude récurrente. On touche ici à la fragilité fondamentale du dossier nucléaire : si cette industrie a su mettre en place à tous les niveaux - y compris pour la gestion des déchets - les conditions techniques garantissant une sûreté de fonctionnement satisfaisante, elle continue de se heurter au problème de son acceptation par le public, plus particulièrement en Europe. Que cette méfiance s’estompe, sous l’effet des nécessités stratégiques et environnementales, et la France s’affirmera tout naturellement comme un pays moteur de la relance nucléaire européenne, mettant à la disposition de ses partenaires la vaste panoplie de ses compétences techniques. Mais il se pourrait aussi, à l’inverse, que la France soit conduite à faire fructifier ses acquis nucléaires pour son propre compte dans un espace européen réfractaire à toute avancée significative et concerté de l’atome civil. Pour surmonter ce relatif isolement, elle s’efforcerait d’intensifier ses coopérations - comme elle l’a déjà entrepris - avec les autres grands espaces nucléaires que sont l’Asie et l’Amérique du Nord.

Un acteur influent aux rendez-vous du futur

Dans tous les cas, la France continuera de bénéficier, à horizon prévisible, de son choix nucléaire, qui lui garantit un approvisionnement en électricité sûr, compétitif et non polluant. Dans le cadre des projets internationaux destinés à la mise au point des réacteurs du futur, elle est appelée à tenir un rôle important. Ces réacteurs dits de "quatrième génération" et leur cycle du combustible associé devraient pouvoir être déployés à partir des années 2030/2040. Répondant à de hauts niveaux d’exigence en matière de sûreté, de gestion des déchets, de compétitivité économique, de non-prolifération, ils visent bien sûr à la production d’électricité mais pourront également s’adapter à d’autres applications, comme la production d’hydrogène ou le dessalement de l’eau de mer. Le forum Génération IV, créé en 2000 à l’initiative des Etats-Unis et qui regroupe dix pays(14), - dont la France - est l’instance la plus en pointe dans ces recherches. Le forum a sélectionné, pour faire l’objet d’études poussées et éventuellement de mises au point définitives, six concepts de réacteurs, dont des systèmes surgénérateurs capables d’utiliser l’uranium avec un meilleur rendement et d’en faire une source pratiquement inépuisable d’énergie. La France, qui possède un bon acquis expérimental dans cette filière(15), y travaille plus particulièrement. Disposant par ailleurs, avec l’EPR(16), d’un réacteur de génération 3 appelé à prendre le relais des centrales actuellement en service et pouvant être mis en chantier immédiatement, elle est en situation, forte de son acquis nucléaire, d’aborder les rendez-vous énergétiques du 21ème siècle en acteur influent.


(1) En 1973, la part des différentes énergies dans la production d’électricité en France s’établit ainsi : pétrole : 39% ; charbon : 16% ; hydraulique : 27% ; nucléaire : 8% ; autres : 10%.

(2) La filière française uranium naturel/graphite gaz (UNGG) mise au point par le CEA et dont relevaient les premières centrales construites dans les années soixante a été écartée en 1969 au profit de la filière à eau sous pression, la plus développée dans le monde.

(3) Areva réunit depuis 2001 les activités de Cogema et de Framatome ANP, respectivement spécialisés dans le cycle du combustible et les réacteurs et services nucléaires. Le groupe s’affiche en leader mondial de l’industrie nucléaire, avec 50 000 collaborateurs répartis dans plus de 30 pays. Areva rassemble également des sociétés de premier plan dans le domaine de la connectique.

(4) La France a constitué également des stocks de plutonium, autre matière énergétique contribuant à l’alimentation partielle des réacteurs actuels (mélangée à l’uranium dans les combustibles MOX) et capable d’assurer les besoins des réacteurs surgénérateurs au cas où cette filière viendrait à être industriellement développée.

(5) Un gramme d’uranium fissile produit la même quantité d’énergie que 2,4 tonnes de charbon.

(6) 1 terawattheure = 1 milliard de kilowattheures

(7) En 1989, 1990 et 1991, la balance commerciale française était déficitaire de 8,6 ; 9,8 ; 4,8 milliards d’euros. A partir de 1992, on enregistre des soldes positifs (6,3 milliards d’euros cette année). En 2000, 2001 et 2002, les excédents ont été de 19,8 ; 3 ; 10 milliards d’euros.

(8) C’est la valeur admise à l’heure actuelle, établie par les services du Ministère de l’Economie des Finances et de l’Industrie. Pour cause de concurrence internationale, EDF, ainsi que les autres exploitants nucléaires européens s’abstiennent de tout communication précise sur leurs coûts de production.

(9) Même si les coûts réels futurs du démantèlement des centrales et du stockage des déchets se révélaient nettement supérieurs aux prévisions, la faible incidence de ces deux postes dans le coût de revient du kWh nucléaire n’entraînerait qu’une hausse très limitée de celui-ci.

(10) Estimation établie par la Direction de la Prévision - Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie.

(11) Etude externe - External Costs of Energy - publiée en 1998 par la Commission Européenne. L’OCDE conduit également des travaux sur les coûts externes de la production d’électricité.

(12) ... sauf des quantités tout à fait marginales pendant la construction des centrales et la fabrication des combustibles.

(13) Sous le vocable d’énergie renouvelable, on range essentiellement les énergies hydraulique, solaire, éolienne, géothermique ainsi que la biomasse.

(14) Sont membres du Forum Generation IV : L’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, le Canada, les Etats-Unis, la France, le Japon, la République de Corée, la Suisse, le Royaume-Uni.

(15) La France exploite le réacteur surgénérateur Phenix, à Marcoule. Une décision du gouvernement Jospin a mis fin - on peut le regretter - à l’exploitation du réacteur surgénérateur de grande taille Superphénix, à Creys-Malville. Celui-ci est en cours de démantèlement.

(16) European Pressurized water Reactor : réacteur mis au point dans le cadre d’une coopération franco-allemande Framatome / Siemens KWU.

Revue Française de Géopolitique N°2/2004
"Géopolitique de l’énergie"
Introduction
  • Géopolitique du pétrole et de l’énergie au XXIe siècle
    Jean-Pierre Favennec
Le défi énergétique pour la France

  • Une géopolitique mondiale de l’énergie et un plan stratégique pour la France
    Pascal Renardet
  • La France et le choix électronucléaire, une approche géopolitique ,
    Francis Sorin

Énergie et Union européenne

  • Les rapports de force autour de l’énergie en Europe
    Grégory Houillon
  • Le programme Inogate de l’Union européenne
    Jacques Walch

Énergie et Russie

  • Gazprom dans la géopolitique russe
    Viatcheslav Avioutskii
  • Hydrocarbures et politiques extérieure et intérieure russes : outil de coopération et de coercition
    Cyrille Gloaguen
  • Les oligarques contre la Russie
    Aymeric Chauprade

Énergie et Chine

  • L’hydroélectricité en Chine : nouvelle politique énergétique et enjeu hydropolitique
    Valérie Rivière

Énergie et Afrique

  • Une nouvelle géopolitique du pétrole en Afrique
    Aymeric Chauprade

Routes de l’énergie

  • Géopolitique du transport maritime des hydrocarbures : le cas du sud-est asiatique
    Éric Frecon, Francis Lepoittevin

Réflexion sur l’avenir du dernier géant pétrolier indépendant au Moyen-Orient

  • L’Iran à la croisée des chemins
    Frédéric Tellier

Géopolitique et écologie

  • Des conséquences géopolitiques à prévoir du désastre écologique
    Aymeric Chauprade
Notes de lecture

Pierre-Emmanuel Barral, Jacques Saint-Pierre, Philippe Wodka-Gallien

Annexe de l’article "Le défi énergétique de la France", de Pascal Renardet

 

Thèmes

Politiques énergétiques